‹ PétroneChapitre 22 sur 115 · Voir ici p. 3 et suiv · texte numérisé non relu

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plus pour notre livre, que le Satiricon soit justement cette œuvre de vengeance.

Une version si bien faite pour plaire à Tesprit libre des modernes ne pouvait manquer de trouver crédit. Sans l'examiner en elle-même, sans remarquer combien Néron aurait été maladroit si, frappant Fauteur, il avait manqué Toeuvre, et une œuvre dont il était le principal, sinon le seul destinataire, môme en souscrivant à un tel postulat, comment ne pas concevoir quelques doutes rien qu'à cause de la manière dont finit le récit, ou tout au moins à cause de l'interprétation et de la conclusion qu'on y ajoute?

Ce n'est pas la première fois, tant s'en faut, que l'histoire de la littérature présente un bel ouvrage comme exécuté par l'auteur à ses derniers moments ou très peu avant sa mort. Comptez parmi les écrivains célèbres, anciens et modernes, combien il en est dont, par un accord singulier, la biographie finit de même. On dirait une tradition qui passe de l'un h l'autre, sauf quelque retouche suivant le cas de chacun, et l'on ne peut s'empêcher de penser à ces légendes populaires qui, une fois nées, se répandent au loin et reparaissent en d'autres temps et d'autres pays sous des formes diverses. Chacun sait que Pascal écrivait ses Pensées sur des cartes à jouer, quand la maladie lui laissait quelque

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relâche. Mais on avait déjèi raconté chez les Romains que Lucrèce, à demi égaré, dictait, dans ses intervalles lucides, son admirable poème, et, plus tard, on révéra, pour un motif analogue, une œuvre qu'on dit contemporaine du Satiricon, où Ton voyait, et cette fois avec vérité, le dernier éclat jeté par le génie de Tauteur, je veux parler de l'ouvrage ou des quelques pages auxquelles on a donné comme titre : les Dernières Paroles de Séné que.

Je n'entends, bien entendu, mettre en doute aucune de ces traditions. Mais voilà beaucoup de chefsd'œuvre devenus les testaments et la production in extremis d'hommes connus, célèbres, qui certes ne s'étaient pas, jusqu'à cette heure suprême, confinés dans le silence. Ne serait-il pas dangereux pour la critique littéraire d'admettre que les auteurs ne font jamais de si bons ouvrages qu'au moment d'expirer? Ce serait charger de beaucoup de soins leurs derniers moments, et en même temps risquer de créer par trop le vide dans le reste de leur vie. Il semble que toute production du talent ou du génie peut bien être tenue pour authentique sans être le dernier souffle d'une voix qui s'éteint. De tous les livres, le Satiricon est certes, aussi bien par le sujet que par le ton de l'ouvrage, celui à qui conviendrait le moins ce caractère édifiant. Passe pour les dernières paroles

de Sénèque ; mais les exploits d'Encolpe sont d'un autre ordre; il ne faut pas mêler les genres ^

Par contre, je comprends qu'on cherche dans le roman ce que nous devons penser des goûts de l'auteur, de la condition de sa famille, du pays où il est né et où il a vécu. Teuffel avait soutenu autrefois que Pétrone n'était pas de Rome et qu'il avait dû appartenir aux rangs inférieurs de la société. C'était bien un double paradoxe. Car si, d'une part, dans tout ce que nous avons du roman, la scène se passe toujours en dehors de Rome, ce que l'auteur décrit, ce sont à coup sûr les mœurs, les vices et les ridicules de la capitale. L'image est suburbaine ; lés originaux sont presque tous Romains 2. 11 est vrai aussi que les petites gens ont

1. Pour la question de l'identité de personne entre le Pétrone de Tacite et l'auteur du roman, l'obstacle principal est toujours oelui-ci : si l'on admet cette hypothèse, il est impossible de ne pas remarquer, dans notre tradition, des lacunes dont nous ne nous expliquons pas la raison. Dans le portrait si vivant que Tacite a tracé du consulaire et de sa fin, il n'est pas question de son talent d'écrivain; en fait d'ouvrage de Pétrone, Tacite ne cite que le pamphlet envoyé à Néron : comment expliquer ce silence, si cç même consulaire avait écrit un roman très lu, très répandu et qui lui a survécu? D'autre part, nous ne connaissons pas la vie de l'auteur du Satiricon; mais nous constatons que, dans tant de pages, il n'y a pas une allusion, pas un mot qui se rapporte à la vie publique (cf. ce que je dis plus loin vers le bas de la p. 59 et p. suiv.) : comment comprendre qu'un homoie, mêlé de si près à la politique du temps, ait pu écrire un long ouvrage où rien ne rappelle ce qu'il a fait, ce qu'il a vu, ni même, avec clarté et précision, son temps ? Il y a là une antinomie dont nous ne pouvons faire correctement la synthèse. 11 faut nous y résigner.

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