De Pelronii sermone, Rome
qu'il s'est plu à reproduire le parler napolitain. On ne s'étonnera pas qu'en deçà des Alpes de telles différences de dialecte nous échappent entièrement. Si nous inclinions vers cette hypothèse ingénieuse, ce serait pour des raisons toutes littéraires : nous dirions que, par le ton, par la liberté des peintures, le roman rappelle tout à fait le laisser aller qu'on dit être de tradition sous le ciel de Naples; c'est par là et à ce titre que nous le croirions volontiers napolitain.
11 importerait bien plus de chercher à nous faire une idée quelque peu précise de l'auteur lui-même, de ses habitudes d'esprit, de ses goûts, de son caractère. Avouons, que pour ce qui regarde Pétrone, nous en sommes réduits là-dessus aux conjectures les plus vagues. 11 arrive plus d'une fois chez les modernes qu'on puisse, sans trop de témérité, conclure du roman au romancier; mais ici nous n'avons qu'une faible partie de l'ouvrage. Dans tout ce qui nous reste, Tauteur ne parle jamais en son nom. Partout c'est un récit de cet Encolpe dont nous avons parlé. Ses passions violentes, ses vices sont si crûment décrits et, quoique d'une manière indirecte, stigmatisés de telle façon qu'entre lui et Pétrone il n'a pu y avoir, même de très loin, rien de commun. N'oublions pas non plus qu'autant que nous en pouvons juger, Pétrone devait être, de tous les roman-
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ciers, Tun de ceux qu'on devait le moins facilement atteindre derrière ses personnages. Ils les p eint sans mén agement avec leur allure, leurs fai blesses, leurs tra vers : partout il s'efface. Ses contemporains, malgré ce qu'ils savaient d'ailleurs, seraient-ils euxmêmes parvenus à démêler quelques-uns de ses traits dans ce roman qui n'a rien d'une autobiographie? On en peut douter. Si l'auteur analyse à merveille les sentiments d'autrui, il semble qu'il n'était pas homme à, livrer jamais les siens. C'était bien le plus insaisissable, le plus fugace des Protées : Fiet aper... Après tant de siècles écoulés, avec des informations si pauvres, à travers tant de ténèbres, comment remonter jusqu'à lui?
Si nous voulons absolument conjecturer ce qui lui plaisait, disons qu'il aimait les vers ; les discours tour à tour insinuants ou passionnés; les récits courts, ingénieux, mordants; avant tout ce en quoi il excelle : l'esprit; toutes les formes de l'ironie depuis le persiflage le plus aigu jusqu'aux allusions si légères qu'on ne sait si l'auteur raille ou non; essayons de nous le représenter, si nous pouvons, comme un caractère emporté, lâchant la bride à toutes ses passions; mais à cette nature fougueuse serait jointe une intelligence des plus lucides, qui ne soit dupe de rien, connaissant le fond et le tréfond des hommes et des choses, suivant le spectacle
qu'elle se donne et que lui donnent les autres, et en jouissant. Disons enfin et surtout que Pétrone aimait à observer autour de lui et à tirer parti de ses obseryations ; celles-ci portant sur toute la société : riches, pauvres; sots, gens d'esprits; qu'il les pénétrait tous, les peignait sans ménagements, sauf à égayer ■d'un éclat de rire ce tableau que l'âpretéde son jugement aurait peut-être fini par trop attrister.
Malgré sa pénétration, il est vrai qu'il n'a pas toujours bien vu et qu'il n'a pas tout vu. La partie que nous avons du Satiricon ne contient pas une seule allusion aux juifs et aux chrétiens ^ Je sais aussi bien que personne combien est vaine et dangereuse toute augmentation ex silentio : cependant, si l'on peut conclure de cette partie au tout, il est impossible de ne pas remarquer le silence de l'auteur, surtout quand on le rapproche des passages célèbres d'autres écrivains qui furent peut-être contemporains de Pétrone : Sénèque, Pline et Tacite.
1. On ne peut vraiment en voir une dans ce qu'Habinnas dit de son esclave « qui n'a d'autre défaut que d'être reculUus [circoncis] » (chap. Lxvui, p. 46, 8) ; ni dans la condition qu'Eumolpe ajoute à son testament de Grotone (chap. cxli, p. 108, Il : « ceux que j'ai inscrits toucheront leurs legs, à la condition qu'ils se nourrissent •de mon corps »; « si corpus meum... comederint »), passage où M. Ribbeck (p. 164; voir ici, p. 77, n. 3) veut voir une parodie des repas en commun des chrétiens. — Mais rapprocher la pièce attribuée à Pétrone : Anlhologia Latina, Riese, 696; Baehrens, 97; ici dans les fragments, xxxvii [i-"» éd., xLvn]. Il est vrai qu'on n'est pas sûr que ces vers, venus du recueil de Binet (voir ici p. 2 au bas), soient bien de Pétrone.
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"Jul doute que notre romancier n'ait confondu dans e même mépris tous les cultes nouveaux. S'il a choisi, pour les peindre en les raillant, les pratiques des prêtres d'Isis et de Cybèle, celles des prêtresses Bt des dévots de Priape, sans même nommer ceux que tous attaquaient alors, les juifs et les chrétiens, •c'est, à ce qu'il semble, qu'il aura trouvé qu'ici la raillerie serait trop vulgaire; que les idées et les habitudes apportées par les Orientaux étaient plus •détestables que ridicules; qu'un tel sujet n'offrait rien de plaisant et risquerait même d'éveiller le •dégoût chez plus d'un lecteur.
Pour la politique et tout ce qui touche à la politique, par goût ou par nécessité, Pétrone montre
une réserve extrême. De la constitution de l'Etat, du gouvernement de l'empereur, de ceux qui l'entourent, ministres ou favoris, de la cour et de tout ce qui s'y passe, à prendre ce qu'il dit simplement ■et les mots dans leur sens clair, Pétrone ne dit jamais rien. Ce qu'on prétend découvrir sous le texte, de fait on l'ajoute. Ce point de vue, qui paraît ^tre celui de notre temps, se trouve, par une rencontre plaisante, être directement opposé à celui où se plaçaient les premiers commentateurs de Pétrone. Ils se figuraient qu'un favori de Néron n'avait pu <^crire qu'avec le dessein formé de peindre les empereurs qu'il avait connus et d'étaler les vices et les mi-
sères dont il avait eu le spectacle. Tout au contraire (et en cela n'avons-nous pas raison?) nous inclinons à croire présentement que, dans la peinture de la société contemporaine, les personnes et les choses dont Pétrone n'a rien dit sont justement celles dont il a le plus approché et qu'il a vues de plus près. A lire ce roman sans parti pris, on dirait qu'il n'existe pour l'auteur ni empire, ni cour, ni empereur, ni rien de ce qui touche à la politique. Il ne faut pas beaucoup de réflexion pour comprendre qu'une telle réserve, de la part d'un écrivain satirique, était après tout assez naturelle. Nous ne savons pas sûrement par qui ni à quelle date le livre a été écrit. Mettons qu'il soit de l'arbitre des plaisirs de Néron et qu'il ait été composé tandis que l'auteur jouissait des bonnes grâces du maître : dans cette hypothèse, toute indiscrétion, la moindre allusion n'eût-elle pas été un acte d'ingratitude, un manque de tact, de prudence, même un manque de goût dont cet habile homme était incapable? C'eût été bien pis en cas de disgrâce, quand l'éloge, le silence même était devenu suspect. A toute époque de l'empire, ce que notre curiosité voudrait trouver ici, fut, sauf exception, et resta dans tous les genres d'ouvrages une matière interdite. On pourrait croire tout aussi bien que l'auteur se l'est ici de lui-même interdit.
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Son livre y a-t-il beaucoup perdu? Oui, sans doute, Ton considère Tintérêt historique de l'ouvrage et îs préférences d'une postérité dont la curiosité en areille matière ne sera jamais satisfaite. A un point le vue purement esthétique, on répondrait peut-être ion. Chez nous le roman ne s'est pas trouvé si mal Je fuir le plus souvent la politique. Les raisons de Pétrone étaient autres sans doute; le résultat pourrait bien avoir été le même. En dehors de cette zone dangereuse qu'il paraît avoir soigneusement évitée, nous avons vu de combien d'originaux il a tracé tantôt une silhouette rapide, tantôt de véritables portraits à l'empreinte ineffaçable. Le Satiricon reflète la vie ancienne avec ses inégalités : d'une part, une élégance poussée jusqu'au raffinement; des vues d'ensemble sur les arts, sur les parties les plus élevées, les plus nobles de l'existence; à côté et brusquement, nous voici précipités jusqu'à ce qu'il y a de plus bas; même jusqu'à l'ignoble. Le terrible écrivain paraît avoir fait la gageure de « donner du parfum au fumier». Tels sont les contrastes du roman; mais n'est-ce pas en tous les temps les contrastes de la vie? et peindre la vie telle qu'elle est, ayec ses hau ts et ses bas, son mouveme nt, avec ses reliefs, n'est-ce pas après tout, dans une œuvre d'imitation, la perfection du genre?