‹ PétroneChapitre 34 sur 115 · Chap. xcv · texte numérisé non relu

Chap. xcv

dépareillés, et par derrière un chien énorme qu'elle tirait par la chaîne en l'excitant contre Eumolpe. Survient l'intendant du quartier, tout goutteux, porté dans une litière. D'abord, d'une voix rageuse et barbare, il pérore contre les ivrognes et les fugitifs, quand tout à coup, regardant Eumolpe : « le plus éloquent des poètes, c'était toi, et ces drôles ne s'écartent pas, ne détalent pas au plus vite! » et il l'emmène, sans doute, à sa table, avec beaucoup de caresses, en lui demandant seulement de lui composer un poème contre sa maîtresse qui, vraiment, fait trop la fière.

Ce sont là d'heureuses chances qu'Eumolpe,ilest vrai, ne rencontre pas souvent. Il est rare surtout qu'on lui demande des vers. C'est merveille si jamais il trouve quelque auditeur qui veuille entendre ceux qu'il est toujours prêt à réciter. Il passe sa vie à chercher vainement un auditoire qui le tolère. Il essaie de lire ses vers partout, au théâtre, aux bains, au musée; mais partout le succès est le même : à peine a-t-il commencé qu'on lui court sus pour le lapider.

A notre gré, il eût mérité de l'être pour ses vices bien plus que pour ses vers. Nous savons ce qu'on a dit de tout temps des « promeneurs d'ours * » ;

1. sterne a tout au moins répandu dans le monde des lettres ce nom donné, en Angleterre, aux précepteurs qui promènent, sur tous les chemins du monde, quelque riche fils d'Albion.

LA POÉSIE DANS LE SATIRICON Pi

mais on sait aussi ce que raconte Eumolpe de son «éjour à Pergame * ; quand il ne serait que de pure forfanterie, ce récit éveillera toujours chez les moins prudes, à Tégard de celui qui le fait, une invincible répugnance ; ceux dont parle Eumolpe {pourquoi tient-il à en être?) étaient, certes, de vilaines gens.

Pour nous comme pour lui, mieux vaut prendre son caractère par un autre côté. A cause de l'impression confuse qu'on éprouve à son égard, et parce que ses ridicules, ses vices mêmes ne détruisent pas, peut-être même n'atténuent pas assez la sympathie qu'éveillent quelques-unes de ses qualités, on a comparé Eumolpe à Falstaff. Ils ont, certes, plus d'un trait commun: de la gaieté; une dose de vanité très suffisante ; beaucoup de penchant pour les fanfaronnades, avec je ne sais quoi d'insouciant et d'inconscient. Mais, si bas qu'il tombe parfois, Eumolpe a sur Falstaff cet avantage d'être poète. Il y a le rayon qui, malgré ses intermittences, l'éclairé souvent et le relève. A cause de sa verve intarissable, de sa manie de raisonner de tout sans se soucier d'être conséquent, à cause surtout de son merveilleux talent de conter 2, on

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