‹ PétroneChapitre 36 sur 115 · Lettres, lvi · texte numérisé non relu

Lettres, lvi

porte cependant beaucoup plus da savoir. ce quejjensait Pétrone, et ce qu'on pensait autour de lui de la poésie, de son état présent et 3e ses destinées. Ici des distinctions sont nécessaires, et la première et la plus importante à faire serait de démêler, parmi les poèmes qu'on lit dans le roman, ceux qu'on peut attribuer avec vraisemblance au romancier lui-même; qui, conformes à son goût, portent sa marque; et, d'autre part, les poèmes qui ne sont insérés ici que dans une intention satirique, œuvres paradoxales, ou mieux parodies véritables, qui ne représentent que les travers d'un personnage donné, particulièrement d'Eumolpe. Car, si personnel que soit l'accent des vers, comment admettre que Pétrone, qui s'efface partout ailleurs, paraisse ici toujours au premier plan; et qu'Eumolpe, interprète de Pétrone dans les vers, ne revienne à son caractère qu'avec la prose?

Avant d'aborder cette difficulté, dégageons notre discussion de toute une partie neutre en quelque sorte, je veux parler de ces petites pièces qui, semées tout le long du roman, ne caractérisent personne, simples jeux d'esprit et de facture où s'est répandue la verve de l'écrivain. Qu'on remarque d'abord combien elles sont nombreuses : cela seul montre assez à quel point la société du 1®" siècle aimait les vers. Eumolpe déprécie

les siens alors qu'il les jette à tout venant en attendant des pierres. Telle de ses petites pièces est vraiment spirituelle et bien tournée'.

Mais, pour impatients que soient les autres personnages dès qu'Eumolpe ouvre la bouche, n'allez pas croire qu'ils soient eux-mêmes étrangers h la langue des dieux. Le récit qui nous est fait de leurs actes et de leurs discours, est coupé, presque h chaque page, par des vers ou des séries de vers. Tout y est occasion. Qu'un incident spirituel ou plaisant se produise ; qu'il y ait dans la scène décrite plus de mouvement ou de passion, le personnage, le narrateur ou plutôt le romancier laisse la vile prose comme un instrument imparfait et recourt aux mètres de toute sorte.

Vers le commencement du roman, un personnage*^ s'avise d'invoquer l'exemple de Lucilius, alors qu'il voulait, sans doute en réponse à une récitation d'Encolpe, introduire lui-même quelques \ ors sans prétention. Avait-il besoin de remonter si haut? En joignant à son discours en prose une tirade poétique, Agameninon ou plutôt Pétrone ne faisait que suivre une tradition romaine habi-

1. cix, /în : capillorum elegidarion ^ ou, au commencement du chap. xciu, l'invective contre le luxe. A notre goût, ces petits morceaux valent beaucoup mieux que les deux grands poèmes : Trojœ alosis et Bellum civile.

2. Agamemnon, à la fin du chap. iv : schedium Luciliatiœ humilitatis.

tuelle aux lettrés de tous les temps, habituelle aux Salîirœ, aux pamphlets même et dont uii roman pouvait encore mieux s'accommoder. Ainsi avait fait Var ron daja.s seB^Ménippées ; ainsi faisait encore Sénèque dans VApocolokyntose. Ajoutez que ce n'était pas seulement une tradition littéraire; que, depuis Auguste, la mode était aux petits vers; qu'on en composait au bain, en litière et partout, et que Tesclave secrétaire avait, comme fonction principale, de saisir au vol ces éclairs où se jouait l'esprit de son maître.

Ici, ces vers isolés, ces courtes épigrammes parfois négligées ou obscures, mais bien souvent lestement tournées et spirituelles, sont autant de caprices d'une muse sans doute coquette et provocante, mais toujours ingénieuse. En deux endroits ^ , nous lisons de mauvais vers, plats, d'une banalité notable ; mais celle-ci est voulue : de tous les vers, ceux-ci sont les plus caractéristiques ; ils sont de Trimalcion; à ces passages, c'est lui qui les récite; ailleurs, un esclave, couronné de lierre et de vignes, en chante aussi, d'une voix de fausset, qui étaient du même auteur^, et oii, sans doute, se reconnaissait de môme la marque du plus sot, du plus laid et du plus prétentieux des amphitryons*^.

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