Voir Tétiide de M. Boissier
de plus et non des moins plaisants du caractère du vieux poète mis en scène ^
Eumolpe soutient qu'on ne peut réussir dans la poésie qu'à deux conditions : il faut sentir en soi l'inspiration et s'y abandonner. Le poète, assis sur une sorte do trépied, chante ce que veut le dieu ; c'est le. dieu qui parle en lui. Mais il faut aussi que ce don naturel soit perfectionné par l'art; la semence divine doit être fécondée par le flot des bonnes lettres ; des lectures de tout genre et prolongées (notez ce point) sont indispensables. Pourquoi? Nous devinons qu'aux yeux d'Eumolpe il y a des traditions, des conventions même qui font partie de Tart et auxquelles nul ne peut renoncer : ainsi le merveilleux de l'épopée. Le vieux poète n'admet pas et ne peut admettre qu'on entreprenne un poème historique où les héros ne soient que des hommes^ fussent-ils de grands hommes, et où les dieux d'Homère et de Virgile, c'est-à-dire des modèles, n'interviennent plus.
1. Je vois que, sauf des différences importantes, il est vrai, l'opinion que je soutiens i^i est aussi celle de M. Westerburg [Rheinisches Muséum^ 1883, p. 92). La brièveté avec laquelle s'est exprimé ce savant a donné prise aux objections de MM. Friedlânder et Bûcheler. Mais ceux-ci, d'autre part, si je ne me trompe, ne sont pas d'accord. Récemment encore, M. Trampe, De Lucani arte metrica ^thèse de Berlin, 1884), soutenait que Pétrone a voulu railler non seulement le caractère historique, mais aussi la métrique / de la Pharsale, Au fond, tous ces dissentiments prouvent assez la difficulté de la question et combien, du point où nous sommes et à défaut de toute indication contemporaine, il est facile de se tromper sur le sens de tout ce passage.
Pourquoi cet avertissement assez long dont on comprend mal d'abord le sens et la nécessité ? On devine bientôt que sous cette belle théorie se dissimule, comme il arrive souvent, la critique d'une œuvre contemporaine : Eumolpe représente ici les adversaires de Lucain et tous ceux qui protestaient contre la révolution poétique inaugurée par la Pharsale, Ainsi se confirme, par Pétrone, ce que nous savions d'ailleurs, que les nouveautés de Lucain n'ont pas rencontré une approbation unanime et qu'au contraire la Phai^sale a été discutée longtemps après la mort de son auteur*.
Mais la protestation, dont Eumo lpe se fait ici l'interprète, es t à coup sûr excessive et malencontreuse. Car, si l'on peut reprocher à Lucain de suivre l'histoire de trop près, il est trop clair aussi qu'Eumolpe, aveuglé par une rivalité d'école, défend par l'autorité de la tradition des habitudes auxquelles on pouvait renoncer sans dommage, et qu'il blâme ici justement ce que nous aimons dans Lucain, et ce que nous regardons comme une des innovations les plus heureuses de son poème. En supposant que nous arrivions à la même conclusion qu'Eumolpe, nous nous déciderions pour de tout
1. Servius sur En., i, 382 : « Lucanus namque ideo in numéro poetarum esse non meruit quia videtur historiam composuisse, non poema. »
autres motifs ; ce qu'il veut abandonner du poème de Lucain serait plutôt ce que nous voudrions conserver; d'autre part, nous condamnerions sans réserve ce qu'il a soigneusement recueilli dans l'œuvre rivale, ce qu'il a imité lui-même de très près dans son poème de la Guerre civile^ qui n'est qu'une Anti- Pharsale assez mal venue.
Il est vrai qu'à la distance où nous sommes, nous en parlons facilement, tandis que les préjugés dont Eumolpe paraît si entêté avaient toute leur puissance à l'époque où la Pharsale venait seulement de paraître. Nul doute qu'il n'ait fallu des années et bien des efforts pour que le public romain parvînt à s'en dégager. Toute œuvre de talent qui rompt avec des habitudes consacrées, fait naître des critiques souvent injustes et soulève toujours des polémiques plus ou moins acerbes, comme celle que nous devinons ici. Le novateur peut finir par avoir pour lui le public; il a presque toujours contre lui ses anciens maîtres, ses condisciples, tout ce qui jusqu'à lui faisait école; en première ligne, tous ses rivaux ; ceux-ci l'attaquent encore après le succès ; et cette opposition de bonne foi dure toujours un temps, rien n'étant plus tenace qu'un préjugé littéraire. On sait que, malgré toutes ses audaces, notre xviii® siècle a porté docilement le joug des règles du xvu% et que le véritable
André Chénier s'est effacé d'abord en public derrière rimitateur de Lebrun.
De même à Rome, surtout après l'empire, il y eut dans les variations du goût public des révolutions et des réactions; donc aussi, dans les lettres, des novateurs hardis et, comme nous disons, des réactionnaires. Lucain, comme poète, eut certainement à combattre de nombreux adversaires, ça^RS T^' compter Néron. Parce qu'on donne ici leurs rai-
sons, est-il nécessaire de mettre Pétrone dans leur nombre? Je doute fort qu'il ait eu leurs idées. Je croirais volontiers que notre auteur, sceptique en cela comme en toutes choses, aura vu plus clair que beaucoup de gens autour de lui, et jju'il s'est donné simplement le plaisir de railler à la fois les deux partis. N'oublions pas l'âge d'Eumolpe. A ce moment, on ne peut croire et l'on ne s'avoue jamais qu'on ait manqué sa vie ^
C'était compléter la peinture du personnage que de lui prêter une théorie de ce genre; Eumolpe, qui glose sur tout, ne pouvait manquer d'avoir, en art poétique, sa foi, son système, ses ennemis ; il était naturel et assez plaisant de nous montrer le vieux poète partant en guerre contre le plus illustre des jeunes et défendant avec l'obstination la plus dure
1. Cf. le vers d'Horace, Ep., II, i, 84 : «et quae Imberbes didicere senes perdenda fateri», vers dont nous avons une réminiscence,, dans le Satiricon : p. 8, 36.
les traditions de sa jeunesse à lui, les habitudes d'Homère et de Virgile, ce que, dans Técole, on regardait comme le fond, comme le palladium de la perfection classique.
La thèse eût certes paru meilleure si Eumolpe ne Tavait pas appuyée par deux poèmes de sa façon. Mais n'est-ce pas là, pour toute théorie poétique, la pierre d'achoppement? C'est donc au compte d'Eumolpe et de lui seul que nous mettrions la Prise de Troie ^ débitée devant un tableau du musée, et ce poème de la Guerre civile qui, après la discussion sur les règles, sert en quelque sorte d'application et d'exemple. Poésie qui se dit ultra-classique , mais à q ui manquera toujours, comme elle l'avoue^, la dernière main, c'est-à-dire la marque propre des
classi ques; où l'on se contente d'à peu près: vague et vide, surtout ambitieuse, riche seulement en déclamatio ns contre le luxe et l'avarice, c'est-à-d ire ^n lieux communs ; œuvre digne, ce semble, d'Eumolpe et où son art répond assez bien à ce que nous savons de son caractère.
Les deux poèmes sont également bizarres et médiocres. On a cru que le premier parodiait Vlliacon^ une œuvre de jeunesse de Lucain. Le second est, ainsi que nous le disions, une Anti-Pharsale où Ton retrouve les pointes, les surprises d'expression, les