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l'éloquence dans le SATIRICON 107
ront d'y croire; c'est un romancier, c'est Pétrone <\\n s'est chargé de dire ce que valaient au juste ces thèmes et tous ces travaux de l'école ; il les a fustigés d'importance : tant il est vrai qu'on n'est jamais jugé au vrai et à l'occasion condamné que par les siens.
Mais revenons à la scène, dont nous n'avons analysé que la première partie. Agamemnon sait, à l'occasion, déployer l'emphase et dérouler les belles périodes qui sont do son métier. Il n'en use pas pour répondre à la vigoureuse invective de l'étranger. A-t-il été démonté, ou ce finaud solennel trouvet-il plus habile de dire cette fois la vérité sans ambages? « 11 va, dit-il, révéler les secrets, le dessous -de son art. » De fait, ici il ne le prend pas de haut. La rhétorique, suivant lui, n'est qu'un gagne-pain -qui impose certaines nécessités. Le rhéteur s'y soumet pour ne pas mourir de faim. Si le goût de tous -est mauvais, si la vanité des parents gâte et fausse l'éducation de leurs enfants, le maître n'en peut mais; il cède à la folie générale. Tout parasite flatte son amphitryon; tout acteur ménage son public. Dès que les gens sont tels, se conformer à la pure raison serait agir comme un pôcheurqui s'aviserait <le renoncer aux amorces : on le verrait bien vite se morfondre le sac vide à la pointe d'un rocher. C'est «n métier qui n'attire pas. Tant pis pou ries enfants
et pour leurs pères s'il faut les amorcer et toujours les tromper. Agamemnon prouvait, parce discours même, cette chose invraisemblable : qu'un rhéteur pouvait parfois, pour le moins une fois, dire simplement la vérité.
CHAPlTRh; \
II est temps de pénétrer, grâce au Satiricon, dans la société des petites gens. Les grands historiens, s'ils ne satisfont pas notre curiosité, nous dépeignent assez bien Rome, la cour, le monde sénatorial, ceux qui étaient « de qualité » au commencement de l'empire. Il peut être intéressant, ne fût-ce que pour changer, de quitter pour une fois la capitale et, sous la conduite d'un guide élégant, même entiché, à ce qu'il semble, de dandysme, d'aller faire une excursion dans le monde provincial. Nous y trouverons « des gens de rien »; c'est justement ce que nous cherchons.
Voyons comment Pétrone les a peints, surtout comment il les a fait parler. Réussir en cela est un talent qui n'a jamais été commun. Pour s'en assurer, il suffit de compter les ouvrages et les auteurs à qui
HO PÉIRONE
Ton accorderait sans conteste le même éloge; essaye;^ d'en dresser la liste; vous serez fort étonné de leur petit nombre.
Je ne parle pas des époques classiques où le roman héroïque comprend, comme élément constitutif, des conversations de gens de cour et de naissance, tandis qu'on ne reconnaît aux autres d'autre droit que celui de se taire. Chacun sait qu'alors romans, tragédies, comédies, toutes les œuvres littéraires ont la môme manière de peindre les petites gens : elles les suppnnaent. Les Muses des grands siècles ne connaissent que les palais ; c'est beaucoup pour elles de descendre jusqu'aux princes. On groupe le reste des hommes sous quelque appellation générale : confidentes, suivantes, nourrices, gardes, ou encore sous des noms de comparses qui désignent un rôle, non des personnes : Lisette ou Toinette ; Dubois ou Frontin. Il avait fallu une erreur, une distraction de Perrault pour que le xvu" siècle vît « introduire quelques sabots dans le salon classique » et cela « h l'abri du brocart des fées^ ».
Mais ne disons pas de mal de nos pères. Depuis que la démocratie est devenue la règle de la politique, les auteurs ont-ils mieux connu, représenté
1. Arvède Barine, Revue des Deux Mondes du 1°' décembre 1890^ p. 671.
LES PETITES GENS lli
avec plus de fidélité ce peuple pour qui Ion gouverne? De tous les essais tentés, combien ont vraiment réussi? C'est qu'il ne suffit pas, pour peindre lespetites gens, d'être amer ou haineux; vulga,ire et obscène ; d'entasser des jurons, des proverbes, de vieux tours, force locutions d'argot, de faubourg ou de province; tout cela peut se faire sans qu'on soit entré le moins du monde dans les sentiments d'un paysan ou d'un ouvrier. Suivre les idées et les rapides mouvements de ces âmes à la fois simples et complexes; reproduire leurs discours avec leur accent, leur ton, leur désordre qui a sa logique, c'est une tout autre entreprise.
En général, les Romains n'ont pas été, à ce point de vue, beaucoup plus heureux que nous. 11 faudrait faire sans doute une exception pour la comédie de Plaute^oùles caractères de marque : parasites, courtisanes, drilles et drôles de tout acabit, sont pleins de vie et de verve. Partout ailleurs les petites gens paraissent à peine et toujours comme plastrons; ils n'ont droit qu'aux camouflets. On eût dit qu'il y avait là-dessus entente entre tous les écrivains, poètes et prosateurs. Les artistes anciens ont montré la même indifférence dédaigneuse pour la vie populaire. Dans les fresques de Pompéi, il n'y a rien qui rappelle, même de loin, les épisodes chers à Callot et aux maîtres flamands. Les pinceaux les
plus aventureux ne vont pas au-delà des combats de grues et de pygmées^
Et cependant, au commencement de Tempire romain, l'attention ou la mode avait paru un moment se tourner de ce côté. Il plut alors à certains riches de se faire pauvres de loin en loin, pour un jour. Les bergeries de Trianon ne leur eussent pas suffi. Ils feignaient d'écouter les philosophes qui assuraient que, par ce moyen, on conjurait les coups inévitables de la fortune, tout en s'exerçant, s'il fallait souffrir un jour, h sentir moins la souffrance ou les privations. On vit alors des nobles, adeptes plus ou moins sincères de cette grave doctrine, s'essayera suivre ce singulier conseil. Au fond, ils cherchèrent, j'imagine, une jouissance nouvelle en se réfugiant volontairement, pour un temps, dans la pauvreté. Plusieurs grandes maisons comptèrent des cellules de psLuyre^ [cellœ paiiperis)-^ où l'on mangeait à certains jours. On devait y gagner tout au moins de Tappétit. Comme, aux Saturnales, les esclaves se déguisaient en maîtres, ces riches, à certains jours, essayaient plus ou moins gauchement d'un métier fort différent du leur. C'étaient jeux de millionnaires.
Parmi ceux-ci, nous en connaissons un, tout au