ANNALES, LIVRE XVI (L'AN 66 APRÈS JÉSUS-CHRIST
XVII. — Paucos quippe intra dies, eodem agmine Annaeus Mêla, Cerialis Anicius, Rufrius Crispinus, C. Petronius cecidere...
XVIII. — De C. Petronio pauca supra repetenda sunt. Nam illi dies per somnum, nox officiis et oblectamentis vitae transigebatur ; utque alios industria, ita hune ignavia ad famam protulerat;
XVII. — Peu de jours après eut lieu toute une suite de meurtres où périrent ensemble Annéus Mêla, Cerialis Anicius, Rufrius Crispinus et Caius Petronius,
XVIII. — Pour ce dernier il faut reprendre les choses d*un peu plus haut. Il passait le jour dans le sommeil, la nuit dans les devoirs ou les plaisirs de la vie. La renommée où d'autres arrivent par leur activité, il y était parvenu à
1. Sur les rapports entre le Pétrone de Tacite et Tauteur du Satiricon j voir, plus loin, p. 45, note 1, et p. 185, vers le bas et la note 2.
habebaturque non ganeo et profligator, ut plerique sua haurientium, sed erudito luxu. Ac dicta fataque ejus, quanto solutiora etquamdam sui negligentiam praeferentia, tanto gratius, in speciem simplicitatis, accipiebantur. Proconsul tamen Bithyniae, et mox consul, vigentem se ac parem negotiis ostendit : dein, revolutus ad vitia seu vitiorum imitatione, inter paucos familiarum Neroni assumptus est, elegantiae arbiter, dura nihil amœnum et raolle affluentia putat, nisi quod éi Petronius approbavisset. Unde invidia Tigellini, quasi adversus aemulum
force de ne rien faire ; on voyait en lui non un débauché et un prodigue, comme sont à nos yeux la plupart de ceux qui dévorent leur bien, mais l'idéal d'une élégance raffinée. Plus ses paroles etses actes montraient d'abandon et d'insouciance, plus on les goûtait à cause de leur air de noble simplicité. Cependant, quand il fut proconsul de Bithynie et bientôt après consul, il fit preuve d'énergie et d'un vrai talent d'administrateur ^ ; puis, revenu à ses vices ou à cause de ceux qu'il affectait, il prit rang parmi les intimes de Néron, arbitre d'élégance si goûté que le prince blasé ne trouvait de beau, de délicat que ce que Pétrone lui avait fait approuver. D'où jalousie de Tigellin, comme à l'égard d'un rival, qui
1. Le môme contraste de mollesse habituelle avec une extrême énergie, quand roccasion l'exif^eait, se retrouve dans d'autres Romains de l'empire; comparez ce que dit Tacite de l'empereur Othon {Hist.y I, vers la fin du chap. xui) et surtout ce qu'il rapporte de Salluste, le neveu de l'historien {Ann., III, xxx) : « il y avait cependant chez lui une âme énergique, et il ne restait pas au-dessous des grandes affaires»; « suberat tamen vigov animi...; ingentibus negotiis par. » Cf. aussi la note de la page suivante. Mais, dans le train ordinaire, suivant le mot de La Rochefoucauld sur Retz, c'est leur paresse qui les soutenait.
et scientia voluplatum potiorem. Ergo crudelitatem principis, cuiceterae libidines cedebant, aggreditur, amicitiam Scaevini Petronio objectans, corrupto ad indicîum servo, ademptaque defensione, et majore parte familial in vincla rapta.
XIX. — Forte illis diebus Campaniam petiverat Caesar; et, Cumas usque progressas, Petronius illic attinebatur. Nec tulit ultra timoris autspei moras; neque tamen praeceps vitam expulit, sed incisas venas, ut libitum, obligatas, aperire rursum, et alloqui amicos, non per séria aut quibus constantiae
avait l'avantage dans la science des voluptés. Ce qui amène Tigellin à s'adresser à la cruauté du prince, contre laquelle ne tenaient pas ses autres passions : il accuse Pétrone d'être l'ami de Scaevinus ^ ; on avait corrompu un de ses esclaves qui le dénonça ; tout moyen de se défendre lui était ôté et la plus grande partie de ses esclaves jetée dans les fers.
XIX. — Il se trouvait que César, ces jours-là, était parti pour la Campanie. Arrivé à Cumes, Pétrone dut y rester. Il ne voulut pas attendre davantage, dans des alternatives de crainte et d'espérance ; et cependant il ne quitta pas brusquement la vie ; les veines ouvertes, il les faisait, suivant son caprice du moment, lier, puis rouvrir, tout en s'entretenant avec ses amis, mais non de choses sérieuses ou avec ces marques de fermeté par lesquelles on vise à la gloire. Il les
1. L'année précédente (65 après Jésus-Christ), Flavius ScœvinuSi de rang sénatorial, qu'on ne regardait jusque-là que comme un épicurien uniquement préoccupé de ses plaisirs, avait été l'un de ceux qui prirent l'initiative de la conjuration de Pison (Ann., XV, 49). Il devait porter le premier coup (/rf., 53). La conjuration fut dénoncée par son affranchi Milichus (/cf., 54 fin). Il fut mis à mort Tun des premiers (/</., 70 fin).
gloriara peteret. Audiebatque referentes, nihil de immortalitate animae et sapientium placitis, sed levia carmina et faciles versus : servorum alios largitione, quosdam verberibus affecit; iniit et epulas ; somno induisit, ut, quanquam coacta, mors fortuitae similis esset. Ne codicillis quidem (quod plerique pereuntium) Neronem aut Tigellinum aut quem alium potentium adulatus est; sed flagitia principis, sub nominibus exoletorum feminarumque, et novitatem cujusque stupri, perscripsit, atque obsi-
écoutait parler à leur tour, pas du tout de rimmortalité de l'âme et des enseignements des sages , mais de poèmes badins et de poésies légères ; il récompensa quelques esclaves, en fît battre d'autres; il se rendit même à des festins, prit un peu de sommeil afin que sa mort, quoique forcée, ressemblât à la mort naturelle. Il ne s'abaissa pas, comme faisaient la plupart des condamnés, à flatter, par des codicilles, Néron, Tigellin ou quelque autre des puissants : bien au contraire, il décrivit tout au long les débauches honteuses du prince avec* les noms des jeunes impudiques et des femmes ses complices et leurs raffinements de luxure ; le tout cacheté,
1. Sub nominibus... est expliqué de deux manières : !•* : comme nous l'avons fait: avec...; ce serait l'équivalent de additis fidei causa nominibus (en ajoutant les noms, pour être cru et bien compris) ; donc, après l'allégation, venaient les noms, les preuves et les détails (c'est le sens qu'adoptent Orelli, Nipperdey, Friedlânder) ; 2* : d'autres, dont Burnouf, entendent : sous des noms supposés. On ne voit pas bien pourquoi Pétrone aurait pris ce détour. Sur ce passage, interprété dans le dernier sens, s'appuient tous ceux qui cherchent des allusions d'histoire plus ou moins directes dans le Satiricon: voir plus loin, p. 48 et suiv., et p. 186, n. 4.
gnata raisit Neroni; fregitque annulum, ne moxusui esset ad facienda pericula.
il renvoya à Néron, puis brisa son anneau ^ pour qu'il ne pût servir à faire d'autres victimes.
1. Entendez l'anneau qui venait de lui servir à cacheter l'écrit en question, celui qui lui servait d'ordinaire à signer ses lettres, et qu'on pouvait employer pour perdre d'autres personnes, comme Néron avait usé de lettres supposées de Lucain {Ann.^ XVI, xvu : adsimulatis Lucani litteris) pour perdre son père Mêla et confisquer sa grande fortune.
LE SATIRICON