Au commencement du chap. lxxi
2. Sénèque, Lettres^ xlvii, 13 : « Rien de plus bas, de plus honteux qu'une chose pareille » ; « nihil hac re humilius^ nihil turpius. »
les contemporains. Une description ironique, comme celle de ce festin, n'a tout son sel que dans le pays ) et assez près de Tépoque dont on décrit les travers. - Ceux qui aiment ce genre de raillerie, en raffolent. L'auteur a pu tabler là-dessus. Notre tort est d'ignorer, hélas ! la civilité puérile et honnête de la Rome fastueuse du i" siècle.
Quelques modernes ont pensé qu'il y avait des Trimalcions dans tous les temps, et qu'il serait plaisant de renouveler le fameux festin. De même qu'à une époque plus récente nous avons vu la restitution d'une villa et d'une galère romaines; de même qu'au XVI® siècle des poètes ont, dit-on, immolé un bouc pour retrouver la véritable inspiration de la tragédie : dans le même esprit sans doute, vers le commencement du xvnf siècle, alors qu'on n'avait pas oublié tout le bruit qui s'était fait lors de la découverte du fameux manuscrit, on imagina de vérifier, à l'exécution, le plaisir d'un festin semblable à celui qu'avait décrit Pétrone. Nous connaissons deux de ces Trimalcionades^ célébrées avec beaucoup de luxe et grand éclat, l'une à Hanovre, l'autre à Saint-Cloud. A Hanovre, ce fut un divertissement de cour : le Raugrave fit Trimalcion ; parmi les convives étaient la reine, l'électeur; d'autres qui n'y vinrent que pour voir; et le narrateur, je devrais . dire l'historiographe de la fête, ne fut rien moins
rf a
que Tilluslre Leibnitz*. Quinze à vingt ans plus tard^ on renouvela cette imilation singulière. Celui qui en eut Tidée était un original, orientaliste, abbé et évêque s'il vous plaît, connu sous le nom d'abbé de Margon. Ce fut une vraie fête de Régence, où le Régent vint faire visite; en vérité, il ne pouvait pas moins. Quelle en avait été l'occasion? Le récit est édifiant : l'abbé, ayant reçu une gratification de trente mille livres, voulut la manger en une fois dans un souper extraordinaire ; et, Pétrone en main, il reproduisit le fameux festin.
Admirables imitateurs ! Ils se laissaient séduire par l'idée de luxe et de dépense à profusion, et il n'y avait qu'une chose qui leur échappât, qui éclate cependant à chaque ligne de Pétrone et fait ressortir à tout coup les énormités décrites : ils ne sentaient pas que, dans ce festin, amphitryon, convives, plats, discours, tout était, ou mieux n'était et ne pouvait être que ridicule !
Pétrone semble avoir brusqué la fin de l'épisode par un dénouement tel quel. Celui qu'il a choisi n'était pas rare cependant dans la réalité. Les vi~
1. Voir sa lettre du 25 février 1702 à la princesse Louise de HohenzoUern. Elle a d'abord paru dans Feder, Commercii epistolici Leibniliani lypis nondum vulgali selecla specimina, Hanovre, 1805, p. 464. M. Friedlander a eu l'excellente idée de la reproduire dans la Cena Triinalchionis,^. 15.— Lire aussi, sur ce sujet, Gollignon: Pétrone au moyen âge et dans la littérature française [Annales de lEsl), chap. III, p. 39 et suiv.
giles de la colonie, croyant à un incendie, accourent au bruit qu'on entend chez Trimalcion ; or, Sénèque* et Tertullien ^ témoignent que la fumée des rôtis et des grands préparatifs donnait de même, aux vigiles de Rome, plus d'une fausse alerte. On voit à ce trait combien, dans ce repas oii il semblait que tant de place fût laissée àla fantaisie, cependant tout, jusqu'à l'incident final, a été emprunté, sans grand changement, à ce qui se passait à Rome et ce que voyait journellement la société romaine du i^"" siècle.