PARTIES PERDUES DU SATIRICON
Il est trop évident que TinductioTi ne peut avoir, dans la critique littéraire, la môme audace et le môme succès que dans les sciences naturelles. On ne raisonne pas d'une œuvre presque entièrement perdue comme d'un megatherium; il s'en faut qu'une dent puisse ici suffire pour déterminer l'ossature. Il est souvent si malaisé de bien juger d'un livre int(5gralement conservé, qu'on ne saurait être trop prudent quand il s'agit, comme pour Pétrone, d'une œuvre d'imagination dont on nous dit que plus de quatorze livres sur seize sont perdus. Cependant, sans prétendre reconstruire le Satiricon^ on peut tout au moins recueillir, dans ce qui nous reste, les allusions aux parties que nous n'avons plus ; par là mesurer, fût-ce par à peu près, nos pertes; tout au moins apprendre dans quels pays le lecteur était conduit
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par le capricieux auteur, et quel était le sujet de plusieurs épisodes, dans les livres que nous n'avons plus.
Deux fragments^ prouvent que la scène était à un moment transportée à Marseille. Le choix de cette ville mi-grecque, mi-gauloise, grand centre de commerce, où se mêlaient des nations de toute origine, devait permettre à Pétrone de varier ses peintures. Il pouvait là aussi, dans ses descriptions, se donner, sans invraisemblance, toute liberté. Marseille, comme toutes les villes de grand tran-
-sit, Corinthe, Ephèse, Alexandrie, tenait marché de toutes choses. Est-ce parce qu'elle était plus ancienne ou plus excentrique que telle de ces villes? Elle semble avoir été encore plus libre que toutes les autres, d'allure et de mœurs 2. Il y avait des siècles qu'à Rome sa réputation était faite en ce sens^. Priape était, nous dit-on, honoré dans cette
\. Fr. I et IV.
2. On m'a objecté des textes en faveur de Marseille : Strabon, Tacite {Agric, 4), Valère-Maxime (II, 6, 7). Je pourrais répliquer par un proverbe que cite Athénée (XII, 5) : « Va t'einbarquer pour Marseille» (entendez : tout te perraettre) wXs-jo-ai; elç Mao-o-aX^av. •Cela prouve, tout au moins, qu'on disputait là-dessus, et il est probable qu'il y a eu des différences d'une époque à l'autre, et, dans la ville même, d une famille à une autre.
3. Plante, Casina, V, iv, 1 (885) : Chalinus dit à Lysimachus: « Où es-tu, toi qui veux pratiquer les mœurs de Marseille ? Maintenant, si tu veux de moi, voici l'occasion » :
u Ubi tu es, hic qui colère mores Massilienses postulas? Nunc si tu vis subigitare me, proba est occasio. »
ville d'un culte particulier, ce qui n'est pas autrement honorable pour la cité phocéenne. Les héros du Satiricon se trouvaient donc, en cette partie, transportés dans un pays où ils n'avaient pas à se gêner, et qu'on savait très propre à leur genre d'exploits. Il est probable que la peinture que Pétrone y faisait de nos ancêtres, était satirique autant que licencieuse. Dans ce que nous possédons, il ne reste qu'un trait assez anodin, lancé contre les Gaulois. Le caractère de notre nation, d'après Giton*, serait une telle pâleur de visage qu'on le dirait couvert de craie. Les Méridionaux voulaient dans la face plus de couleur ou tout au moins un teint plus brun.
Un fragment^ contient, sinon une description des enfers, du moins une allusion à l'un des monstres qu'y plaçait la tradition : Cerbère était représenté sous la forme d'un avocat braillard, aux éclats de voix insupportables. N'était-ce qu'une plaisanterie, ou y avait-il là une parodie évhémériquedu fameux passage de V Enéide ? En ce dernier cas, ce serait h Rabelais et à tel chapitre du Pantagruel qu'il fau-
1. P. 70, 32. En parlant ainsi, Giton avait sans doute dans l'esprit soit les cheveux blonds et la peau blanche des Gaulois, soit Fétymologie populaire qui rattachait la forme grecque du nom, FaXaTY)?, au mot qui désigne le lait, FàXa.
2. Fr. VIII : Petronius in Euscion. — Parmi les œuvres de Lucain, on cite aussi un Catachtonion.