CHAPITRE VIII
Je ne puis manquer d'ajouter quelques mots sur ce qu'il y a de plus original dans l'œuvre de Pétrone, ce qui en est peut-être la partie la plus solide et la plus durable : j'entends la langue et le style du Satiricon.
Mais on peut m'arrôter ici dès les premiers mots : comment parler du style de l'auteur dans un ouvrage où la forme est si variée, si délibérément môlée qu'on trouverait facilement dans maint épisode des exemples de tous les styles : à côté d'un récit dont on peut admirer la simplicité, des exagérations voulues ; après des observations fines et l'expression de sentiments délicats, de pures bouffonneries ; un trait léger d'ironie suivi de sarcasmes
1. Compléter ce chapitre par ce qu'on lira plus loin sur legclausules métFiques: p. 187 et suiv.
et même de ricanements? Une fois lancé ainsi et pas toujours bien droit ni à propos, Pétrone ne s'arrête pas : il n'est pas seulement passionné, vibrant; Taudace, les effets, l'effort qu'on sent cliez lui, autant et plus que chez Tacite et chez Sénèque, les emprunts qu'il fait comme ce dernier à toutesles régions de la langue, termes populaires, techniques, provinciaux, tout cela ne suffit plus : ce sont des frémissements, des trémoussements ; on dirait qu'il poursuit ce que ni langue ni style ne peuvent exprimer, et parfois on dirait qu'il le fait entendre : défauts charmants à une première lecture, qui charment plus encore à une lecture nouvelle, quand l'auteur nous est assez familier pour que nous puissions saisir une bonne partie des intentions et le suivre dans ses tours et détours ; mais défauts incontestables, et même assez graves, quoiqu'ils reflètent exactement certain état d'esprit, et quoique notre goût contemporain ait pour ce genre de faiblesse des trésors d'indulgence. Disons, en somme, que, bien que nerveux ou même parce qu'il est nerveux et presque toujours tendu, ce genre d'écrire a sa morbidesse, qui n'a rien de commun avec la pleine et solide santé.
Mais, au lieu de suivre Fauteur, ne pourrionsnous pas, afin do mettre de l'ordre dans notre recherche, considérer en groupes ou successivement
les personnages qu'il fait parler? Ici, autre embarras qui vient encore d'une forme particulière du talent de Pétrone.
Il suffit d'ouvrir le Satiricon pour être frappé, dès les premières pages, de ce fait que, contrairement à la monotonie de tant d'ouvrages du même genre, anciens et modernes, chacun des personnages parle ici le langage qui convient à sa condition et à son caractère. On peut dire qu'aucun auteur n'est sorti de lui-même autant que l'a fait Pétrone. Nulle part, il n'y a une telle différence d'un discours, d'une conversation à une autre, et, nulle part non plus, on ne reconnaît aussi bien, dès les premiers mots, le caractère de celui qui parle. Pour être rigoureusement exact, il faudrait donc distinguer dans le style du roman presque autant de variétés qu'il y a de personnages. Nous n'allons faire, bien entendu, rien de pareil. Ce sera bien assez d'opposer au^ discours ou aux dialogues des personnages qui appartiennent aux classes instruites de la société, poètes, rhéteurs et leurs élèves, les propos tout autres de ceux à qui a manqué toute culture, affranchis ou esclaves, ceux-ci presque tous groupés autour de Trimalcion.
Des uns aux autres, le langage, la langue même diffèrent entièrement. L'éducation des premiers a été, leurs lectures sont exclusivement classiques.
Dans leurs discours, nous retrouvons, et rien n'est plus naturel, le goût du i*"*" siècle avec toutes ses particularités : nous reconnaissons ces traits, ces morceaux à effet, tout vibrants de jolies sentences^ dont alors on raffolait; et aussi, sous quelque périphrase, sons quelque tournure sans nouveauté apparente, se glisse telle pensée délicate qui doit surprendre agréablement l'esprit^. Le vocabulaire, très riche, est tout semé d'héllénismes. Plus tard, les écrivains graves se les interdiront d'une manière absolue, et Tacite, un auteur cependant qui ne reculait ni devant les réalités ni devant les nouveautés, Tacite, dis-je, traduira partout en latin les mots, même historiques •'^, qui étaient conservés en grec dans la tradition. Pétrone n'a pas de tels scrupules. Si le langage de tel ou tel, surtout des jeunes gens, tout en inclinant vers la familiarité, devient plus vivant, ce sera tout avantage. Faut-il, pour la clarté et le relief des expressions, faire des emprunts h d'autres peuples, risquer môme des termes, des tours, des sens nouveaux? Pétrone n'hésite pas et nous n'avons garde de l'en blâmer.