‹ PétroneChapitre 92 sur 115 · Tacite, Dial · texte numérisé non relu

Tacite, Dial

dérouter les lecteurs et aussi pour éviter un contraste trop marqué avec le reste du roman. Tel est Teffet de toute transposition de la réalité dans le domaine de Fart. Ajoutons que cette adaptation nous a profité ; car la pure langue vulgaire aurait bien pu, sinon pour le tout, du moins pour une bonne partie, rester pour nous tout à fait lettre close.

Dans ces scènes de son roman, Pétrone risquait-il une tentative nouvelle ? Nous ne savons. Toute question de nouveauté à part, l'essai a dû charmer les anciens. Le lecteur romain ne tenait pas plus que les nôtres à s'attarder trop, dans le livre, aux endroits qu'il quittait peu dans la vie : le forum, le théâtre, les portiques. A Rome aussi, il arrivait à plus d'un^ d'aspirer à descendre. Pétrone, ou plutôt Tu n des personnages qu'il a créés, le poète Eumolpe, soutien t quelque part qu'on ne peut se mêler d e l'art des vers, à moms de rompre avec le langage de la plèbe et d'écarter de soi tout ce qui sent le pro fane vulg^aire ^ C'est une théorie faite pour les autres comme la plupart des théories. Pétrone ne s'est nullement soucié pour son compte de l'application , du moins dans «^l^ sa pro se. Sans doute il ne fuit pas les discours graves ; mais il sait aussi à l'occasion nous préci-

\. Ghap. cxviii : « Refugiendum est ab omni verborum, ut ita dicam, vilitate, et sumendae voces a plèbe semotae, ut fiât odi profanum vulgus et arceo. >

piter en pleine plèbe. Aussitôt, le fond, la forme, idées, sentiments avec leurs brusques associations et leurs contrastes, tout devient populaire : pleheium sapit^. Le vocabulaire est envahi par des termes nouveaux. La syntaxe est si particulière que Tidiome en prend un air presque étranger. Les phrases s'émaillent de réflexions prudhommesques, de grécismes, de solécismes^, sans compter plus d'un emprunt à la langue verte de Rome. Grand embarras pour nous, modernes; mais cela même achevait le portrait et faisait de ces morceaux un régal pour les « Romains de Rome ». Les discours des aff'ranchis de Trimalcion, ceux du parvenu ne sont sans doute que des palabres; mais on a vu qu'ils sont parfois instructifs ; ils sont toujours expressifs. Supposons un lecteur délicat : pourvu qu'il n'eût Tesprit ni étroit ni pédantesque,ildevaitprendre plaisir à suivre l'auteur dans ces digressions en dehors des frontières de l'art classique. Avec lui, grâce à cette occasion, il revoyait toute une série de ces mots, de ces tours pittoresques qui, dans la ville par excellence [iirbs)^ autant et plus que chez aueua autre peuple, formaient à Rome la trame de la langue populaire ; riche fonds de terroir que tout pays possède, que les lettrés connaissent, qu'ils

Page 1