Michel Lévy, 1873, p
science et de la morale. La fête de l'univers manquerait de quelque chose, si le monde n'était peuplé que de fanatiques iconoclastes et de lourdauds vertueux. »
C'est en des termes presque lyriques qu'un des représentants les plus en vue de l'école naturaliste exaltait nag-uère le mérite original du Satiricon. Bien que le livre soit intitulé : A rehours, et que cet éloge de Pétrone soit mis dans la bouche de des Esseintes, le névrosé par excellence, il y faut voir jusqu'à un certain point la pensée de l'auteur lui-même. Si l'on veut bien faire la part de quelques exagérations, on trouvera dans les pages dont nous allons donner quelques extraits la note la plus juste sur Pétrone et la caractéristique la plus exacte du Satiricon :
« Celui-h'i (Pétrone) était un observateur perspicace, un délicat analyste, un merveilleux peintre ; tranquillement, sans parti pris, sans haine, il décrivait la vie journalière de Home, racontait, dans les alertes petits chapitres du Sati/ricon, les mœurs de son époque.
« Notant à mesure les faits, les constatant dans une forme définitive, il déroulait la menue existenc>3 du peuple, ses épisodes, ses bestialités
« Et cela raconté dans un style d'une verdeur étrange, d'une couleur précise, dans un style pui-
sant à tous les dialectes , empruntant des expressions à toutes les langues charriées dans Rome, reculant toutes les limites, toutes les entraves du soi-disant grand siècle, faisant parler à chacun son idiome : aux affranchis sans éducaition, le latin populaire, l'argot de la rue ; aux étrangers, leur patois barbare, mâtiné d'africain, de syrien et de grec; aux pédants imbéciles, comme l'Agamemnon du livre, une rhétorique de mots postiches. Ces gens sont dessinés d'un trait, vautrés autour d'une table, échangeant d'insipides propos d'ivrognes, débitant de séniles maximes, d'ineptes dictons, le mufle tourné vers le Trimalchion qui se cure les dents, offre des pots de chambre à la société, l'entretient de la santé de ses entrailles et vente, en invitant ses convives à se mettre à l'aise...
« Ce roman réaliste, cette tranche découpée dans le vif de la vie romaine, sans préoccupation, quoi qu'on en puisse dire, de réforme et de satire, sans besoin de fin apprêtée et de morale ; cette histoire, sans intrigue, sans action, mettant en scène les aventures de gibiers de Sodoine ; analysant avec une placide finesse les joies et les douleurs de ces amours et de ces couples ; dépeignant, en une langue splendidement orfévrie, sans que l'auteur se montre une seule fois, ^ans qu'il se livre à aucun commentaire, sans qu'il approuve ou maudisse les actes et les pen-
PÉTRONB EN FRANCE. 9
loO PÉTllOXE EX FKAXCE.
sées de ses personnages, les vices d'une civilisation décrépite, d'un empire qui se fêle, peignait des Esseintes, et il entrevoyait dans le raffinement du style, dans l'acuité de l'observation, dans la fermeté de la méthode, de singuliers rapprochements, de curieuses analogies avec les quelques romans français modernes qu'il supportait \ »
Les historiens de la littérature latine ont nécestairement rencontré Pétrone sur leur chemin et plusieurs l'ont bien compris et jugé. Mais, en dehors d'eux, les autres appréciations du Satiricon chez nos écrivains contemporains ont rarement toute la précision et le relief que l'on voudrait.
Certains continuent à voir dans Pétrone un pur «atirique. Paul de Saint-Victor {Les deux Masques, t. III, p. G45) est frappé de l'analogie du Mariage de Figaro avec le Satiricon! « Môme désordre licencieux, môme parodie des rangs et des lois, l'adolescence provoquée à l'amour, la femme au plaisir, l'esclave à l'insolence et aux représailles. On dirait des deux côtés un carnaval effréné, conduit par des affranchis et des proxénètes. » C'est là singulièrement méconnaître l'ironie calme, hautaine et amusée des peintures de Pétrone. Paul de Saint- Victor ne va-t-
1. Jori.s-Karl Ihiysmaiis, A rebours (Chariicnlicr, 1884), p. 4D et
il pasjusqu'à comparer Suzanne entre la comtesse et Chérubin à cette perverse Quartilla, toute brûlante d'une ardeur lascive ! Quartilla, joçantmm libidine accensa.
Victor Hugo, dans son œuvre encyclopédique, n'a pas omis le Satiricon. Evoquant, pour flétrir Napoléon III, toutes les turpitudes de la Rome impériale, il n'a garde d'oublier Trimalcliion ; c'est au contraire un des personnages qu'il choisit volontiers pour symboliser la décadence.
Les Châtiments. L. III, 13.
L'histoire a pour égout des temps comme les nôtres.
Toute gloutonnerie et toute abjection, Depuis Cambacérès jusqu'à Trimulcion.