LeUrc publiée par le Figaro du 7 avril inoi
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M. E. Faguet n'a pas eu de peina à faire ressortir l'illogisme de ce jugement. ^I. Sienekiewicz trouve Irydlon infiniment supérieur aux Martyrs, qu'il n'a jamais lus. Inclinons-nous et ne voyons là qu'une variante du mot historique: Vive la Pologne! monsieur.
Une chose du moins est hors de contestation, c'est qu'en écrivant, ainsi que l'indique son sous titre, un roman des temps néroniens, ]\1. SienckicAvicz est entré dans une voie déjà passablement foulée. Qu'il ait ou non connu ses devanciers, il est permis d'examiner s'il a fait mieux ou autrement qu'eux. On constate tout d'abord que son œuvre est composée selon la formule classique du genre : roman de la décadence romaine. Le fond est toujours l'opposition entre le paganisme à son déclin, près de sombrer dans ses orgies sanguinaires, et le christianisme, surgissant dans une aube sereine de foi, de sacrifice et d'amour. Avec des mérites littéraires fort inégaux, Chateaubriand, Dumas père, le cardinal Wiseiuan, Bulwer Lytton n'ont pas traité d'autre thème. A ce point de vue, une comparaison entre Quo Vadis et Acte serait particulièrement instructive. Les deux œuvres nous offrent, en plus d'une scène, un véritable parallélisme. Le récit de saint Paul à Acte (p. 147 sq.), c'est, à bien des égards, la prédication de saint Pierre à l'Ostrianum ( Qao Vadis, 1^" partie,
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chap. XX). Les combats de gladiateurs et les chrétiens aux lions sont dans Alexandre Dumas. Acte est sauvée presque miraculeusement parce que la ligresse qui devait la dévorer la reconnaît, car elle lui a autrefois appartenu, et se couche à ses pieds, tel le lion d'Androclès. Alors le peuple fait gTcice à Acte. N'est-ce pas par une sorte de prodige analogue que, contre toute attente, Ljgie est sauvée de l'aurochs ? Dans Acte, il y a encore un banquet donné par Néron, il y a le récit de sa mort; comme dans Quo \''a(Us.
D'autres tableaux, évidemment, s'y rencontrent qui ne sont pas chez M. SienckicAvicz, de même que de nombreuses scènes de Quo Vadis n'ont rien de commun avec le roman de Dumas. Celui-ci nous décrit les jeux célébrés à Corinthe, où Néron triomphe, il introduit Locuste et ses poisons, etc. Mais M. SienckicAvicz, avec l'incendie de Rome, les chrétiens éclairant comme des torches vivantes les jardins de Néron, la fête donnée par Tigellin sur las bords de l'étang d' Agrippa, etc., est infiniment plus riche en descriptions.
On n'a pas manqué non plus de signaler d'assez grandes analogies entre Qiio Vadis et les Derniers jours de Pompéi. M. Maurice ]\[uret * fait observer
Dt-bals, ;? iiviil 1901.
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que les personnages de l'un et l'autre roman se correspondent d^une façon singulière : ainsi le groupe sympathique représenté par Lygie et Vinicius est ligure chez Buhver Lytton par lone et Glaucus. « Glaucus est un jeune Grec riche et beau. Par « amour pour lone, il renonce à l'existence de plai- « sir qu'il menait et, désormais, n'a plus qu'un but : « gagner le cœur de cette jeune fille chrétienne si « pure et si douce. » Glaucus aussi se convertit, Glaucus aussi est condamnfs aux bétes et sauvé par une sorte de miracle.
Vers le même temps que jM. Sienckiewicz, dans l'Orgie romaine (Paris, Charles, 1897), M, Castanier essayait de reconstituer un tableau aussi exact que possible de la décadence romaine. Son roman nous raconte les amours adultères de ]\Iessaline et de Silius ainsi que le châtiment arraché par Narcisse à la faiblesse de Claude. Mais ce qui, dans cette œuvre, est surtout développé, ce sont les descriptions topographiques do Rome, la peinture des différents aspects de la vie romaine au temps des Césars (séances du Sénat et audiences des tribunaux, combats du cirque, toilette d'une Roumaine, scènes de magie, etc., etc.), enfin, les débauches de la cour impériale avec tous leurs raffinements. ^lessaline est le centre du roman, c'est tout dire. Inévitablement aussi, la société chrétienne naissante fuit contraste.
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Ce livre a eu, je crois, peu de succès, bien que l'érudition en soit de bon aloi et l'exécution consciencieuse. Mais il manque à M. Castanier le don de la création, de la vie. Surtout, il n'a pas le style artiste et évocateur. Ici se révèle, bien plus que chez M. Sienckiewicz, tout le factice de ce genre du roman historique, placé entre ces deux écueils, de contenir trop d'histoire pour un roman ou trop de romanesque pour une histoire.
Dans Y Orgie romaine, Pétrone apparaît. Aux premières pages du roman, on le voit dans les jardins de Lucius et de Caius, après le banquet de Claude et de Messaline. Il est représenté comme un jeune poète, ami de Sillus Italiens. M. Castanier lui conserve son caractère de voluptusux élégant et distingué. 11 lui prête (p. 51), en réponse à une question de Messaline, un couplet sur ses amours. Pétrone déclare qu'il ne courtise pas les femmes mariées: car trop de périls sont à courir pour celui qui poursuit les beautés patriciennes ; il ne va })as non plus cliercher ses maîtresses dans les mauvais lieux de Suburre ou du Summénium. Les aftVanchies lui offrent un plaisir délicat et sans risques. 11 est (p. 53) l'apologiste des amours faciles. Enfin, on ra])pelle (pp. 22 et 53) un caprice de Pétrone pour Poppéa Sa bina.
Si je mentionne ce roman plus estimable que
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})assionnant, c'est parce que, comme Quo Vadis , il comj^te Pétrone parmi ses personnages '. Mais ici l'auteur du Satiricon reste au troisième ou quatrième plan. M. Sienckiewicz a donc le mérite, qu'on s'accorde d'ailleurs à lui reconnaître, d'avoir, tout en s'inspirant du texte de Tacite, cont-u ce caractère de Pétrone d'une manière intéressante et assez neuve. « La figure de Pétrone, dit très justement ]\[. Ca- « raille IMauclair, la plus solide du livre, est bien « présentée et vraiment réalisée par un homme de
1. Je ne saurais, à propos de Quo Vadis, indiquer lous les romans pseudo-anliques que ces dernières années surtout ont vus éclore en grand nombre, et dont la Rome impériale, sous les Césars, est le sujet. Messuline en particulier, tout comme Néron, a eu les lionneurs d'une littérature copieuse, Après l'œuvre bizarre de M. Alfred Jarry, Messaline, roman de l'ancienne Rome (Paris, éd. de la Revue Blanche, I90i), nous avons eu la Messaline do M. Nonce Casanova (Paris, OUcndorll', 1903), VOrgie laline.de Félicien Cluimpsaur, (Paris, Fasquelle, 1903), sans compter le livret d'Armand Silveslre et Eugène Morand pour l'opéra de M. Isidore de Lara, représenté à la fin de I9ii3, au Théâtre lyrique de la (laite.
Avec M. Hugues ReLell (Le Baiser de l'esclave, Paris, Per Lamm [Nilsson], 1904), nous revenons à Néron; mais l'autour s'est fort peu iuspiré de l'hisloire ; il a donné carrière à sou imagination, sans chercher à revêtir son récit d'une exacte couleur antique. Nous goûtons davantage son talent dans les œuvres où il traite des sujets modernes.
Pour la plupart, les romans que nous venons d'énumérer olfrent en commun l'étalage d'une archéologie plus ou moins informée, et de faciles effets d'opposition entre le monde païen qui meurt et la société chrétienne qui naît. Tous, sans exception, se caractérisent par la crudité des peintures licencieuses, auxquelles succèdent des descriptions de supplices d'une cruauté raffinée. Rien de semblable chez Pétrone. Sa verve, très libre, ne mêle jamais les voluptés et le sang, et sa jiorversité reste joyeuse.
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« talent. Ou pouz-rait contester le goût de certaines « saillies, qui sont plutôt d'un rédacteur de journal « mondain que d'un Romain, et le personnage est « un peu agaçant, parce qu'il ne manque jamais de « placer sa maxime humoristique dans toutes les « situations, à point nommé. Lui aussi plastronne « à la rampe, mais enfin il existe, il est cohérent, « il intéresse, et c'est avec Néron la seule ligure « vivante de Quo Vadis, auprès de véritables pan- « tins comme Ursus ou Vinicius, construits sur « deux ou trois traits qu'ils reproduisent indéfini- « ment. »
L'originalité du livre de 31. Sienrkiewicz, en tant que roman des temps néroniens, est donc la grande place faite à Pétrone qui, ailleurs, n'est qu'un troisième rôle ou une grande utilité. Quoique le caractère de Néron, ce cabotin cruel et névrosé, soit également bien compris, on peut dire qu3 Tacite, Suétone, Renan, en son Antéchrist, pour me borner à ces noms, facilitaient singulièrement la tâche du romancier.
Ainsi, le Pétrone de Quo Vadis est intéressant, nul ne le conteste. Mais on peut se demander s'il concorde avec l'idée que nous nous faisons de l'auteur du Satiricon (car, pour 31. Sienckiewicz, l'identification est certaine entre l'écrivain qui a composé ce roman et le Pétrone dont parle Tacite). 31. Emile
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Thomas s'est déjà posé cette question \ Tout en rendant justice aux qualités du roman, il estime que M. Sienckiewicz n'a guère fait de l'arbitre des élégances qu'un arbitre des voluptés, « et l'a ramené, « pour presque tout le reste, à la taille d'un bon « oncle de comédie ou de roman ; son Pétrone res- « semble assez à quelque duc de ]Mora, surtout préoc- « cupé de donner à son terrible neveu d'utiles leçons « de tenue ». Les quelques traits qui le caractérisent seraient plutôt anachroniques '.
Le reproche que, pour ma part, j'adresserais encore à M. Sienckiewicz relativement à son personnage est celui-ci : Pourquoi, dans les lettres ou les conversations qu'il lui prête, a-t-il si peu tiré parti du Satiricon^ — dont il parle en ces termes, p. 21 :
« Devant la librairie d'Aviranus, la litière s'arrêta. « Pétrone descendit, acheta un élégant manuscrit et « le remit à Yinicius.
« ■ — C'est un cadeau que je te fais, dit-il.
« — ^lerci, répondit Yinicius, en regardant le « titre. Le Satiricon'^ C'est nouveau? De qui?
« — De moi. Mais je ne veux pas aller sur les « traces de ce Rulinus dont je vais te conter l'his- « toire, ni sur celles de Fabricius Veiento ; c'est