I. Op. cit., p. 217. Le Pétrone de Quo Vadis. :. Cf, p
156 PÉTKOXE EX FKAXCE.
« pourquoi personne n'en sait rien ; et toi, n'en parle « à personne.
« — Tu me disais que tu ne faisais pas de vers, « dit Vinicius, et je vois ici force vers alternant avec « la prose.
« — Lorsque tu liras, porte ton attention sur le « repas de Trimalcion. Quant aux vers, j'en suis « dégoûté depuis que Néron écrit une épopée. »
Avec le nom de Trimalchion, mentionné encore une fois incidemment, c'est tout ce que j'ai trouvé dans Quo Vadis qui impliquât un souvenir du Satirioon. J'ai peine cependant à croire qu'un écrivain qui possède, à un aussi haut degré que ]M. Sienckie- Avicz, le talent de l'assimilation, n'aurait pas pu puiser dans une étude jjIus approfondie du Sati7'icon des inspirati(jns heureuses. Il y eût certainement trouvé de piquants motifs pour relever le thème, parfois assez banal, des lettres de Pétrone. 11 aurait pu assaisonner ses conversations de quelques citations appropriées. Le Safiricon ne lui eût pas été inutile pour la peinture du caractère de Varhiier elegantiœ, bien que celui-ci ne se laisse pas aisément entrevoir à travers son œuvre. Cet ouvrage lui aurait rendu encore d'autres services. Tous les personnages de Quo Vadis, même ceux du peuple, parlent trop noblement, lis ont le langage vague et convenu du mélodrame. Rien ou presque rien qui ait sa date, sa
couleur propre. Eh bien ! c'est cette couleur que la conversation des affranchis chez Tiiuialchion lui aurait abondamment fournie. La plèbe qui, chez lui, s'aperçoit à peine, qui ne vit pas, serait apparue avec ses vices, ses habitudes, ses ridicules, ses superstitions, son amusante loquacité, et, sur ce fond de tableau, avec quel relief les figures héroïques se seraient détachées ! J'ajoute que, môme les personnages de premier plan, patriciens, courtisans de Néron, lettrés, ont, chez M. Sienckiewicz, un style apprêté qu'aurait corrigé une imitation intelligente de Pétrone.
On est donc en droit de regretter qu'il n'ait pas songé à mettre à profit le Satiricon, pour donner un coloris plus exact à certaines de ses peintures de la vie antique. Je crains qu'il n'ait feuilleté cette œuvre d'une main trop nonchalante et qu'il n'en ait qu'une idée assez vague.
Ce qu'il sait de Pétrone, il le doit surtout à Tacite. Il a puisé dans les chapitres XVII [ et XIX du seizième livre des Annales les principaux traits de ce caractère qu'il a, nous l'avons dit, heureusement développé. M. 11. Sienckiewicz a pris aussi connaissance des autres textes si peu nombreux relatifs à Pétrone. On trouve, à la page 633, un souvenir de ce passage de Pline l'Ancien {Nat. hist., 1. XXXVII, chap.II) : T. Petronius consularis moriturus, invidia Neronis prlncii)ls, ut mensam ejus
exheredaret, trullam murrhinam CGC H-S. emptam frecjit.
« Il leva, écrit M. Sienckiewicz, sa coupe de Myr- « rhèiie, coupe sans prix, où s'irradiaient tous les « reflets de l'arc-en-ciel, et dit aux convives :
« Voici la coupe de mon offrande à la reine de « Cypre. Que nulles lèvres désormais ne l'effleurent « et que nulle main ne s'en serve en l'honneur d'une « autre divinité !
« Et la coupe alla se briser sur le dallage semé de « pâle safran. »
Ici, l'auteur de Quo Vadis, tout chaud d'une érudition un peu hâtive, me paraît avoir créé de toutes pièces, par suite d'un faux sens sur le texte de Pline, une ville de Myrrhène qui n'a jamais existé. Trullam murrhinam signifie un vase murrhin, vase précieux fait avec la murrhe, minéral qui serait, à ce que l'on croit, le fluate de chaux ou la fluorine '.
Le trait assurément le plus inattendu du caractère de Pétrone, dans Quo Vadis, c'est cette curiosité sympathique qu'il témoigne pour les chrétiens. On le voit, désireux de connaître la religion nou-
1. La btjvuo serail-ellc le fait du Iraducleur ? Il faut alors lui signaler aussi, p. 570, l'Auréolus pour Lauréolus; p. 844, Gallon pour Gallion, etc.
i. Cf. p. 3.^)8, 02;}.
LE PERSOXXAGE DE PÉTKOXE. 159
Que l'on ait imaginé des rapports entre Sénèque (•t saint Paul, cela n'est pas, après tout, pour surprendre, quand on connaît les tendances du stoïcisme à l'époque des Césars. On s'explique que, pendant longtemps, la correspondance apocryphe de l'Apôtre avec le ministre de Néron ait pu être considérée comme authentique \ Mais Pétrone et saint Paul ! Ce rapprochement, tout d'abord, nous déconcerte. Entre eux, quoi de commun ? Qui aurait pu les amener l'un vers l'autre ?
Sans doute, il n'est pas impossible que le reg-ard observateur de Pétrone ait pénétré jusque dans les coins obscurs et reculés des quartiers misérables où vivaient alors les chrétiens. Il a pu, comme Tacite, blâmer l'excessive cruauté des supplices qui leur furent infligés par Néron, quelque mépris qu'il éprouvât pour ces hommes appartenant aux dernières classes de la société, aftVanchis, artisans, esclaves, qu'il devait considérer comme en proie à des superstitions nialfaisantes ". Tels étaient les sentiments des patriciens de ce temps et, si Pétrone a pu soupçonner l'existence des chrétiens, qui, d'ailleurs, aux yeux des Romains, ne se disting-uaient pas des Juifs,
1. V. Ch. Aubertia, Sénèque et saint Paul. Paris, Belin, 1857.
2. Cf. Tacite, Annales, XV, 44; Suétone, Vita Neronis , i6 : » Afflicli siippliciis chrisliani, genus liominum super slilionis nova?. l'i iiiiileficse. «
160 PÉTRONE EN FKANCE.
il est très peu pro])able qu'il ait poussé bien loin sur eux son enquête.
Admettons cependant pour un moment que Pétrone ait connu ou entrevu les chrétiens. Le Satiricon contient-il quelques indices de nature à conlirmer cette hypothèse ? Peut-on, jusqu'à un certain point, y démêler ce qu'il a pensé de la religion nouvelle? Ce petit problème, qu'il n'est pas inopportun de se poser à propos de Quo Vadis, avait été déjà soulevé par quelques critiques. Plus récemment, M. A. Sog-liano l'a examiné d'une manière plus approfondie. ]\lais je ne saurais me ranger à sa conclusion.
Le très distingué archéologue italien a repris et traité divers points de la question de Pétrone en une série d'articles publiés sous ce titre: Miscellaneaepigrafica napoletane. Contributo alla storia e topograjia antica di Xapoli^. Par une argumentation savante et ingénieuse, mais insufhsannnent probante, il s'attaciie à démontrer que le Pétrone dont parle Tacite et l'auteur du Satiricon sont deux personnes d"stinctes". Ce dernier aurait vécu, non })as sous Néron,
1. Archivio slorico per le provincie Xapolelane, Napoli, Furclilieini, anno XIX, fa-scicolo 1, m, 1894; iiiiiio XX, fiiscicolo I, iv, 189.5; auno XXI, fascicolo I, 1896.
2. La thèse est ea .soi soulcnable, assuri'iiiont. Mais ici jo dois me borner à discuter la valeur d'un des arguments do M. Sogliano.
LE PERSOXXAGE DE l'ÉTllOXE. 161
mais dans la deuxième moitié du ii" siècle, sous les Antonins, ou même au iii^ siècle. Une des preuves que M. Sogliano apporte à l'appui de son opinion, est la suivante : Pétrone non seulement a connu le christianisnie , mais encore l'a combattu dans son Satiricon. « Nouvel Aristophane, il dirige le trait « acéré de la satire contre la personne même du « Christ, le propagateur des idées nouvelles. » Il fait des allusions ironiques à la Passion et parodie la Cène. Or, s'il était vraiment le contemporain de Néron, Veleganiiœ arhiter, il est infiniment peu probable ({u'il eût pu entendre parler de la Passion du Christ et surtout en connaître les détails. Sur ce point, nous donnons pleinement raison à M. Sogliano. En eil'et, dans aucun des écrivains latins ou grecs de l'époque de Néron, on ne découvre la moindre allusion au christianisme. « Au temps de Néron, dit « M. Aubertin', les chrétiens étaient trop peu nom- « breux, trop ignorés, trop souvent confondus avec « les sectateurs des superstitions barbares, p(>ur que « leur doctrine et leurs écrits attirassent l'attention « des païens... Les livres chrétiens, écrits pour des « initiés, intelligibles pour eux seuls, dépouillés de « tous Icà agréments propres à piquer le goût des « hommes, restèrent secrets pendant de longues an-
l. Op. cit., p. 180, 187.
PÉTKONE ES FRANCE.
162 rÉTKOXE EX FRANCE.
« nées, comme les assemblées mêmes des premiers « chrétiens, comme les dogmes et la doctrine qu'ils « exprimaient. Ce n'est qu'au temps de Celse et de « Julien que les païens paraissent instruits de leur « existence. » s
Xous sommes donc tout disposé à concéder à y\. Sogliano que, si le Satiricon parodie les croyances et le culte chrétiens, cette parodie se comprendrait bien mieux chez un auteur du commencement du iii^ siècle que chez un contemporain de Néron.
Mais voyons d'abord d'un peu près ces allusions ironiques à la Passion et à la Cène que M. Sogliano a cru découvrir en divers passages du Satiricon. Le conte fameux de la ^fatrone d'Ephèse contient cette phrase (chap. 112): « Itaque unius « cruciarii parentes, ut viderunt laxatam custodiam, « detraxerunt nocte pendentem supremoque mandave- « runt officio. » « Pour lors, les parents de l'un des crucifiés, ayant remarqué du relâchement dans la surveillance, détachèrent nuitamment le cadavre de sa croix et lui rendirent les derniers devoirs. » M. Sogliano reconnaît ici, noii seulement une allusion à la résurrection du Christ, mais de plus une explication naturelle du miracle. Ce n'est pas tout. La matrone d'Éphèse, accompagnant, avec sa fidèle servante, jusqu'en son dernier gîte, jusqu'en ce caveau funèbre où elle veut mourir auprès de son tombeau,
LE pei;s()xxagp: de pétroxe. 16:]
ce mari si passionnément adoré et si vite oublié, la matrone d'Eplièse, ce type de l'inconstance et de la fragilité féminines, pourrait bien, selon 31. Sogliano, rappeler, sous forme de parodie, la visite des saintes femmes au tombeau du Xazaréen. Pétrone aurait . ainsi combiné d'une manière comique divers traits appartenant au dernier acte de la tragédie sacrée dont le Golgotlia fut le théâtre.
Mais voici, paraît-il, une allusion plus claire encore. Au chapitre 141, Pétrone nous rapporte les dernières dispositions du testament d'Eumolpe. On sait que le vieux poète rusé vit à Crotone, aux dépens des coureurs d'héritages, en se faisant passer pour un vieillard d'Afrique, très riche et sans enfant. Il révèle à ses héritiers qu'une clause de son testament les oblige, s'ils veulent toucher le montant de leur legs, à manger son corps coupé en morceaux : « Omnes, qui in testamento meo legata hahent, prœter lihertos meos, liac condicione percipient quœ dedi, si corpus meum in partes conciderint et, adstante pojmlo, comederint. » « Tous ceux qui ont des legs sur mon testament, sauf mes affranchis, ne recueilleront ce que je leur donne qu'à une condition, c'est qu'ils couperont mon corps en morceaux et en feront publiquement un repas. » Les interprètes de Pétrone sont d'accord, affirme M. Sogliano, pour reconnaître ici une parodie directe des paroles de l'Evangile de
saint Jean : « Xisi manducaveritis carnem filil hominis et biherifis ejus sanguinem , non liahebitis vitam in vohis ». « Et, ajoute-t-il, je ne puis chasser de mon « esprit l'idéa que le chant du coq {gallus gallina- « ceus) qui vient, comme un mauvais présage, trou- « hier Trimalcion au confmencement du second « banquet (chap. 74}, est une réminiscence lointaine « de ce chant du coq qui a aussi un rôle dans le « drame de la Passion. »
Il s'en faut de beaucoup, quoi qu'en dise M. Sogliano, que tous les commentateurs de Pétrone admettent ces prétendues allusions à la Cène, non plus que celles qui viseraient la déposition et l'enseveliss^nent du Christ. Si quelques-uns semblent accepter cette interprétation, sj M. Ribbeck est porté à considérer les mots : corpus meum comederint sq. comme une parodie du repas commun des chrétiens, d'autres critiques estiment qu'il n'y a là qu'un rapprochement de mots tout fortuit. Pour ma part, je me refuse absolument à voir dans les passages allégués par M. Sogliano la plus légère allusion au christianisme.
J^ ferai d'abord remarquer que le Satiricon ne nonnne nulle part les chrétiens. Sans doute, il ne nous est parvenu de ce roman fort étendu que des fragments mutilés. Mais les Juifs s'y trouvent mentionnés expressément. « Pourquoi ne pas aussi nous
« circoncire, dit Giton à Euniolpe, afin que nous « ayons l'air de Juifs (chap. 102)? Quidni ? inquit « Giton, etiam circumcide nos, ut Judœl videamur? » Si le fragment XXXVII de l'édition de Buecheler (1882, p. 117) appartient bien à Pétrone, sous le nom duquel Claude Binet l'a inscrit, il nous apporterait une preuve de plus que notre auteur a entendu parler des Juifs et de leur culte. Il est vrai qu'à des notions exactes il mêle les fables ridicules qui avaient cours sur leur compte.
Pourquoi, puisqu'il sait, selon M. Sogliano, faire la différence entre les deux religions et semble au courant de l'Evangile, n'a-t-il pas nommé les chrétiens tout comme les Juifs? Pourquoi procède-t-il feeulement à leur égard par voie d'allusions parodiques? Qu'il ait écrit sous Néron ou sous les Antonins, quel intérêt cet épicurien sceptique pouvait-il avoir à ménager une secte détestée ou méprisée et à ne parler d'elle qu'à mots couverts? Ne pouvait-il pas s'exprimer franchement et sans ambages ? Si réellement son intention eût été de parodier la Cène et la Passion, n'eût-il pas d'un mot précis souligné le rapprochement?
Ces allusions si enveloppées, si indirectes, si discrètes, c'est, je le crains bien, la subtile ingéniosité de M. Sogliano lui-même qui les a créées. Nous faudra-t-il chercher des railleries à l'adresse du chris-
ll3G PÉTliOXE EX FKAXCE.
tianisme dans tous les passages des écrivains satiriques latins ou grecs, postérieurs à Tibère, où il sera question de crucifieroent, d'ensevelissement, de chant de coq ? On voit où pourrait mener un tel système d'exégèse et je m'étonne qu'on se soit arrêté en si beau chemin. Ainsi, au chapitre 71 du Satiricon, on lit: Inaudito... more pueri capillati attulerunt unguentum in argentea pelve pedesque recumbentium unxerunt. K'est-ce pas une parodie évidente de ce passage de l'Évangile selon saint Jean (XII, 3) où est décrite l'onction des pieds de Jésus par Marie de Magdala? « Marip, ergo accepit libram unguenti nardi pretiosi et unxit pedes Jesu sq. »
Je ne veux pas insister sur ce genre de réfutation. Bornons -no us à examiner sans parti pris les morceaux (|ui, d'api'ès M. Sogliano, renferment une satire déguisée des dogmes et du culte chrétiens. L'épisode final i\\\ Satiricon, où est exposée la clause si singulière du testament d'Eumolpe par laquelle serait parodiée la Cène, présente, malgré les trous et les lacunes du texte, un sens très clair. Le genre d'ironie employé ici par Pétrone se laisse aisément saisir. La plaisanterie est poussée jusqu'à la fantaisie outrée et, on peut dire, macabre. Ces captateurs d'héritages, naguère comparés par métaphore à des corbeaux qui déchirent un cadavre, corvi qui lacérant (chap. 115), vont se voir en réalité obligés de man-
g-er le corps du testateur pour jouir de ses richesses. Le vieux poète mystificateur s'amuse à leurs dépens comme cette vieille de Sparte dont parle Horace {Satires, II, 5, v. 84 sq.), qui impose à son héritier l'obligation de porter sur ses épaules son cadavre frotté d'huile. Cette condition, pour être moins répugnante que celle d'Eumolpe, est également funèbre.
L'ironie de celui-ci va vraiment 'jusqu'à la férocité. Il exhorte Gorgias, un des héritiers, à fermer les yeux quand il lui faudra s'exécuter et à se figurer qu'il avale, non pas de la chair humaine, mais un million de sesterces. On pourra au reste assaisonner le mets de façon à le faire accepter par l'estomac. Et l'érudition vient à l'appui de ces encouragements goguenards. Ne cite-t-on pas d'illustres exemples d'anthropophagie ? Les Sagontins assiégés [ar Hannibal se sont nourris de chair humaine, et pourtant ils n'attendaient pas un héritage ! De même les Pétiliens. Dans Numance réduite aux abois par Scipion, des mères ont dévoré leurs enfants. Il est^ encore des nations où l'usage de manger les morts se conserve, consacré par une loi formelle ; à telles enseignes qu'on y voit souvent gourmander les malades parce que la chair qu'ils laisseront sera de mauvaise qualité. C'est sur ces sinistres farces que s'arrêtent les fragments qui nous restent du Satirl-
168 PKTROXE EX FRANCE.
con. Sous un air placide et froid, la charge a ici la même violence que chez tel humoriste moderne, chez Swift par exemple. Mais, malgré son outrance, elle se rattai-he logiquement au sujet que traite Pétrone, à la satire des captateurs de testaments.
Les allusions que contiendrait le conte de la Matrone d'Ephese seraient plus invraisemblables encore. Ce conte est selon toute apparence une milésieune, antérieure par conséquent à l'ère chrétienne. Or, tous les détails que l'on veut y noter comme des allusions ironiques au christianisme font nécessairement partie intégrante du conte primitif , la descente de la veuve au caveau funèbre, en compagnie de sa servante, ainsi que l'enlèvement du corps du supplicié par ses parents. Aucune de ces circonstances n'a pu être ajoutée après coup par Pétrone, à supposer qu'il eût l'intention parodique qu'on lui prête. De tout ce qui précède, il résulte que le Satiricon ignore les chrétiens. Si par hasard Pétrone les a entrevus, il a dû, répétons-le, les confondre avec les Juifs ou avec les adeptes des superstitions orientales et demeurer fort inditférent à leurs dogmes. Ces chrétiens humbles, pauvres et résignés ne pouvaient offrir aucun intérêt au peintre de la corruption savante et du libertinage raffiné, non plus qu'au curieux et sagace observateur de la plèbe romaine, dont il a si bien su représenter les burlesques
travers et reproduire le babillage pittoresque. Ne cherchons aucun point de contact, même celui du dédain et de l'ironie, entre le Satiricon et le christianisme. Visiblement, ce roman d'une immoralité si sereine et si dégagée n'est pas, pour me servir d'une expression de Chateaubriand, « de ce côté-ci de la Croix ».
Pour en revenir à Qiio Vaclis, quand ]\1. H. Sienckiewicz nous montre son Pétrone s'entreteuant avec Paul de Tarse et discutant la religion chrétienne \ il use du droit concédé à tout romancier de modifier les traits d'un caractère et de le développer à son gré ; mais mon sentiment est qu'en ceci il ne s'est pas conformé à la vraisemblance historique.
Cet esthète au cœur compatissant, qui ouvre l'oreille à l'éloquence de saint Paul, qui a de longs entretiens avec l'Apôtre, qui semble pressentir que l'avenir est au christianisme, ne répond que bien imparfaitement à l'idée que l'on se f;\it, d'après son œuvre, de l'auteur du Satiricon.
Je ne parlerai pas du drame que M. Emile Moreau a tiré pour la Porte -Saint -Martin du roman de ^I. Sienckiewicz, puisqu'il n'ajoute rien à la peinture du caractère de Pétrone. Ce fut surtout un prétexte à une somptueuse mise en scène.