CHAPITRE II
LES GLAUSULES METRIQUES DANS PETRONE
Les règles qui, dans la prose soignée, sont d'usage aux fins de phrase, avant un repos, sont-elles observées dans le Satiricon? L'étude des clausules peut-elle nous permettre de distinguer entre elles les parties du roman, et de constater les altérations apportées par l'abréviateur au texte original ? Ce chapitre doit aboutir à une conclusion négative; mais une bonne partie de notre science n'est pas faite d'autre chose ; je me propose ici uniquement d'exposer, aussi clairement que je pourrai, de quoi il s'agit.
Et d'abord, qu'est-ce que les clausules métriques? Quelle importance y attachaient les anciens"/ Que peuvent-elles apprendre aux modernes?
On appelle clausule métrique une fin de phrase ou de proposition, suivie d'un repos, et où l'on re-
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trouve un mètre ou, autrement, une succession de pieds, telle. qu'il y en a dans les vers.
Les anciens nous ont avertis eux-mêmes que les orateurs employaient ce moyen pour flatter l'oreille de leur public : il fallait sans doute éviter de reproduire exactement la fin des vers les plus connus, ainsi les fins d'hexamètres, dactyle et spondée (-UU--) et de pentamètres, deux dactyles et une longue (-uu-\m»-); pour avoir, en dehors do ces groupements, un rythme agréable à l'oreille, on recourait à l'emploi de certains pieds : Cicéron indique le crétique (-''-), et l'on trouve en fait chez lui, avant les repos, le crctiqueou redoublé (-u- -u-), ou suivi soit d'un spondée (-u---), soit d'un trochée (-U--''), ou encore une suite de deux trochées {'\j-\}) ou de deux spondées (----).
Apres Cicéron, ces règles devinrent presque fixes; l'oreille se tendait pour vérifier si elles étaient observées; il ne fallait pas que son attente fût trompée (ne quid prœter exspectatum cadat).
Tel est, en général, car je ne puis entrer ' dans les détails, l'usage de la prose ornée.
1. On s'est beaucoup occupé, dans ces dernières années, do eu sujet; le meilleur exposé se trouvait, à mon avis, dans un supplément du livre de M. Norden, Die unlike Kunstprosa (Toubncr, 1898, p. 909 et suiv.) — Cependant, il y a chez lui des textes que je ne scanderais pas comme a fait l'auteur. Dos qu'il s'agit de demi-assimilation de la prose à la poésie, comment ne pas admettre que, dans ces fins de phrase, aient été usitées
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Jusqu'à quel point ces règ^les étaient-elles reconnues? Dès le temps de Cicéron, elles rencontrèrent des opposants * qui renonçaient délibérément à tout rythme, alors même qu'il était oflert par le hasard. La rigueur pédantesque de certains rhéteurs et les excès d'élèves trop dociles durent prolonger ces protestations. Je sais bien que, dans la lettre de Sénèque (c, 4), les mots : « on ne s'accorde pas sur les règles du style soigné », « de compositione non constat », peuvent s'entendre du style en général; mais, dans la même phrase, quelques lignes plus loin, il est question des clausules, et je me demande si, par ces mots, Sénèque n'a pas visé de préfé-
les licences courantes des poètes : notamment qu'on ait élic^é les voyelles ou les syllabes finissant par w; allongé certaines brèves à la césure ou mieux au temps fort du pied; compté comme consonnes i ou u après d'autres lettres (arjelifjus pour arietiôiis, etc.); admis les licences analogues dans les mots grecs, les noms propres, etc.? Tout cela était de droit, et nous pouvons même supposer qu'il y avait d'autres libertés remues dont nous ne nous doutons pas, parce que les grammairiens ont négligé de nous en donner la liste. — M. Bornecque a depuis étudié le sujet, avec beaucoup de soin, dans un tome des Travaux et Mémoires de l'Université de Lille : Les clausules métricjiii's lalines, 1907. — Notons, en passant, que ces études sont, jiour la date, bien mcins récentes qu'il ne parait, puisqu'il y a quelque cinq cents ans, Pomponius L;elus scandait déjà, dans ses manuscrits, les fins de phrase des discours de Cicéron (De Nolhac, la liibliothpque de l'ulvio Orsini, p. rîOo). — Je laisse de côté les idées l)aroques de certains anciens, comme celle de cet original, nommé llérophile, qui, au dire de Pline l'Ancien (\i, 219 et xxix, (i), retrouvait, dans les mouvements du pouls, une succession de pieds tels que ceux des vers.
1. On cite parmi eux notamment (en dehors des Attiques) Varron, César, Salluste et Xépos.
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rcnce les prétendues règles dont nous essayons de retrouver la formule.
De ces remarques qui reposent sur des faits in^ contestables, on a voulu, surtout en ces derniers temps, tirer des conséquences : l'observation des règles des clausules pouvait, nous assurait-on, donner le moyen de contrôler, de rectifier, de mieux ponctuer nos textes ; par elles on pouvait, dans les ouvrages d'un auteur, faire un départ entre ceux qu'il a soignés particulièrement et ceux qu'il a écrits au courant de la plume; par exemple, entre les lettres intimes de Cicéron et celles qui ont un caractère officiel ou solennel. Enfin, les habitudes d'un auteur dans l'emploi des clausules métriques •étant bien établies, on a voulu en tirer des arguments pour ou contre l'authenticité de ceux de ses ouvrages sur lesquels on discute. Tout ceci a été fait certainement, dans ces dernières années, avec plus de méthode et, de ce côté, il y a progrès.
On a laissé Pétrone de côté ^ ; la première pensée est d'essayer de lui appliquer la même méthode et de voir ce que, chez lui, elle peut donner. J'avoue que moi-même, au premier abord, j'en espérais beaucoup. En effet, supposons fondée la théorie nouvelle et voyons ce qu'on en pourrait tirer pour
1. Du moins, autant que je sache, et je note que M. Norden ne dit rien de cet autoui*.
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l'rtude du Satiricon. Deux choses qui sont certainement très importantes : en un auteur dont tous les personnag-es parlent toujours très exactement suivant leur condition, qui, dans ses peintures, observe si bien, pour tout le reste, la dill'érence des caractères, nous devrions sentir un changement en passant, du bavardage confus des gens sans éducation, à la prose ornée où ne manquent jamais les clausules régulières ; on s'attend à les rencontrer partout où parle un rliéteur, les disciples des rhéteurs et, en général, les personnages lettrés ; avant tout dans les tirades oratoires, dans les discours ou les apostrophes passionnées. D'autre part, et ceci serait plus important encore,, comme il est sûr que ceux qui ont abrégé et remanié le texte, dans les siècles de décadence, n'avaient guère le souci de conserver les clausules dans les phrases qu'ils intercalaient, nous devrions avoir, dans le seul examen des fins de phrase ou de proposition, un moyen commode et sûr de distinguer le texte intégral de Pétrone des parties où le texte a été plus ou moins remanié '.
Comment toutes ces belles espérances se sontelles évanouies? 11 a suffi pour cela d'un premier
1. On s'est hal)ileinent servi de ce moyen pour séparer dans rilistoiro Auguste les extraits de Marius Maxinuis et d'autres liistoriens au style soifino des simples raccords du compilateur.
essai. Ces prétendues règles se sont trouvées inapplicables ici et ne nous ont appris rien ou presque rien.
Premier obstacle dès le début: on nous avertit que les phrases très courtes sont exceptées de l'observation dos règles. Comme les petites gens s'expriment tous ainsi, les trois quarts de la Cena et une bonne partie du reste, grâce à cette exception, nous échappent. Et vraiment, dans tous ces passages, nous n'avions pas besoin d'attendre une fin de phrase pour comprendre que c'était un affranchi qui parlait.
D'autre part, dans ce qui reste, on ne voit pas marquée, aussi fortement qu'on le présumait, la différence dont les clausules devaient être, dans le style, le signe extérieur. Je ne crois pas qu'on puisse, dans le Satiricon, faire nettement et partout, par les clausules, le départ entre le langage négligé des uns, à savoir des colliherti de ïrimalcion ou de leurs pareils, et les belles périodes des élèves des rhéteurs sc/tolastici ou, comme ils s'appellent entre eux, les gens d'esprit: « urbanioris notœ homines » '. Les deux styles se valent, du moins au point de vue que nous considérons ici. Partout les fins de phrase sont sensiblement les
i. cwi, p. 82, 27.
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mêmes ; les mômes clausules reviennent avec monotonie, là même où on ne les attendait pas. Voilà pour le premier point.
VA, pour le second, le résultat ne sera pas très différent. On reconnaît qu'en latinjla moitié des phrases, tout au moins, aboutissent, de par la nature de la langue, à des clausules' régulières. L'abréviateur se trouvait dès lors à l'aise pour dé-^ truire, sans qu'on s'en doutât, le texte de l'auteur original; ce qu'il retranchait ne laissait naturellement pas de trace, et grâce à ce que nous avons dit de la nature de la langue, les phrases de son cru ne différaient pas sensiblement du reste. De sorte que c'est plutôt à d'autres signes qu'il faut reconnaître les altérations du texte.
Une preuve, suivant moi, tout à fait décisive que les règles des clausules ne peuvent s'appliquer sûrement au texte de Pétrone, se trouve dans ce fait que dans deux des parties de choix où parle Eumolpe et qui sont, pour la forme, des mieux conservées, dans la Matrone et dans le récit de Pergamo, on trouvera au bout de plusieurs phrases des fins d'hexamètre, ce qui, aux yeux do l'école, était tout à fait irrégulier.
Il est possible que je n'aie pas su voir; j'ai cru plus franc de ne pas cacher ma déception. A d'autres d'essayer. S'ils ne réussissent pas mieux que
moi, on pourra bien concevoir quelque doute sur la prétendue rigueur des règles, dont on parlait, et sur la valeur même des théories qu'on a fondées sur cet élément du style qu'on a le tort d'isoler par trop de tout le reste. Ceci surtout aurait son importance ^
1. M. Albert G. Clark d'Oxford a cru résoudre la difficulté que j'ai signalée, dans sa brochure {The Cursus in Mediaeval and Vulgar Latin, Oxford, 1910. p. 23 et suiv.), en admettant que les petites gens ont, dans Pétrone, un langage non plus métrique, mais simplement scandé d'après l'accent tonique ; ils préludaient au cursus du moyen-àge. Je crains que cette conclusion ne s'impose pas et qu'elle ne résolve pas vraiment le problème.