‹ Pétrone; l'envers de la société romaine et études diversesChapitre 104 sur 128 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Rappelons, avant tout, que nous n'avons de Pétrone que des fragments, donc une partie qui peut être relativement assez courte et qui ne nous a pas été conservée sous une forme authentique ou exacte i. On l'oublie sans cesse; il faut donc, sans nous lasser, le répéter. Qu'on en voie bien la conséquence.

Si, dans un traité de grammaire, ou même dans une histoire, par exemple de Justin à Troguo-Pompée, on peut faire un calcul approximatif et, d'après l'extrait, se représenter à peu près ce qu'était l'original, il n'en est pas du tout de même dans un ro-

1. Les premiers éditeurs avaient pris soin de nous rappeler constamment ce fait par des astérisques multipliés. Leur texte du Satiricon en était tout constellé. Dés son édition classique de l8(i2,M.Biicheler, pour plus de simplicité, a remplacé 1<'S astérisques par des blancs ; mais, dans toute lecture, il n'en faut pas moins nous demander sans cesse : y a-t-il ici une lacune ? forte ou non? devine-t-on quelque trace de remaniement de forme? — Rapprocher ce que j'ai dit p. l'.)0 en haut.

man, surtout dans une œuvre comme celle-ci, qui abonde en contrastes ; oij situations, personnages, style, tout change d'une scène à l'autre. Il y aurait trop de danger à vouloir raisonner par analogie. Tout système d'abréviation, appliqué à une œuvre littéraire de ce genre, cause forcément des ruines irréparables K

Comment s'est faite, dans le Satiricon, l'altération de l'œuvre originale? De deux façons, à ce qu'il semble. Le roman a dû d'abord souffrir de mutilations dues à des accidents matériels: c'est à une cause de ce genre qu'est due certainement la perle du commencement et de la fin; elle résulte du fait que les cahiers de garde auront été déchirés ou gâtés.

Mais il y a eu plus tard une altération d'une autre espèce.

On voit, dès la première lecture, que, dans le Satiricon, les lacunes ne portent pas sur un seul point, mais sur des passages très rapprochés : donc elles sont dues à des omissions volontaires et systématiques. Bien plus, elles ne résultent pas d'une seule révision. On en a la preuve en comparant nos manuscrits : dans les uns, les extraits sont re-

1. Le moilleur point de comparaison se rencontrerait peutêtre, au moyen âge : on nous dit que dans les [troduclions de ce temps, se trouvent souvent, du même roman, des copies qui varient du tout au tout, en allant de l'extrénu; diffusion à tous les degrés de l'abréviation, même au sommaire le plus sec.

lativement longs : ils sont plus courts dans les autres : c'est donc qu'à deux ou trois reprises lout au moins (je dis trois parce qu'il y a trois groupes principaux dans les manuscrits), des abréviatcurs se sont attaqués à l'œuvre originale. Indépendamment des manuscrits, nous pouvons considérer les extraits en eux-mêmes, déterminer leur valeur littéraire, pressentir jusqu'à un certain point pourquoi ils ont été conservés, tandis que les parties voisines étaient omises et restent perdues pour nous. De là deux ordres de recherches pour tâcher de caractériser le travail qui s'est fait sur le Satiricon. Revenons successivement sur Tun et l'autre.

Les différences très notables d'étendue qu'on constate dans les manuscrits, permettent de tenter un premier classement parmi nos manuscrits euxmêmes et parmi les extraits qu'ils nous ont conservés. En laissant de côté les recueils poétiques (Jlovilegia), nous distinguons, parmi les manuscrits de Pétrone, au moins trois groupes.

Le premier est celui qui contenait la Cena et qui n'est plus représenté que par le manuscrit de Trau ^ : mais nous ne pouvons guère supposer que ce manuscrit ait été toujours unique ou presque

1. Notons que proprement le manuscrit de Trau est mixte, puisqu'on dehors de la Cena, il contient aussi la recension des « extraits courts i dont nous allons parler. — Voir dans la

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unique. La famille à laquelle il appartenait représentait la recension la plus étendue ; c'est, dans ce que nous avons, le groupe qui se rapproche le plus du texte intégral du roman.

Les autres recensions s'écartent de celle-là par l'omission à peu près totale de la Cena; ils forment deux groupes différents : l'un représenté par la vulgate ordinaire ^ celle qui contient les extraits plus courts ; l'autre recension est celle des extraits plus longs 2.

De la seule comparaison de ces divers groupes, on peut conclure que l'altération du texte primitif a dû se faire au moins par deux abréviations successives, dont l'une a réduit le texte beaucoup plus que l'autre. Par le même moyen on constaté aussi que les grammairiens abréviateurs ont mis assez peu du leur dans notre texte; ils se bornent d'or-

Classical Revieiv de 1908, l'article où M. Clark essaie d'expliquer l'éclipsé du ms. de Trau entre les années 1423 et 1630.

1. Dans les éditions Biicheler, elle est indiquée par 0. Le manuscrit principal, servant de base, est un Benicnsis du ix» siècle. — Quelques mss. de ce gi-oupc, F, souvent P, parfois E ont été copiés avec beaucoup de négligence. Même remarque pour le Meynmxaniis. ADFGs semblent former un sous-groupe.

2. Le principal représentant de ce groupe est le manuscrit de Leyde, ou, autrement, le manuscrit préparé par Scaliger (dans Biicheler L\ — Pour l'établir, Scaliger s'est servi de quelques manuscrits que nous avons encore, notamment d'un Pnrisinus du \w siècle, mais aussi de manuscrits que nous n'avons plus, entre autres d'un manuscrit de Gujas et d'un manuscrit de Jean de Tournes [Tomxsius]. — Dans la Cena où nous l>ouvons comparer au nis. de Trau des extraits de L, c'est dans ce dernier groupe qu'apparaît nettement la déformation.

dinaire à couper des propositions, des phrases ou des développements, parfois des épisodes entiers.

Nous faisons ainsi, par les manuscrits, un premier triage de nos extraits. Mais nous pouvons aller plus loin. En considérant les extraits en euxm»''mes, surtout au point de vue de la langue, du style, de la valeur littéraire, on peut faire de nouvelles distinctions et retrouver indirectement ce qu'ont fait et ce qu'ont voulu faire ceux qui ont transcrit le Satiricon en le remaniant.

J'avais cru, un moment S trouver un secours dans l'observation plus ou moins rigoureuse des règles usitées pour les ciausules de phrases. Je n'en parle plus et nous allons chercher d'autres critériums.

A quels signes reconnaître que le texte contient des lacunes, qu'il a été abrégé, retouché, remanié? Le plus sûr sera de suivre l'impression que laisse la simple lecture de l'auteur en se guidant, avant tout, par des raisons de bon sens.

Y a-t-il dans le texte conservé des énigmes, ou môme des obscurités? Le fil du récit se perd-il dans des contradictions ou des incohérences ? Devine-t-on, au fond comme dans la forme, quelque escamotage? Car, dans le vrai Pétrone, la narra-

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