‹ Pétrone; l'envers de la société romaine et études diversesChapitre 12 sur 128 · LE PÉTRONE DE TACITE · texte numérisé non relu

LE PÉTRONE DE TACITE

ANNALES, LIVRE XVI (l'aN 66 APRÈS JÉSUS-CHRISt)

XVII. — Paucos quippe intra dies, eodcm ag-mine Annseus Mêla, Cerialis Anicius, Rufrius Crispinus, CK Petronius^- cecidere...

XVIII. — De C. Peironio pauca supra repetenda sunt. Nam illi dies por somnum, nox officiis et oblec-

XVII. — Peu de jours après eut lieu toute une suite de meurtres où périrent ensemble Annéus Mêla, Cerialis Anicius, Rufrius Crispinus et Caius. Petronius.

XVIII. — Pour ce dernier il faut reprendre les choses d'un peu plus haut. Il passait le jour dans le sommeil, la nuit dans les

1. Notons que le prénom de Pétrone d'après d'autres auteurs, aurait été non pas Caius, mais Tilus (Pline, xxxvii, 2, 20, et Plutarque, de difjer. adul. 27, p. CÛ E), ou Publius (Schol. Juven. VI. G38).

2. Sur les rapports entre le Pétrone de Tacite et l'auteur du Satiricon, voir plus loin, p. il, note J, p. oO note et p. 187, vers le bas et la note 3.

tarnentis vitœ transigebatur ; ut(juc alios industria, ita hune ignavia ad famain prutulerat ; habebaturque non ganeo et profligator. ut plerique sua haurientium, sed erudito luxu. Ac dicta factaque ejus, quantosolutiora et quamdam sui negligentiam praeferenlia, tanlo gratius in speciern simplicitatis accipiebantur. Proconsul tamen^ Billiynia3, et mox consul, vigontem se ac parem negotiis ostendit : dein, revolutus ad vitia seu vitiorum imitatione, inter paucos familiarium Neroni assumptus est, elegan-

devoirs ou les plaisirs de la vie. La renommée où d'autres arrivent par leur activité^ il y était parvenu à force de ne rien taire ; on voyait eu lui non un débauché et un prodigue, comme sont à nos yeux la plupart de ceux qui dévorent leur bien, mais l'idéal d'une élégance raffinée. Plus ses paroles et ses actes montraient d'abandon et d'insouciance, plus on leur trouvait un air de noble simplicité. Cependant, quand il fut proconsul de Bithynie et bientôt après consul, il fit [)reuve d'énergie et d'un vrai talent d'administrateur ; puis, revenu à ses vices ou & cause de ceux qu'il afleclait, il prit rang parmi les intimes de Néron, arbitre d'élégance si goûté que le prince blasé ne trou-

1. Le mémo contraste de mollesse habituelle avec une extrême énergie, quand l'occasion l'exigeait, se retrouve en d'autres Romains do l'empire ; comparez ce que dit Tacite de l'empereur Othon (Hisl. I, vers la fin du chap. xiii) et surtout ce qu'il rapporte de Salluste, le neveu de l'historien {Ann. III, xxx) : « il y avait cependant chez lui une ftmc énergique, et il ne restait pas au-dessous des grands affaires i ; « siiberat tamen vigor animi... ; ingentibus negotiis par. » Cf. aussi la note de la page suivante. Mais, dans le train ordinaire, suivant le mot de La Rochefoucauld sur Retz, c'est leur paresse qui les soutonait.

tiaB arbiter. dum nihil amœnum et molle affluentia pulat, nisi quod ei Petronius approbavisset. Unde invidia Tigellini, quasi adversus aemulum et scientia voluptatum potiorem. Ergo crudelitatem principis, cui cetersB libidines cedebant, aggreditur, amicitiam Scœvini Petronio objectans, corrupto ad indicium servo, ademptaque defensione, et majore parte familiae in vincla rapta.

XIX. — Forte illis diebus Campaniam petiverat Cœsar: et, Cumas usque progressus, Petronius illic attinebatur. Nec tulit ultra timoris aut spei moras;

vait de beau, de délicat que ce que Pétrone lui avait fait approuver. D'où jalousie de Tigellin, comme à l'égard d'un rival, qui avait l'avantage dans la science des voluptés. Aussi Tigellin s'adresse à la cruauté du prince, contre laquelle ne tenaient pas ses autres passions : il accuse Pétrone d'avoir été l'ami de Sceevinus ' ; on avait corrompu un de ses esclaves qui le dénonça; tout moyen de se défendre lui était ôlé et la plus grande partie de ses esclaves jetée dans les fers.

XIX. — il se trouvait que César, ces jours-là, était parti pour la Campanie. Arrivé à Cumes, Pétrone dut y rester. Il ne voulut pas attendre davantage, dans des allernatives de crainte et d'espérance; et cependant il ne (juitla pas brus-

i. L'année précédonte (60 apros .lésus-Clirist), Flavius Seœvi- 7111$, (le rang soiiatorial, qu'on r.e regardait jusque-là que comme un éiiicuricn uniqiioiiient préoccupé de ses plaisirs, avait été l'un de ceux qui prirent l'initiative de la conjuration de Pison {Aun. XV, 49). Il devait porter le premier coup (Id. 53). La conjuration fut dénoncée par son affranchi Milichus {Id. 54 fin). Il fut mis à mort l'un des premiers (Id. 70 fin).

neque lamen pracceps vitam expulit, sed incisas venas, ut libitum, obligatas, aperire rursum, et alloqui amicos, non per séria aut quibus constantiaî gloriam peteret. Audiebalquc rcferentcs, nihil de immortalitate animœ et sapicntium placitis, sed levia carmina et faciles versus : servorum alios largitione, quosdam verberibus affecit ; iniit et epulas; somno induisit, ut, quanquam coacta, mors fortuitae similis esset. Ne codicillis quidcm (quod plcrique pereuntium) Ncronem aut Tigellinum aut quem alium potentium adulalus est; sed flagitia principis,

quement la vie; les veines ouvertes, il les laisail, suivant son caprice du moment, lier, puis rouvrir, tout en s'entretenant avec ses amis, mais non de choses sérieuses ou avec ces marques de fermeté par lesquelles on vise à la gloire. Il les écoutait parler à leur tour, pas du tout de l'immortalité de l'âme et des enseignements des sages, mais de poèmes badins et de poésies légères; il récompensa ((uehjues esclaves, en fit battre d'autres; il se rendit même à des festins, prit un peu de sommeil, adn que sa mort, quoique forcée, ressemblât à la mort naturelle. Il ne s'abaissa pas, comme faisaient la }ihipart des condanmés, à flatter, par des codicilles, Néron, Tigellin ou quelque autre des puissants : bien au contraire, il décrivit tout au long les débauches honteuses du iirince avec ' les noms des

1. Sub nominiùiis... est ox]iliqué do doux manières : 1" coniine ■ nous l'avons fait * avec.,.; ce serait l'équivalent de additis fidei causa nominibus (en ajoutant les noms, pour étro cru et l)ion compris); donc, après l'allégation, venaient les noms, les prouves et les détails (c'est lo sens qu'adoptent Orelli. Nippordoy, Friedl.inder) ; 2» d'autres, dont Burnouf, ontondent x sous àQS

sub nominibus exoletorum feminarumque, et novitatem cujusque stupri, perscripsit, atque obsignata misit Neroni ; fregitque annulum ', ne mox usui esset ad facienda pericula.

jeunes impudiques et des femmes ses complices et leurs raffinements de luxure; le tout cacheté, il l'envoya à Néron, puis" brisa son anneau * pour qu'il ne put servir à faire d'autres victimes.

noms supposés. On ne voit pas bien pourquoi Pétrone aurait pris ce détour. — Sur ce passage, interprété dans le dernier sens, s'appuient tous ceux qui cherclient des allusions d'histoire plus ou moins directes dans le Satiricon : voir plus loin, p. 44 et suiv., et p. 187, n» 4.

i. Entendez l'anneau qui venait de lui servir à cacheter l'écrit en question, celui qui lui servait d'ordinaire à signer ses lettres, et qu'on pouvait employer pour perdre d'autres personnes, comme Néron avait iisé de lettres supposées de Lucain (Ann. XVI, 17, adsimulatis Lucani littcris) pour perdre son père Mêla et confisquer sa grande fortune.

LE SATIRICON

NOM DE l'auteur DANS LES MANUSCRITS

PETRONIUS * ARBITER

TITRE DE l'ouvrage :

SATIR.E ou SATIRICON ^ ou SATYRICON

Le fameux manuscrit de Trau [Traguriwn en Dalmatie) du xv'' siècle, maintenant à Paris (Bib.

1. Que vaut, pour nous, cette attribution de l'ouvrage à Pétrone : voir ici p. il. — Tacite (H. I, 0) nomme aussi un Petronius Turpilianus, consulaire, ami de Néron (dux Neronis). — La Vita do Perse rapporte que le poète aurait vu chez Gornutus un Pe/roniws Aristotelicus Magnes. — Le nom est d'origine Sabine [petru =i quatuor).

2. Satiricon est un génitif pluriel neutre, régi par un substantif comme liber I, etc. ("f. les titres de romans grecs: Poimenicon (Longus), Ephesiacon (Xénophon d'i'.pUése), Œthiopicon (Héliodore). — Pour Satirœ, se rappeler le sens du mot en latin : non pas, comme notre mot satire, poème où, dans des vues de haute morale, on attaque et on llagelle le vice, en nommant les vicieux; mais œuvre 7«(^7ee (comme notre mot Mélanges); c'était le sens propre de satura en latin ; lan.r satura veut dire : plat contenant des mets divers; legem ferre per saluram, c'est proposer une loi qui touche ù des questions diverses. — Le mélange, dans ce genre d'ouvrages, existait même dans la forme:

Nat. Lat. 7989) indique les extraits comme tirés des livres xv et xvi i.

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