‹ Pétrone; l'envers de la société romaine et études diversesChapitre 21 sur 128 · Cliap. Lxxxi · texte numérisé non relu

Cliap. Lxxxi

trois jours durant, il se plonge louf entier dans sa tristesse. Ne le croyez pas bourrelé de remords. Celte humeur sombre vient uniquement du dépit d'avoir été abandonné par le petit Gilon. qui lui a préféré Ascylte son rival.

Il est rare., d'ailleurs, qu'Encolpe faiblisse et que, découragé, il fasse ainsi retraite; c'est un homme d'aclion, aimant le danger et les coups d'audace; aussi il semble que l'on s'intéresse à lui : que la confiance, qu'il montre en lui-même, soit peu à peu partagée par le lecteur. Si on ne peu! Teslimer, on hésite à le condamner tout à fait, tant ceux qui l'entourent, pour l'intelligence comme pour les mœurs, méritent, cela est trop clair, d'èlre placés fort au-dessous de lui. A litre de héros principal du roman, il est malgré certaines disgrâces, heureux en amour et se tire d'ordinaire assez bien des plus mauvais pas. On n'a qu'à le suivre pour faire le tour de la société romaine. 11 a tout vu, tout fait : il a été prêtre de Cybèle, c'est-à-dire mendiant : il a volé, escroqué, tué son hôte: depuis, il bal la campagne et court l'Italie. Il s"('st plus d'une fois risqué sur mer et nous avons ici, suivant la tradition, une tempête et un naufrage auquel notre héros ne manque pas d'échapper. Encolpo s'est môme fait gladiateur. Dans cette société du commencement de l'Empire, où ne subsistent plus que des extrêmes et qui, au

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moral aussi, avail ses latifundia, on ne pouvait descendre plus bas. Là même, il s'est bravement comporté; il prétend qu'il « en a imposé à l'arène' ». Très sensé quand la jalousie ou que quelque passion ne l'aveugle pas, loul à son premier mouvement, voyant clair et jugeanl bien, parmi les intermédiaires qui sont nos guides, il est après loul le meilleur.

Avec Encolpe et ses amis se renconireni d'autres personnages aux noms significatifs; un vieux poète, Euinolpe-, plein de verve et d'esprit, mais bohème sans sou ni maille, et, ce qui est pis, sans mœurs; nous lui devrons pas mal de vers, des récits charmants ot des aventures burlesques ; à côté du poète et comme pour lui faire pendant, nous voyons un maître do rhétorique, Againemtion^ ; les belles phrases jouaient au temps de l'empire, comme en d'autres, un rôle assez important dans la société pour mériter d'être représentés, au même titre que les vers, dans le roman qui peignait ce monde en raccourci. Notre rhéteur parle avec pompe, mais il

1. P. 55, 10. Cf. p. 10, 32 : ((uem de ruina harenn dimisit. — Au comiuenceinent de ce chap. lxxxi, Encolpe, sous forme de plainte, fait la revue de tous les périls qu'il avait jusqu'alors heureusoniont traversés.

2. De Eu|j.oATco;, harmonieux. — Eumolpe est le nom de deux I)oètes légendaires de la Grèce.

3. Nom emprunté à Homère et aux tragiques. — On comprend facilement pourquoi V antescholarius de son école s'appelle. Afénélas. Il semble avoir été en fait le second' d'Agamcmnon.

sait aussi, quand il y gagne, se taire et rester impassible; par-dessus tout, il connaît et pratique le chemin des bonnes maisons où l'on dîne.

A ces noms ajoutez quelques types singuliers : la belle Trypliène^, qui « court le monde et les mers à la recherche de la volupté- »: une détraquée ^ Quartilla^, qui sous forme d'expiation, célèbre des orgies en l'honneur de Priape (pervigiliwn Priapi)'" ; et, pour lui faire pendant, un Tarentin, LicliasK sans cesse obsédé de craintes superstitieuses et toujours occupé à conjurer quelque songe ou un présage menaçant, ce qui ne l'empêche pas d'adorer les mêmes dieux que Quarlilla et de mêler aux mêmes pratiques tout autant d'immoralité. Ce choix et le groupement de ces types divers, le cadre même du roman où les vices des hautes classes sont reflétés dans un monde d'esclaves, de petites gens, de coureurs d'aventures, ne sont-ils pas d'un auteur ingénieux, et dont on dirait, si ce n'était impossible,

1. De xpyçr,, vie do délices. Ce nom est surtout usité en Orient ; on le rencontre dans les épitres de saint Paul, parmi les noms des premières chrétiennes ; des reines de Syrie et d'Egypte l'ont aussi porté.

2. P. 69, 11 : ï Tryphœna, omnium feminarum forinosissima, quae voluptalis causa hue atque illud veclalur ».

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