CHAPITRE II
Je n'ai pas, on vient de le y(^r, l'intention de rapporter ici tout ce qu'on a dit. ou mieux tout ce qu'on a supposé sur l'auteur du Satiricon. En l'absence de lémoignag-es décisifs, on peut tout dire et presque tout imaginer; mais la chose est vraiment trop aisée. C'est être plus sincère que d'avouer nettement notre ignorance, de nous y résigner sans fausse impatience et sans essayer de la masquer.
Je veux encore moins rappeler les alUisions qu'on a cru découvrir dans le roman. C'est un sujet sur lequel, pendant des siècles, érudils, éditeurs et critiques n'ont pas tari : ils n'aboutissaient pas davantage. Leurs incertitudes et, en fin de compte, leur insuccès s'expliquent autant par la difficulté du
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problème que par la sing-ulicre niélhode qu'ils avaieni coutume d'employer. Tous procédaient de môme. Y avait-il quelque ressemblance, même légère et tout extérieure, enire un incident du roman et (elle anecdote célèbre, enIre les personnages du Satiricon et tel empereur ou tel personnage fameux de sa cour ou de sa famille, on admirail la rencontre. Les contemporains, disait-on, pouvaient-ils manquer de faire un rapprochement qui s'impose à nous après tant d'années? La pisie paraissait sûre, l'intention de l'auteur évidente. Mais quand, ensuite, et il n'était pas besoin d'attendre longtemps, les ressemblances n'apparaissaient plus dans la suite du roman el que tout lien entre la ficlitMi et Tliistoire semblait rompu, on se rabattait sur quelque défaite : c'étaient là des allénualions voulues par l'auteur, les divergences les plus marquées lui complani comme autant d'habiletés : un romancier ancien, disait-on. pouvai(-il présenter à découvert et sans quelque précaution une caricature luul à fait ressemblante de Claude, de Néron, de Poppée, de Sénôque ? Pour découvrir l'inlcnlion saliri(|ue, encore fallail-il prendre la peine de démêler, d'ajoulor ici. là de retrancher, ce qui permet lail de reconnaître, d'une manière qu'on assurait indubitable, les personnages les plus fameux de l'époque. En oflet, le moyen est sûr; avec une telle méthode et grâce
aux secours qu'elle fournit, que ne trouverait-on pas dans tout roman de mœurs ^ ? <
On peut et il vaut mieux rejeter en bloc toutes ces hypothèses. Quand même le Satùicon auraLh été I à l'origine un pamphlet, ce roman n'a plus, du moins pour nous, rien qui lui conserve un tel caractère. S'il est possible qu'il ait contenu'jadis des allusions politiques, il est sûr tout au moins que présentement nous ne les retrouvons plus ; elles se sont évanouies sans laisser de trace : celles qu'on a signalées ne soutiennent pas l'examen : elles sont vagues, obscures, contradictoires. Que ce soit notre faute ou non, le fait n'en est pas moins certain. Soit que notre ignorance provienne de ce que nous connaissions mal le temps de Claude et de IS'éron, et cependant il est peu d'époques sur lesquelles nous soyons aussi bien renseignés : soit que nous saisissions mal la mélhode cl les vues du romancier, et cependant, pour tout le reste, nous croyons démêler ses intentions et connaître assez bien ses goûts: en fait aucun moderne ne peut découvrir dans le Sa tiricon autre chose que des traits de mœurs et, tout au plus, un crayon léger de la société contempO' raine: mais est-il si sûr que ce ne soit pas tout ce que l'auteur y avait mis?
1. La tentalive do M. Fisch, très postérieure en date à mon livre (Voir plus loin, p. 189, n. i'), a prouvé ijue nous n'en avons pas fini avec ce genre d'interprétation.
Quant à cet auteur et surtout quant à son identité avec le Pétrone du Tacite, est-ce donc trop demander au lecteur que de l'inviter à laisser la question indécise, s'il ne veut iiièine l'écarter délibérément? La condition, la vie politique, la mort de celui qui fut Pétrone sont choses extérieures à l'œuvre que nous allons étudier : elles ne peuvent ni la rabaisser, ni la relever. L'incertitude même on nous sommes n'est pas, suivant moi, sans charme. Le Satiricon en plus d'un passage est énigmatiqu»? ; mettons que celui qui l'a écrit est lui-même et reste pour nous une énigme. Comme le roman peint d'étranges mœurs, ce n'est pas perdre tout à fait ni dans tous les sens que de renoncer à chercher le portrait de l'auteur dans les images fort mêlées et parfois suspectes que reflète ce miroir de son temps.
Sans doute, il faudra faire le sacrilico d'un beau récit qui plait à 1 imaginât ion, et. en pareil cas, la critique n'a jamais le dernier mol. Quoi de plus dramatique que le passage où Tacite raconte de quelle nianicre l'arbitre des j)laisirs de -\éron s'avisa, après sa disgrâce, de régler et aussi de venger sa mort'? L'historien le montre consignant dans des codicilles toutes les débauches de Néron, avec leurs raffinements inouïs, des noms supposés voilant à