Voir ici p. 7 et suiv
peine dans le récit les noms véritables; Pétrone scellait le tout et l'envoyait à l'empereur : c'était sa manière de lui dire adieu. Ici on ne manque pas d'ajouter ce que ne dit pas Tacite : on admet comme vraisemblable et on regarde comme un mérite de plus pour notre livre, que le Satiricon soit justement cette œuvre de vengeance.
Une version si bien faite pour plaire à l'esprit libre des modernes ne pouvait manquer de trouver crédit. Sans l'examiner en elle-même, sans remarquer combien Néron aurait été maladroit si, frappant l'auteur, il avait manqué l'œuvre, et une œuvre dont il était le principal, sinon le seul deslinaire, même en souscrivant à un tel postulat, comment ne pas concevoir quelques doutes rien qu'à cause de la manière dont finit le récit, ou tout au moins à cause de rinlerprétalionel de la conclusion qu'on y ajoute ?
Ce n'est pas la première fois, lanl s'en faut, que l'hisloirc de la littérature présente un bel ouvrage comme exécuté par l'auleur à ses derniers moments ou très peu avant sa morl. Comptez parmi les écrivains célèbres, anciens el modernes, combien il en est dont, par un accord singulier, la biographie finit de même. On dirait une tradition qui passe de l'un à l'autre, sauf quelque retouche suivant le cas de chacun, el l'on ne peut s'empêcher de penser à
ces lég"en(los populaires qui, une fois nées, se répandent au loin et reparaissent en d'autres temps et d'autres pays sous des formes diverses. Chacun sait que Pascal écrivait ses Pensées sur des cartes à jouer, quand la maladie lui laissait quelque relâche. Mais on avail déjà raconté chez les Romains que Lucrèce, à demi égaré, dictait, dans ses intervalles lucides, son admirable poème, et, plus tard, on révéra pour un motif analogue, une œuvre qu'on dit contemporaine à\i Satiricon, où l'on voyait, ei celle fois avec vérité, le dernier éclat jeté par le génie de l'auteur, je veux parler de l'ouvrage ou des quelques pages auxquelles on a donné comme litre : les Dernières Paroles de Sénèque.
Je ne veux mettre en doute aucune de ces traditions. Mais voilà beaucoup de chefs-d'œuvre devenus les Icsiaments el la production in extremis d'hommes connus, célèbres, qui certes ne s'étaient pas, jusqu'à cette heure suprême, confinés dans le silence. Ne serait-il pas dangereux pour la critique littéraire d'admetire que les auleurs ne font jamais de si bons ouvrages qu'au momeni d'expirer ? Ce sérail charger de beaucoup de soins leurs derniers moments, et en même temps l'on risquerait de créer par trop le vide dans le resie de leur vie. Il semble que toute production du talent ou du génie peut bien être tenue pour authentique sans être le der-
nier souffle d'une voix qui s'éteint. De tous les livres, le Satiricon est certes, aussi bien par le sujet que par le ton de l'ouvrage, celui à qui conviendrait le moins ce caractère édifiant. Passe pour les dernières paroles de Sénèque : mais les exploits d'Encolpe sont d'un autre ordre; il ne faut pas mêler les genres \ Par contre, je comprends qu'on cherclie dans le roman ce que nous devons penser des goûts de l'auteur, de la condition de sa famille, du pays où il est né et où il a vécu. ïeuffel avait soutenu autrefois que Pétrone n'était pas de Rome et qu'il avait dû appartenir aux rangs inférieurs de la société. C'était bien un double paradoxe. Car si d'une part, dans tout ce que nous avons du roman la scène se passe toujours en dehors de Rome, ce
1. Pour la question de l'identité de personne entre le- Pétrone de Tacite et l'auteur du roman, l'obstacle principal est toujours celui-ci : si l'on admet cette hypothèse, il est impossible île ne pas remarquer, dans notre tradition, des lacunes dont nous ne nous expliquons pas la raison. Dans le portrait si vivant que Tacite a tracé du consulaire et de sa fin, il n'est pas question de son talent d'écrivain; en fait d'ouvrage de Pétrone, Tacite ne cite que le pamphlet envoyé à Néron : comment expliquer ce silence, si ce même consulaire avait écrit un roman très lu, très répandu et qui lui a survécu? D'autre part, nous ne connaissons pas la vie de l'auteur du Satiricon ; mais nous constatons que, dans tant de pages, il n'y a pas une allusion, pas un mot qui se rapporte à la vie publique (cf. ce que je dis plus loin vers le bas de la p. 56 et p. suiv.) : comment comprendre qu'un homme, mêlé de si près à la politique du temps, ait pu écrire un long ouvrage où rien ne rappelle ce qu'il a fait, ce qu'il a vu, ni même, avec pleine clarté et en toute précision, l'iiistoire de son temps? Il y a là une antinomie dont nous ne pouvons faire correctement la synthèse. Il faut nous y résigner.
que l'aulcur décril, ce sont à coup sur les mœurs, les vices et les ridicules de la capitale. L'image est suburbaine ; les originaux sont presque tous Romains '.Il est vrai aussi que les petites gens ont (Hé ici observés et décrits avec bien plus de précision et d'exactitude que dans aucun écrivain latin. QuePéIrone ait vu de près ce monde particulier, cela est certain. Mais est-on pour cela forcé d'admettre qu'il en ait fait partie et qu'il ait dû d'abord en sortir ? On l'a supposé pour lui comme pour Piaule, parce qu'ils ont peint avec vérité, sous des couleurs vives etVariées, les classes inférieures de la société romaine. L'argument conduirait tout aussi bien, sinon mieux, à la conclusion contraire. Sortis des classes inférieures, ces écrivains auraient-ils décril en détail, avec tant de relief, j'allais dire avec amour, mais incontestablement avec une patience scrupuleuse, et sans que leur souvenir s'en détournât, tant de ridicules et toutes les misères de leur ancienne condition ?
On a, d'autre part, proposé, sur la queslion de savoir (luelle fui la patrie de Pétrone, une hypolhèso vraisemblable peut-être, intéressante à coup sûr par son point de départ. L'auteur d'une tlicse ita-
i. Mais cf. ici p. 36, à la lin de la n. 1. — Trimalciou parlo plus d'une fois de Rome, bien qu'il n'y habite pas : •.^\l\, 3 fin; Lxix lin; lxx, 3 et lxxi fin...
lienne, M. Cesareo de Rome \ a noté - qu'il y a, parmi les expressions cl les locutions populaires du Satiricon, de nombreux idiolismes qui sont conservés à Naplesel que ne connaîl pas le reste de l'Italie. 11 conclut que, si Pétrone n'a pas écrit son roman à Naples, il y avait beaucoup vécu, et qu'il s'est plu à reproduire le parler napolitain. On ne s'élonnera pas qu'en deçà des Alpes., de telles dill'érences de dialecte nous échappent entièrement. Si nous inclinions vers celte hypothèse ingénieuse, ce serait pour des raisons toutes littéraires : nous dirions que, par le ton, par la liberté des peintures, le roman rappelle tout à fait le laisser aller qu'on dit être de tradition sous" le ciel de Naples: c'est par là et à ce titre que nous le croirions volontiers napolitain.
Il importerai! bien plus de chercher à nous faire une idée quelque peu précise de l'auteur lui-même, de ses habitudes d'esprit, de ses goûts, de son caractère. Avouons, que pour ce qui regarde Pétrone, nous en sommes réduits là-dessus aux conjectures les plus vagues. Il arrive plus d'une fois chez les
1. De Velron'ù sermono. Borne, 1887. — Le même auteur a publié aussi on 1857, h Florence, chez (i. C. Sansoni, (aussi chez Lœschcr) une traduction (in-12) de Pétrone, en italien, avec texte en regard, introduction (lxv p.) et notes. 11 annonçait sur la vie, l'œuvre, le temps de Pétrone un autre livre qui, si je ne me trompe, n'a pas paru.
2. On dit que Welcker avait déjà fait la même remarque \Ampére, Uisl. litl. 1, 1G2, note.)
modernes qu'on puisse, sans Irop Je lémérité, conclure du roman au romancier; mais ici nous n'avons qu'une faihie parlie de l'ouvrage. Dans lou( ce qui nous reste, l'auleur ne parle jamais en son nom. Parloul c'esl un récil de cel Encolpe doni nous avons parlé '. Ses passions violentes, ses vices sonl si crûment décrits el, quoique d'une manière indirecte, stigmatisés de telle façon que nous voulons croire qu'entre lui et Pétrone, il n'a pu y avoir, môme de très loin, rien de commun. ?J'oublions pas non plus qu'autant que nous en pouvons juger, Pétrone devait être, de tous les romanciers, l'un de ceux qu'on devait le moins facilement atteindre derrière ses personnages. Il les peint sans ménagement avec leur allure, leurs faiblesses, leurs travers : parloul il s'efface. Ses contemporains, malgré ce qu'ils savaient d'ailleurs, seraient-ils eux-mêmes parvenus à démêler quelques-uns de ses traits dans ce roman ([ui n'a rien d'une autobiographie? On en peut douter. Si l'auteur analyse à merveille les sentiments d"aulrui, il semble qu'il n'était pas homme à livrer jamais les siens. C'était bien le plus insaisissable, le plus fugace des Prolées: Fiet apei'... Après tant de siècles écoulés, avec des informations si pauvres, à travers tant de ténèbres, comment remonter jusqu'à lui :'