‹ Pétrone; l'envers de la société romaine et études diversesChapitre 38 sur 128 · Voir l'étnilo do M. Boissi.'r · texte numérisé non relu

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paraissent d'accord avec une telle inlerprétation. J*y vois bien plutôt l'écho d'une polémique du temps, mais un écho railleur, un paradoxe sous forme de thèse, une théorie ultra-classique, que par devers lui l'auteur trouve et que le lecleur doit trouver passablement ridicule, et qui n'appartient qu'au personnage qui la défend. Ce serait un trait de plus et non des moins plaisants du caractère du vieux poète mis en scène K

Eumolpe soutient qu'on ne peut réussir dans la poésie qu'à doux conditions : il faut sentir en soi l'inspiration, s'y abandonner ; le poète, assis sur une sorte de trépied, chante ce que veut le dieu ; c'est le dieu qui parle en lui. Mais il faut aussi que ce don naturel soit perfectionné par l'art ; la semence divine doit être fécondée par le flot des bonnes lettres; des lectures de lout genre et prolongées (notez ce point) sont indispensables. Pourquoi ? Nous devinons qu'aux yeux d'Eumolpc il y a

1. Sauf des différences importantes, il est vrai, l'opinion que je soutiens ici, est aussi celle de M. Westerburg (Rheinisches Muséum, 1883, p. 92). La brièveté avec laquelle s'est exprimé ce savant, a donné prise aux objections de MM. Friedlander et Biicheler. IMais ceux-ci, d'autre part, si je ne me trompe, ne sont pas d'accord. M. Trampe, De Lucani arle metrica (tbése de Berlin, 1S84). soutenait que Pétrone a voulu railler non seulement le caractère historique, mais aussi la métrique de la Pharsale. Au fond, tous ces dissentiments prouvent assez la difliculté de lu question et combien, du point où nous sommes et à défaut de toute indication contemporaine, il est facile de se tromper sur le sens de tout ce passage

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des triidil ions, des cuiivciilions iiirinc (jui fuiil parlio de l'iirl cl auxquelles nul ne peul renoncer : ainsi le merveilleux de l'épopée. Le vieux poèlc n'adniel pas et ne peul admellre qu on enlrcprennc un poème historique où les héi'os no soicnl que des hommes, fussenl-ils de i^rands hommes, el où les (lieux d'Homère et de Yirg-ilc, c'esl-à-<lire des modèles, n'inlervienneni plus.

Pourquoi cel avcrlisscnienl assez long' donl on comprend mal d'abord le sens et la nécessité ? Il esl iacile d(.' pressentir sous celle belle ihéorie, la criliquo d'une œuvre contemporaine : Eumolpe représente ici les adversaires de Lucain el tous ceux qui protestaient contre la révolution poétique inaugurée par la ~ Pharsale. Ainsi se conlirme, par Pétrone, ce (jue nous savions d'ailleurs que les nouveautés de Lucain nOnI pas rencontré une aj)probation unanime el qu au ccmlraire la Pharsale a été discutée longtemps après la mort de son auteur '.

Mais la protestation, donl Eumolpe se l'ait ici l'interprète, esl à coup sur excessive et malencontreuse. Car, si l'on peul reprocher à Lueain de suivre Ihistoire <!<> trop près, il est trop clair aussi

1. Servius sur En., \, 38:.' : « l.ucunus luiiiuiuo ideoiii numéro poelarnm esse non ineruil (juia vii.lotur liistoriain coinposuisse, non po:'ma, »

qii'Eumolpe, aveuglé par une rivalilr d'école> défend par l'aulorité de la Iradilion des habitudes auxquelles on pouvail renoncer sans dommage, et qu'il blàmc ici justemeni ce que nous aimons dans Lucain, et ce que nous regardons comme une des innovalions les plus heureuses de son poème. En supposanl que nous arrivions à la même conclusion qu'Eumolpe, nous nous déciderions pour de tout autres motifs ; ce qu'il veut abandonner du poème de Lucain sérail plulùl ce que nous voudrions conserver : d'autre pari, nous condamnerions sans réserve ce qu'il a soigneusement recueilli dans l'œuvre rivale, ce qu'il a imité lui-même de très près dans son poème de la Guerre civile, qui n'est qu'une Anii-Pharsale assez mal venue.

11 est vrai qu'à l;i dislance où nous sommes, nous en parlons facilemeni, tandis que U;s préjugés, dont Eumolpe parail si entêté, avaient toute leur puissance à l'époque où la Pharsale venait seulement de paraître. 11 fallu des années et bien des efforts pour que le public romain parvint à s'en dégager. Toute œuvre de lajcnl qui rompt iivecdcs habitudes consacrées, fait naître des critiques souvent injustes et soulève toujours des polémiques plus ou moins acei'bes. comme celle que nous devinons ici. Le novateur peut finir par avoir pour lui le public ; presque toujours il ;i tout d'abord contre lui ses anciens

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maîtres, ses condisciples, UjuI ce qui jusqu à lui faisail école; en premicrc lif^ne, tous ses rivaux; ceux-ci l'allaquenl encore après le succrs ; et celte opposition de bonne foi dure loujt)urs un lemps, rien n'étant plus tenace qu'un préjugé littéraire. On sait que, malgré toutes ses audaces, notre xviii'' siècle a porlé docilemeni le joug" des règles du xvii'\ et que le véritable André Cbénier s'est eGFacé d'abord en public derrière l'imilateur de Lebrun.

De même à Rome suri oui après Tempire, il y eul dans les variations du gt)ûl public des révolutions et des réactions : donc aussi, dans les lettres, des novateurs hardis et, comme nous disons, des réactionnaires attardés. Lucain, comme poète, eul certainement à combattre de nombreux adversaires, sans compter Xéron. Parce qu'on donne ici leurs raisons, est-il nécessaire de mettre Pétrone dans leur nombre ? Je doute fort qu'il ait eu leurs idées. Je croirais volontiers que notre auteur, scepti(iue en cela comme en toutes choses, aui'a vu plus clair que beaucoup de gens autour de lui, el qu'il s'est donné simplement le plaisir de railler à la fiiis les deux partis. N'oublions pas l'âge d'Eumolpe. A ce moment, on ne peut croire et l'on ne s'avoue jamais qu'on ait manqué sa vie '.

1. Cf. \o vors (l'Horace. /:/»., II. t, 84 : « et qua- Iinherbes

C'était compléter la peinture du personnag'c que do lui prêter une théorie de ce genre : Eumolpe, qui glose sur tout, no pouvait manquer d'avoir, en arl poétique, sa foi, son système, ses ennemis ; il était naturel et assez plaisant de nous montrer le \ieux poète partant en guerre contre le plus illustre des jeunes et défendant, avec l'obstination la plus dure, les traditions de sa jeunesse à luij les babil udes d'Homère et de Virgile, ce que, dans l'école, on regardait comme le fond, comme le palladium de la tradition classique.

La tbèse eût certes paru meilleure si Eumolpe ne l'avait pas appuyée par deux poèmes de sa façon. Mais n'est-ce pas là, pour toute théorie poétique, la pierre d'achoppement ? C'est donc au compte d'Eumolpe et de lui seul que nous mettrions la Prise de Troie, débitée devant un tableau du musée, et ce poème de la Guerre cioile qui, après la discussion sur les règles, sert en quelque sorte d'application et d'exemple. Poésie qui se dit ultra-classique, mais à qui manquera toujours, comme elle Pavoue S la dernière main, c'est-à-dire la marque propre des classiques ; où l'on se contente d'à peu près : vague et vide, surtout ambitieuse, riche seulement en dé-

(lidicere scnes perdenda fateri », vers dont nous avons une réminiscence, dans le Satiricon : [k S, 'Mi. 1. A la fin du chap. cxviii.

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clainalions contre lo luxe el l'avarice, c'esl-à-dire en lieux communs ; œuvre digne, ce semble, d'Eumolpe, et où son arl répond assez bien à ce que nous savons de sou caraclère.

Les deux poèmes sont également bizarres ••! médiocres. On a cru que le premier parodiait Vlliacon, une œuvre de jeunesse de Lucain. Le second est, ainsi que nous le disions, une Anli-Pharsale où l'on retrouve tes pointes, les surprises d'expression, les déclamations vaines qui déparent l'œuvre originale. C'est l(;.goùl de Lucain servant à le combattre ; la défense de l'ancienne épopée avec tous les colifichets de la nouvelle, et d'autres agréments encore plus baroques ; étrange amalgame qui semble une gageure, qui n'aboutit qu'à une sorte de caricature et qu'on ne comprend Ijien. suivant moi, que si Ton adniel que ces poèmes sont au fond el élaienl 1res clairement, pour les contemporains, de véritables parodies.

§ H. — Un rhéteur et de l'enseignement DE l'Éloquence sois l'e.mpiri:

Après la poésie, la prose. Quelle place <'sl taile dans le roman aux rhéteurs el à leurs élè\ es : quel est leur rôle dans la société bicarrée dû ils se trou-

vcnl mêlés : qu'csl devenue l'éloquence à Rome vers la fin du i" siècle ?

Il nous semblait, d'après Suélone el Quinlilicn, que jamais la rhétorique n'avait été autant en faveur que vers le conmiencement de l'empire ; <'t pourtant on se plaint ici de Tindifférence du public. 11 faut croire qu(î les plaintes sont de tous les temps ; qu'elles éclatent quoi qu'on fasse, et que, de toutes les branches de Tactivité humaine, il n'en est aucune qui pense jamais être estimée à son prix. Columelle, Sénèque, tout le monde à cette époque gémit sur l'abandon des arts utiles et des études libérales : on accuse, on énumère les défaillances de l'âge présent. C'est un concert de lamentations en dehors duquel il semble que les rhéteurs auraient dû se tenir, pour toutes sortes de raisons. Ils avaient pour eux l'opinion, les avantages matériels ; que voulaient-ils de plus ? Xous qui jugeons l'arbre à ses fruits et qui croyons celui-ci stérile, s'il n'est pas funeste, nous avons peine à comprendre que les Romains de ce temps, engagés dans hi rhétorique comme dans une carrière, vu les circ(mstances et après ce qu'on avait fait pour eux, n'aient pas été plus que satisfaits. Rome retentissait du fracas de leurs écoles. On leur dressait des statues au lorum. Combattus et méprisés par les philosophes, par les historiens, par les poètes, enviés

l'OKSIK ET RKETol'.Kjl'I':

[j.ir Idus, les niailri's de rliéluritiiH' s<' sciil.iiciil si liaul plact'S dans la liiérarchio sociale (ju'ils ne daigiiaicnl mèiiK' pas répondre à Icuis advrrsaircs ni rrconnailrc! entre eux de vérilahlcs rivaux.

l'!l eelte puissance de l'arl de la parole a lonj^tenips duré. Pendant luut le temps de l'empire. jus(|ue sous le règne des Goths d des Vandales, le nom iVorator el mieux d'orator urbis Bomae esl. resté utK' manière de lilre '.

Un moment, on avail renchéri encori' sur celle t"a\('ur coniinue. Vers la fin du reloue de Claude, il se produisil une soric de renaissance dans hmles les éludi's liiléraires, mais surloul dans la rliélori(iue, (jui ;eml)lail les résumer. Les représenlanis de cel arl ne manquèrent pas d'e.xploiler liabileluenl la mode présente. A l'exemple de Néron, tout le monde s'exerçail à déclamer. De Romi' jiis(|u"à Thulé, le rhéteur débitait gravement ses orach's : il paraissait y croire : peul-ètn" y ^'royail-il. Sa prélenl ion était d(? veiller sur les sources de I éloquence, et de n'en permettre l'accès ((u aux initiés. Les grandes œuvres étaient toujours pronn'ses, rejetées dans l'avenir. Il fallait bien reconnaître « qu'où n'improvise rien de grand- ». Dans Pentre-temps, si

1. Songez par exemple à Donat ou à co />/('./• moijislci- qui ;ii.Ia le consulaire Ve.Uias Mavortius dans sa recension des œuvres lyriques d'Horace.

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