Rien, mon chéri, un peu de nostalgie
génération en génération, le mot ineffable, à travers des larmes, des sourires et des baisers.
« Saudade», murmurait Sylvia, en pensant à la riche nature du Brésil, sous le mièvre paysage d'hiver.
Elle avait rarement des nouvelles d'outre-mer. Parfois, un télégramme du Figaro ou du Temps écorchait les quatre ou cinq mots dont se compose le nom de tout Brésilien et de tout Portugais qui se respectent.
Mais un matin, en rentrant pour déjeuner, Henri s'écria :
« Sais-tu la nouvelle ?Rio est en révolution. L'amiral Custodio José de Mello a soulevé l'escadre, et mis le président en demeure de démissionner.»
Sylvia ne s'effraya pas outre mesure. Depuis trois ans elle avait vu se succéder une demi-douzaine de pronunciamientos anodins. Ils ne devaient retourner au Brésil que dans six mois. D'ici là, les événements suivraient leurs cours, et Rio serait pacifiée. Pour le moment, elle supportait avec résignation les petites misères que lui causait son beau-père. Farci de traditions, orgueilleux et irréductiblement gallican, il ne pouvait admettre qu'il y eut au monde une autre langue que la langue française, un autre accent que celui du centre, d'autres façons de se vêtir, de s'indigner, d'admirer et de penser que celles en usage dans la bonne bourgeoisie provinciale, car il était non seulement de la France, mais de Lyon. Il ne s'étonnait pas des manières si naïves et gracieusement originales de sa bru; cet homme intègre, habitué depuis quarante ans à moudre des sentences, avait pour principe de ne s'étonner de rien. Mais il était horripilant à la façon d'une mouche qui bourdonnerait des conseils. Il se mit en tête de donner à sa belle-fille une intonation correcte, des attitudes de présidente et des préjugés. Il se scandalisait surtout de
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rindifférence de Sylvia pour les opinions séculaires qui divisent la France en camps si tranchés. Elle ne leur donnait pas plus d'importance qu'aux questions oiseuses ou profondes, mais essentiellement transitoires qui vont mourir aux extrémités de la France, après avoir fait vibrer un moment Paris.
« Ah! reste donc comme tu es, disait Henri à sa femme, et laisse dire papa. »
Et il baisait les beaux yeux prêts à verser des larmes, car elle s'appliquait, sans jamais obtenir l'approbation du juge routinier, dont la redingote noire et le col droit l'intimidaient autant que l'hermine et le mortier, un accusé sur la selette.
Aussi quel plaisir de s'échapper avec son mari pour courir les musées, les théâtres et les environs. Déjà le printemps pointait des bourgeons hâtifs. On ne voyait plus les moineaux en pelottes hérisser leurs plumes et s'arrondir, transis, sur les branches. Les toilettes de demi-saison souriaient dans l'après-midi encore frileuse. Les bambins, guéris de leurs engelures, gambadaient dans les squares et les avenues. Jamais Sylvia n'avait vudelilas. Henri couronna l'aimée de leurs grappes.
lU'aimait avec fierté, car il se sentait envié. Un jour, devant la devanture d'un magasin, une petite blonde lui glissa en sourdine :
« Viens chez moi. »
11 la regarda, jolie, bien faite ; il n'eut pas même une tentation.
Pourtant, il lui arrivait dans le monde, de flirter un peu plus qu'il n'eût convenu. Sylvia, pas jalouse, le plaisantait.
Il en concevait un léger dépit.
« Si je te trompais, pourtant ? »
— Pourquoi, mon Dieu! » répondait-elle en ouvrant
des yeux surpris. Puisque nous nous aimons. Les femmes chez qui nous allons sont-elles plus jeunes et plus belles ? »
Un jeudi, par une après-midi radieuse, ils se rendirent au bois prosaïquement en omnibus, pour avoir le plaisiV de marcher au bras l'un de l'autre et de se perdre dans les sentiers. Tout à coup Henri se récria, en voyant un monsieur très élégant venir à leur rencontre : « Salvani ! »
L'attaché souriait en serrant les mains tendues vers lui:
« Je suis arrivé hier; demain, j'allais à votre hôtel. Toujours charmant Paris. Ça fait plaisir de se retrouver, n'est-ce pas, à dix mille kilomètres de Petrop.
— Avez-vous vu maman ? demanda Sylvia.
— Certainement, je suis allé prendre congé d'elle. Je l'ai même trouvée légèrement souffrante.
— Souffrante ! s'écria Sylvia.
— Oh ! rien de grave. Quelques suffocations dont elle se plaignait. Elle était, du reste, souriante à son ordinaire. Elle m'a tant parlé de vous.
— Pauvre maman ! dit Sylvia.
— Quand retournerez-vous au Brésil ?
— Pas de sitôt. Après m'avoir fait griller aux tropiques, Sa Majesté m'envoie maintenant geler sous le pôle. Après les collines verdoyantes de Rio, je contemplerai la nudité hibernale des fjords. Tel que vous me voyez, je vais prendre possession de mon nouveau poste à Stockholm.
— Quel malheur ! dit Henri.
— C'est notre destin, à nous autres, diplomates, de ne créer d'attaches nulle part, dit mélancoliquement Salvani. Nous connaissons superficiellement un grand nombre de pays, sans jamais pénétrer bien à fond la mentalité d'aucun peuple. Partout, nous rencontrons le
même clan cosmopolite, la même société de diplomates impersonnelle et indifférente, aimable par métier, passablement jalouse au fondjfactice vous savez comment.»
Sylvia distraite, songeait à sa mère qui, sans doute, à cette heure, étendue sous les flamboyants du jardin, pensait de son côté à l'absente.
« O Paris ! notre patrie à tous, s'écria soudain Salvani. »
Ils débouchaient sur la route de Suresnes, en face de l'avenue du Bois. Le flot des voitures montait vers eux et s'engouffrait sous la grille. Les attelages, au trot rythmé des chevaux maintenus par les cochers raides, obliquaient à droite vers l'allée de Longchamp dans un carillon de chaînettes. Parfois, dans un huit-ressorts cossu, une grosse dame et un vieux monsieur étalaient la laideur de leur richesse. Au sortir de l'hiver, le rajeunissement des êtres, la tiédeur de l'air, le rayonnement du ciel couleur de turquoise, agitaient l'âme de Sylvia, y faisaient naître un miraculeux sentiment de la beauté des choses. Jamais, sous l'éternelle frondaison tropicale, elle n'avait éprouvé cette vitalité débordante, qui la faisait participer au renouveau. Devant ces parterres et ces taillis couverts d'une verdure pâle comme une première touche d'aquarelle, l'espérance réconfortait son cœur.
u Pauvre maman, quel plaisir de la revoir !
— Votre soirée est-elle prise, Salvani ?
— Non. Je me proposais de flâner. La flânerie, c'est le grand charme des voyages. Elle est toujours riche d'imprévu. »
En rentrant à l'hôtel, Sylvia remonta dans sa chambre;
kles deux hommes demeurèrent seuls.
I « Votre départ a dû faire couler bien des larmes, Salvani, dit Henri en souriant.
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Dites que je suis parti du Brésil d'une façon stu-
pide. Depuis quelques mois, les journaux de Rio ont créé une section humoristique, plutôt leste. L'un d'eux, dans les colonnes de cette section imprimée avec l'apparence d'un fac-similé de journal en réduction sous le titre de 0 Filhole ^ , m'a pris à parti d'une façon tellement transparente qu'il était impossible de ne pas me reconnaître. La femme visée, ainsi que moi, appartient à la meilleure société de Pétropolis. Du reste, vous la connaissez, Palan ; mais n'attendez pas que je vous la
nomme.
— J'aurai donc la discrétion de ne pas vous la nommer non plus.
— Quoi ! vous aviez remarqué... c'est surprenant : je m'observais avec tant de soin. Bref, il y eut scandale. Au Brésil, le duel n'est point passé dans les mœurs. Je n'ai donc pas eu la ressource de chercher querelle au mauvais plaisant sous un prétexte quelconque, et j'ai supporté l'affront pour ne pas compromettre davantage l'autre victime de cette facétie stupide.
— Et cette aventure a décidé de votre départ.
— Nullement. Simple coïncidence, mais fâcheuse. Du reste ces derniers mois ont été 6ip;-nalés par une série d'esclandres. D'abord le mari de la petite comtesse l'a surprise eu flagrant délit et rossée d'importance.
— Que me dites-vous là, Salvani ! Quoi ! cet homme débonnaire s'est porté à cet excès ! cet aveugle est devenu clairvoyant !
— Et même tragique, car il a failli tuer l'amant temporaire de sa femme à coups de revolver. Voyez ce que nous avons risqué, Palan. Le geste a paru brutal. Les frasques de la comtesse n'étonnaient plus personne; et