‹ PetropolisChapitre 5 sur 7 · I. Le pe^it-fils · texte numérisé non relu

I. Le pe^it-fils

ce mari, médiocrement ridicule, est devenu odieux. On ne déroute pas ainsi l'opinion; c'est de mauvais ton. Et puis, trop de gens ne lui pardonnent pas le péril qu'ils ont inconsciemment couru.

Enfin pour compléter la série, nous avons eu le scandale de ce brave Almabuena.

— Almabuena! pas possible.

— C'est comme je vous le dis : ce prudent, ce timoré, ce snob a commandité je ne sais quelle affaire louche de tripot. Sa fortune et son décorum y ont sombré. Il a dû démissionner, et sa femme, que vous connaissez, va lui faire une cruelle existence.

Tous ces gens-là sont partis, envolés, disparus.

— Avez-vous vu madame Silva ? demanda soudain Henri.

— Une ou deux fois, en compagnie d'un monsieur.

— D'un monsieur !

— Oui. Un homme grand, gros, pas beau, pas chic, l'air d'un placier.

— Alors, elle n'avait pas l'air triste ?

— Non, elle n'avait pas l'air triste. C'est un rude coup pour votre fatuité. Palan, supportez-le avec philosophie.

Sylvia revenait. Son beau-père était reparti la veille pour Lyon. Le dîner à trois fut gai. Mais au dessert, l'arrivée d'un télégramme jeta un froid.

« Des nouvelles de mon père, sans doute, dit Henri, qui voyait Sylvia pâlir. »

Après avoir lu la dépêche, il hésita.

« C'est de ton cousin. »

L'ingénieur annonçait que l'état de ^1*"° d'Avila était précaire.

Mais il était facile de lire entre les lio:nes. Svlvia impatiente tendait la main.

« Donne. »

Elle reçut vaillamment le choc, voulant seulement partir tout de suite, comme si en quelques heures, elle eût pu se rendre auprès de sa mère à l'agonie.

Le lendemain, un autre télégramme annonça le dénouement.

Ils avancèrent leur départ. Le vieux monsieur de Palan, Salvani, quelques intimes, les accompagnèrent à la gare. Le vieillard s'efforçait d'être impassible. Henri le regardait, ému. Se reverraient-ils ? Le train s'ébranla. Le jeune homme demeura longtemps à la portière, en contemplant la buée lumineuse que le Paris nocturne projetait vers le ciel.

Appuyée aux bastingages, à côté de son mari, Sylvia rêvait dans sa robe de deuil. Son affection pour Henri était devenue non pas plus tendre, mais plus profonde et plus grave, depuis qu'elle se savait à jamais sevrée de Tamour maternel. Le bruit rond de Thélice, le déferlement hautain des vagues annonçant l'approche de l'océan, la majesté de la grande nuit marine, impressionnaient son àme attristée, mais avide de consolations. Et le sentiment même de sa faiblesse et de sa dépendance lui était un gage de protection et de tendresse qui faisait naître en elle la quiétude et le réconfort.

Une étoile plus brillante, aux couleurs changeantes, projeta ses nuances alternantes sur les flots. En même temps, la vague se creusa davantage, le navire roula et tangua.

« Adieu, France! » ditjHenri, en saluant le phare de Cordouan. Et il entraîna sa femme, que les premières embardées du golfe de Gascogne faisaient déjà défaillir.

Le golfe fut mauvais. Henri demeurait près de Sylvia souffrante dans sa cabine, ou bien montait sur le pont

pour aspirer l'espace chargé d'air sapide. Le vent avait un goût de varech et de sel. La mer était grise et terne sous l'embrun. A l'avant du navire, de hautes murailles se dressaient : « Tu n'iras pas plus loin. » La lourde quille fendait la vague d'un mouvement uniforme et têtu : Le mur humide s'écroulait, découvrant, au loin, de grands remous silencieux.

Dans la matinée du troisième jour, sentant le navire immobile sous leurs pieds, Sylvia et Henri montèrent sur le pont. Autour d'eux la rade de Marin s'étendait, calme et azurée, dans le circuit montagneux de la côte espagnole. Des bateliers, accostés au navire, offraient d'une voix rude une mesure de coquillages pour quelques pesetas, tandis qu'à l'arrière du bachot, un gamin basané maniait l'écope, en psalmodiant un chant local où coassait l'accent guttural de la jota.

Quelques heures plus tard, ils se promenèrent dans les rues de Vigo. Des pauvres, pouilleux, demandaient l'aumône au coin des ruelles. C'était un dimanche : des jeunes gens recevaient et renvoyaient la pelote avec les cestillas, sous les marronniers des allées. Des femmes en chapeaux, d'autres en mantilles, les regardaient jouer. Dans une posada, des nianolas dansaient en secouant leurs croupes et en jouant du tambourin : « Salero! » Les passagers par groupes, se rencontraient dans la ville. Deux petites femmes qui s'en allaient faire la noce en Argentine, passèrent en voitures, accompagnées d'un vieux monsieur.

Le lendemain, Sylvia revit les collines du Tage, la lourde tour de Belem, et les maisons multicolores de Lisbonne, qui rappellent les quartiers bariolés de Rio. Sylvia entendait parler sa langue maternelle, mais avec l'àpre intonation de l'ancienne métropole, rude aux oreilles des Brésiliens. Ils trouvèrent des télégrammes,

des lettres apportées par le SuJ-lilxpress, les derniers adieux de la France, avant le long voyage à travers rOcéan.

Puis ce furent des journées désœuvrées, mortes. Les passagers commencèrent à s'étudier et à se connaître. 11 y en avait d'expansifs et de concentrés, d'orgueilleux et de liants, d'indifférents et de potiniers. Sur le pont, où les chaises de paille marquaient la place habituelle des voyageurs, quelques femmes aimables ou jolies eurent leur cour. Les deux cocottes les traitaient volontiers de chipies : « Auront-elles bientôt fini de le faire à la pose? ^) Mais elles-mêmes traînaient à leur suite la légion des célibataires etdescommis-voyageurs. Ceux-ci les menaient à la buvette, où leurs rires noyés dans les coupes de Champagne, troublaient l'attention morose des joueurs. De gros estancieros^ déjà dépouillés par les rafles de Monaco, laissaient le fond de leurs sacoches aux mains des bluffeurs. Bah! la prochaine récolte des laines couvrirait le déficit : « Y mas diez, y mas vinte, y mas trinta libras, caramba! » *

Un monsieur à fortes moustaches s'asseyait au piano, ouvrait une partition au hasard, et pendant des heures, jouait tout ce qui lui passait sous les yeux. Il voyageait pour une maison de Bordeaux; et l'on se demandai comment, en plaçant ses vins, il avait pu acquérir ce mécanisme d'automate.

Parfois, un ténor en tournée de concerts, daignait chanter une romance, après s'être fait prier pendant des heures. Les gens s'arrêtaient dans leur promenade circulaire autour du pont, et collaient leurs visages aux vitres du salon, pour voir la face congestionnée du chan-

i. Encore dix, encore vingt, encore trente livres, caramba!

teur qui sombrait ses noies de poitrine dans le registre haut.

Une passagère, embarquée à Lisbonne, apparut après trois jours de mal de mer. Grande, pâle, d'une élégance théâtrale, elle montait sur le pont en chapeau de ville, sous un long voile, dans une toilette de visite à grands tra-la-la. Le ténor se déclara son chevalier servant, prit un air fatal, et monta la garde autour d'elle. Le mari, grand diable au poil roux ne quittait pas la salle de jeu. 11 perdait, c'était le comble. Un vent de scandale passa parmi les groupes austères. « Ils ne se gênent point, par exemple ! et le mari : quelle bonne tête ! » Quand le ténor festonnait des roulades, la belle dame défaillait sur le sopha du boudoir.

A Dakar, le cortège habituel des pirogues entoura le navire à l'arrivée. Les nègres, luisants comme un bois noir passé à la cire, serraient leurs pagnes autour de leurs hanches ou se montraient dans leur sombre nudité. Des pièces de dix sous brillaient aux mains des voyageuses. La horde simiesque gesticulait en hurlant : « Par ici, jette, madame jolie ! » Immobiles, dans l'attitude du fauve guettant sa proie, ils suivaient la courbe de la pièce dans l'espace. Puis l'on apercevait du bord une série de cabrioles; une douzaine de paires de jambes disparaissaient dans l'écume, et l'instant d'après, tous émergeaient, piaillant comme des corneilles, l'un d'eux tenant entre ses lèvres le disque minuscule.

Un superbe Yoloff, drapé dans une cotonnade bleue et blanche, monta sur le pont, et offrit sa felouque pour conduire les excursionnistes à terre. Il baragouinait un sabir plus intelligible que celui des autres Sénégalais, car il avait figuré, à titre de curiosité exotique, dans la section coloniale de la dernière exposition universelle. « Gentilles, les petites Parisiennes, hein ! » lui demanda-

t-on, pendant la traversée du navire à la côte. « Ah! oui, gentilles ! » Et dans son enthousiasme, il lança le nom f^énérique des maisons hospitalières à gros numéros. Stupeur dans la barque : des messieurs graves froncèrent les sourcils ; des loustics s'esclaffèrent à la poupe ; une jeune fille innocente demanda :

c( Qu'est-ce que cela veut dire ? »

A terre, les feuilles des arbres brûlés parle soleil disparaissaient sous une couche de poussière. De petits ânes, portant de maigres fardeaux, soulevaient sous leurs pieds un nuage suffoquant. On rencontrait des officiers et des soldats minés par les fièvres contractées dans la brousse, ou dans Tombre redoutable des humides palétuviers. Des négresses passaient, coiffées d'une quantité de nattes fines, qui semblaient la chevelure vivante des furies. Au marché deThiès, d'autres offraient à la gourmandise des acheteurs, le couscous, sous ses divers aspects, dans des sébiles de bois, au milieu de fruits inconnus. Des marmots presque nus, se trémoussaient ou hurlaient dans leurs guenilles.

Et ces aspects de sauvagerie primitive offraient une grande richesse de couleurs.

Plus loin, c'était le village nègre, les cases serrées, rondes, petites, enfumées et puantes. Celle du pseudoroi, plus spacieuse, décorée d'un mobilier rudimentaire» s'ouvrait hospitalière aux voyageurs. La famille royale' liabituée à ces visites lucratives, tendait la main aux aumônes. Sa Majesté était absente ; on la rencontra au retour. C'était un grand vieux nègre, coiffé d'un turban, enveloppé d'un burnous, les traits noyés dans une barbe grisaille. Il s'appuyait sur un bâton avec Tair digne d'un roi mage portant de la myrrhe.

Après Dakar, la grande traversée du désert liquide, entre ciel et eau, de continent à continent au-dessus du

gouffre frémissant de l'Atlantique. — La mer unie, apaisée, sans un pli, sans une vague, se ridait à peine, comme du plomb en fusion. Une réverbération éblouissante enveloppait le navire; des bandes de poissons volants décrivaient une courbe aérienne, et retombaient dans leur repaire, avec le vol rasant de bécassines effarouchées. Le soir, au coucher du soleil, l'horizon se moirait. Des passagers attentifs épiaient le rayon vert; mais toujours un nuage furlif s'étendait comme une bande d'or au-dessus de la démarcation des flots : « Ce sera pour demain. »

La nuit, l'onde brasillait aux raj^ons de la lune. Un sillon phosphorescent marquait, aux heures obscures, le sillage lointain du transatlantique. L'hélice projetait une pluie d'étincelles au-dessus d'une boule de feu. Les constellations boréales s'attardaient à l'horizon. Déjà la croix du sud resplendissait au midi. Alors, dans le salon, dominant le bruit des accords, la voix du ténor se mariait au susurrement de la vague déferlante, et la belle passagère, en grande toilette, alanguie sur le sopha, buvait ses paroles, et noyait ses regards dans les siens. Pendant ce temps, le mari perdait au pocker ; et les deux petites qui allaient faire la noce en Argentine acceptaient le bras de l'un et de l'autre, pour parcourir le pont à grandes enjambées.

Une buée humide et chaude alourdit l'atmosphère aux approches de la ligne. Des nuages noirs, lointains, veloutés, ressortant en vigueur sur l'azur du ciel, marquent cette région équatoriale que les marins appellent le « Poteau Noir ». Souvent, l'un des nuages crevait audessus du navire, dans une averse tiède, et le soleil, en reparaissant, transformait le pont en étuve. L'ennui, l'inquiétude vague de se sentir si petit, si chétif, si loin de l'humanité, au centre du cercle immuable (Je

rhorizon attristait la vie uniforme du bord. Un grand voilier, silhouette frêle et grossissante, apparut dans le lointain. Il allait, toutes voiles dehors du mât d'artimon au beaupré. De part et d'autre, les signaux furent hissés ; la ligne des pavillons hiéroglyphiques flotta dans les cordages. La carène grandit, les nuances se précisèrent ; on aperçut les vigies perchées dans les hunes, parmi le réseau délicat des haubans et des étais. Quand le trois-mâts passa à moins d'une encablure, la vélocité contraire des deux navires sembla précipiter sa course. Des vivats retentirent, des bras s'agitèrent. Il s'enfuit vers l'ouest, où il disparut sous les ondes lumineuses du couchant.

L'ennui grandit : l'ennui des interminables heures, coupées par les cinq repas journaliers, la lecture des romans et l'échange des commérages. Dans la buvette, les deux petites cocottes qui allaient faire la noce en Argentine, criaient : « Champagne ! » en relevant leurs cheveux teints au henné, collés aux tempes par la sueur. La belle passagère, aiïalée dans ses falbalas, sommeillait sous le regard langoureux du ténor. Parfois ils disparaissaient subrepticement. 11 arrivait alors que le mari les cherchât pour se plaindre de sa déveine ; ne les trouvant pas, il retournait au pocker.

Des gens charitables, pour tuer le temps, organisèrent le traditionnel concert au profit de la caisse des matelots. Il eut lieu la veille du jour où l'on devait mouiller devant Pernambouc. La belle passagère y débarquait; le ténor continuait le voyage. L'œil blanc, la voix bêlante de larmes, il chanta une romance sentimentale avec des gestes poignants. Ce furent ses adieux lyriques.

On respira en revoyant la terre. Les flots écumaient sur le long récif de corail. Le navire reçut la corres-

pondance, prit quelques tonnes de charbon, et cingla vers le sud. Mais le lendemain, on put descendre à Bahia.

Assises à terre ou sur de petites escabelles, une centaine de négresses Minas, emcombrant le marché, criaient avec des voix d'enfants d'insignifiantes choses. Devant elles, sur de petites tables s'étageaient des fruits odorants.

De leurs chemises immaculées, leurs têtes émergeaient, sombres et impassibles, sous le turban.

Kt la poitrine débordait chez les vieilles, énorme et bestiale.

l^a paume de leurs mains, toute blanche, choquait au milieu de cette noirceur ; et quand elles ouvraient leurs bouches, toutes roses en dedans, cela paraissait une exhibition presque indécente. Leurs yeux et leurs lèvres s'animaient seuls dans l'immobilité des muscles.

Des colliers de verroteries entouraient leurs gorges nues, des anneaux leurs doigts, une bague de fer leurs pouces, des bracelets de métal quelconque leurs bras et leurs chevilles.

Debout, et les dominant toutes, Tune d'entre elles portait sur sa tête une corbeille de fruits.

Très jeune, très grande, très belle, d'une beauté indiscutable, au-dessus des goûts divergents et des esthétiques controversées, c'était une statue de Phidias fondue dans un bronze obscur. Le front petit et droit sous le turban, les narines minces, la bouche menue, les dents d'une seule coulée de nacre, l'ovale et le profil irréprochables, n'étaient rien en comparaison de la ma-

jeslé de la pose, sous la grâce des draperies. La courbe du bras droit soutenant la corbeille sur la tête, l'attache des mains, le modelé du bras gauche au long du corps, le dessin de la gorge naissante sous les plis du châle éclatant, avaient un aspect grave d'œuvre d'art, de statue symbolique. Le regard tombait de haut sur les admirations muettes ; les lèvres s'immobilisaient dans un sourire de sphinx africain. C'était une reine de l'Ethiopie des époques bibliques, égarée dans les temps modernes et sur un autre continent.

et Fichtre ! quel superbe modèle pour un tableau ! » Immobile, Henri fixait dans sa mémoire la sombre apparition, baignée de couleurs et de soleil. Il grava dans son souvenir les lignes souples, les reliefs vigoureux, la pose inimitable, qui faisaient de cette vivante statue de bronze, l'égale d'une V^énus de Milo.

Elle l'obséda. Pour se délivrer de l'image, il la fixa à la gouache, en revenant à bord.

Le surlendemain, le navire entra dans la rade de Rio, dans un déchaînement de tonnerre. L'escadre révoltée bombardait les forts, et les forts répondaient à l'attaque, par-dessus les passagers terrifiés. Les obus se croisaient avec d'invisibles sifflements et allaient frapper les bastions et les carènes, ou se perdre dans l'onde, qui fusait sous le choc, comme un geyser.

Sur îa rampe d'une rue fraîche, en pente douce, une vingtaine de personnes attendent le départ du train dans la petite station du Corcovado.

Tante Théodora, pitoyable, tient les mains delà triste Sylvia dans les siennes. L'oncle Louis donne des détails d'affaires à Henri :

« Un rude gâchis! le crédit détruit, le change à dix, et ces Brésiliens si hospitaliers, si aimables, devenus soudain féroces dans leur haine contre les étrangers.. J )^

Un coup de sifflet : Henri et Sylvia s'asseyent sur de rudes banquettes de sapin, dans le wagon ouvert à l'air libre.

« Au revoir ! A bientôt ! »

Le train pique d'abord droit devant lui. La locomotive placée à l'arrière, se cramponne à la crémaillère, et pousse le convoi. La pente est raide. D'un côté, un mur

1. Il faut 27 d. anglais pour parfaire mille reis brésiliens au pair. Au change de 10, le nriilreis perdait donc plus de 60 0/0 de sa valeur.

de granit fait écran ; de l'autre, un vallon s'élargit avec des maisons clairsemées au milieu de la verdure. On s'élève graduellement, dans la sécurité de la terre ferme, jusqu'à un abîme brusquement ouvert. Un pont d'une élégance aérienne, comme un fil d'araignée jeté d'un mur à un autre mur, unit les deux pentes du précipice. Le train, sur ce passage, plane, d'un vol lourd d'oiseau de proie luttant contre la brise, sur les toits rouges et la verdure d'en bas. Une partie de la ville et du golfe apparaît dans une échancrure, entre la muraille granitique et les collines d'alentour. Puis le train retrouve la terre solide, s'engouffre dans un étroit corridor taillé dans la roche, au sortir duquel un autre coin de la ville et de la rade surgit à vol d'oiseau.

Et la forêt commence : une forêt qui n'est plus vierge, mais à laquelle l'exubérante nature refait sans cesse une virginité. Le regard ne perce point le feuillage dense qui cache des cascatelles sonores, irisées par la lumière filtrante, et le vol soyeux des papillons.

La locomotive, comme un être vivant épuisé parl'effort, souffle et halète, projetant dans l'espace son haleine de vapeur et de feu. Et soudain, en plein bocage, l'hôtel champêtre de Paineiras apparaît à un tournant.

Sylvia en larmes, épuisée par l'émotion des premières entrevues de parents et d'amis, dont la présence avivait dans sa mémoire le souvenir de la morte, se laissa entraîner dans la chambre d'hôtel. Henri n'avait pas voulu la conduire à Petropolis dans la maison familiale, et bien (jue la saison fût bonne, l'oncle avait exigé qu'ils allassent demeurer quelque temps sur les montagnes avant de revenir habiter Rio. Ils avaient donc choisi, comme résidence temporaire, cet hôtel discret, isolé dans un repli agreste, vivifié par le souflle de l'Atlantique, qui halette

au bas de la montaiscne. Au mois d'août, pendant répoque fraîche, l'hôlel était à peu près désert. Sylvia^ dans ce calme et ce repos succédant' à raLritation des derniers temps, jouissait d'une existence plus intime avec son mari. Le tact féminin qu'il avait acquis dans son enfance au contact journalier de sa mère, lui permettait de dorloter doucement la tristesse éplorée de Sylvia. Il avait pour elle des délicatesses presque maternelles, des cajoleries silencieuses, une façon à lui d'étancher ses larmes avec des baisers: car il ressentait une voluptueuse pitié pour la faiblesse et les souffrances des femmes, et ce goût des vrais hommes d'amour de respirer, au bord des lèvres et des cœurs féminins, le parfum capiteux de leur mélancolie.

Sylvia savourait le baume qu'il distillait sur son âme endolorie. Rlie se cantonnait dans ?on affection et sa tendresse, dans la solitude et ie souvenir, qui l'enveloppaient comme une frondaison de clématites grimpantes, où s'épanouissait la tleur miraculeuse des consolations.

Les heures qu'Henri passait loin d'elle pour vaquer à ses affaires, elle les employait à revivre le passé. Elle s'étendait dans une chaise longue, près de la rampe abrupte et déboisée qui domine la mer. Les lagunes de Freitas, séparées de l'océan par une bande sablonneuse, se figeaient, immobiles et réverbérantes, comme du mercure dans un creuset. La hauteur décuplait Téloignement de l'horizon incertain. Tout au long de la côte, une ligne neigeuse d'écume s'amincissait et se dilatait, s'élevait et s'abaissait dans un travail inutile et obstiné, un déploiement d'énergie perdue, sans avancement ni recul, avec un grondement de fureur impuissante, qui arrivait très atténué jusqu'à la rêveuse.

Son père et sa mère avaient ourdi une union amicale

et grave, exempte des manifestations et des gentillesses qu'affectionnait Henri. Elle-même n'était que médiocrement expansive, et s'effarouchait naguère des grandes démonstrations. Elle s'habituait à ces càlineries où la berçait son mari : c'était pour elle une satisfaction de cœur, et pour lui un régal voluptueux.

La métamorphose de ses habitudes, de ses sentiments, de ses préjugés de jeune fille, elle en avait conscience et ne se rebellait pas. Mais sur certains points, elle gardait l'autonomie de ses sentiments. Henri proiessait pour beaucoup de choses un scepticisme ironique ; pour beaucoup de faiblesses, une indulgence issue du mépris. Silvia gardait l'intransigeance des très honnêtes femmes, qui ont l'horreur native delà souillure.

Souvent Henri suivait avec Sylvia la route qui, au sortir de l'hôtel, côtoie l'aqueduc, un interminable acqueduc où court un filet d'eau gloussante. Les arcades commencent très loin, là-bas, tout là-bas, au centre de la forêt. Basses, si basses qu'on peut boire dans le canal en s'y penchant, elles descendent de grotte en grotte, de monts en collines jusqu'au centre de Rio. Elles représentent un labeur énorme, le travail de milliers d'esclaves, l'effort patient et durable de l'époque coloniale. Aujourd'hui, quelques tuyaux enfouis sous terre produiraient le même résultat. Mais Teffet de ces arcades, à l'infini, sous la mousse, les scolopendres et les capillaires mangeuses de granit, est divin. L'eau diaphane accompagne le touriste, du côté le plus loufTu du bois. De l'autre, la forêt descendante a des transparences sur l'océan. Brusquement, un précipice et la claire vue sur la mer : d'autres transparences, d'autres précipices, et l'onde infinie, et la forêt sans borne, et le glouglou enchanteur comptant la régularité mélancolique des heures dans la clepsydre géante.

Un nuage flotte doucement sur la verdure et sur Tabîme, comme un glaçon sur la mer. Quand on y pénètre, on a la sensation d'un paysage d'hiver, où les arbres conserveraient leurs feuilles sous la neige. Cà et là, on a renversé le bois vierge ; des taillis ont poussé. La perspective des arbres médiocres donne Fidée d'un vieux parc dépendant d'un château féodal; l'aqueduc, celle d'un antique vestige de la civilisation gallo-romaine, que le Moyen-Age respecta.

Le Pont du Diable, étroit, frêle, ajouré sur le vide, cramponné au granit. — Au-dessous, quatre cents et tant de mètres d'une roche unique, lisse, grisâtre et sinistre, glissant vers la terreur et vers la mort.

Au delà, on entre dans la forêt primitive que l'homme a respectée : dans la forêt pleine d'ombre et de silence, où la vie naît de la mort, où la pourriture d'un arbre nourrit un autre arbre, où les perspectives sont à la fois étroites et sans bornes, sous les volutes ombreuses, entre les arbres géants qui constituent sa force innombrable et permanente.

Dans la forêt tropicale, on a la désillusion des contes d'aventures, des voyages extraordinaires, des chasses inventées.

Les bambous serrés en muraille, les impénétrables fourrés protègent le gibier attentif. Le sentier sommaire évoque une longue procession de chasseurs, ouvrant patiemment avec leurs couteaux de chasse la voie étroite sans cesse prolongée. Quelques centaines de mètres en dehors de cette voie représentent des heures de lutte contre l'épine hargneuse et les lianes retenantes. Un

bruit d'ailes, un galop effarouché, une branche qui s'agite, révèlent le passage d'une bête dans les buissons. Il faut des miracles de patience, des appeaux, raccoutumance à ce monde furtif, pour apercevoir un des êtres qui le composent.

A terre, les tiiiamous poussent des sifflements discrets ; le nhamhou jette un trille vibrant en arpège; la capoera éclate en accents de provocations et de triomphe; \q paca promène son museau de rat, V agouti sa fourrure fauve dans les randons. Lejaguar a déserté ces futaies suburbaines.

Sur les arbres, une variété d'alectors, le Jacoii, tout noir, avec une gorge rouge, semble un faisan vêtu d'un deuil de fantaisie ; Varaponga lance un cri strident, semblable à la résonance du marteau sur Tenclume. Des tourterelles roucoulent; lesalouates barbus rugissent en un formidable concert. D'autres singes, plus petits, gémissent, plaintifs, comme un oisillon tombé da nid. Ils passent dans une gambade, et parfois l'un deux s'arrèLe en montrant les dents. Des légions de perruches grincent dans les hautes branches, confondues parmi la verdure. Des oiseaux irisés grappillent sur les rameaux chargés de baies; un inlassable colibri bat des ailes, darde son long bec dans un calice de fleurs sauvages et s'enfuit.

Souvent un tronc d'arbre renversé interrompt la marche. On n'en aperçoit que la partie qui barre le sentier. Tout le reste est couvert d'une végétation touffue qui vit de sa substance. Parfois une énorme mygale, velue, monstrueuse, ignoblement grasse, sort de la vermoulure. On dirait, à la voir, un ortolan dodu et mal plumé, porté par un gros crabe.

Des reptiles redoutables surgissent inopinément : le souroucoucou estampé comme un beau tapis ou un cachemire des Indes ; la jararaca paresseuse, et le

corail d'xin rouge laqué. Des chenilles soyeuses ondulent, et leur corjtact brûle comme une braise.

Et la forêt continue, obsédante à la fin.

Le civilisé d'aujourd'hui y est plus humble, plus infime que l'Indien qu'il en a chassé. Elle est telle qu'il y a trois siècles, qu'il y a dix siècles; telle elle restera jusqu'au jour où l'homme ne pouvant la soumettre, la jettera bas.

Et soudain, d'un point culminant, dans une éclaircie des troncs millénaires, Kl^LE apparaît :

ELLEapparaît,la baie fascinante, àme et gloiredeRio. Elle se montre avec ses sinuosités, ses îles, ses forts, son cirque de montagnes, st^s navires à l'ancre, dans la splendeur <les heures ensoleilléf^s. Elle triomphe dans sa royauté, sous le manteau d'apparat des ondes.

Des hauts sommets couronnés de verdure, les aigles sur les cimes, les oiseaux chanteurs et la forêt songeuse, la contemplent et l'admirent.

Chaque soir, à l'heure où Sylvia et Henri se mettaient à table, une monstrueuse clameur s'élevait de la baie. Malgré la distance et l'écran formé par les replis de la montagne, le grondement 80urd des grosses pièces de fort roulait encore d'écho en écho.

Il leur arrivait alors, quand la nuit était belle, de monter jusqu'au belvéder de la « Floresta », qui domine le golfe.

Des lumières sans nombre diapraient l'ombre bleue.

Des insectes phosphorescents erraient parmi les

branches, les uns scintillants comme des étoiles, les autres fixes comme des planètes. Des aérolithes, fulj^ores plus gros et plus rapides, traversaient l'espace. Des milliers de lumières étincelaient dans la vallée, aux flancs des montagnes, aux mâts des navires. La lune éclairait les flots d'une électrique clarté.

Aux créneaux des forteresses, des éclairs fugitifs s'allumaient un instant, et la détonation alourdie s'attardait. Peu à peu, la canonnade se ralentissait. Un silence apaisé s'étendait sur la nature lasse. Tout ce qui révèle le travail et la lutte rentrait dans Tombre, et les lumières allumées de main d'homme, semblaient des flambeaux joyeux de plaisir et d'hyménée, en contraste avec la clarté du satellite sans vie, qui plane au-dessus de nos tètes comme un silencieux avertissement de nos destinées.

M. de Palan contemplait les mondes sidéraux, la forêt, la baie inelTable, matière sortie de Dieu ou préexistante, soumise au mystère des forces multiples, dont l'homme cherche instinctivement et inutilement l'origine. Il se disait que pour le fidèle qui prie au pied des autels, pour le panthéiste qui divinise la matière et pour l'athée qui matérialise l'esprit, l'humaine destinée est en somme la même : une période d'agitation courte, terminée par la béatitude immobile de l'âme, ou la placidité du néant. Dans les deux cas, la personnalité primitive est annihilée» absorbée dans la contemplation séraphique, ou dans le tourbillon atomique des mondes. Devant l'immensité du spectacle nocturne, le contemplateur comprenait quel orgueil pitoyable réside dans la pensée millénaire que tout a été créé pour l'homme mortel. Hélas! il fait partie du domaine des choses animées ou agitées, au même titre que le zoophyte rudimentaire et que la particule minérale qui se désagrège du rocher. L'âme que lui prêtent les prophètes et les messies consolateurs est en

dehors de l'harmonie algébrique de l'Univers. 11 naît, il meurt, il se transforme, il peut disparaître comme individu ou comme espèce, sans que la Nature prenne son deuil, sans que le bleu des ondes en soit obscurci, sans que le Golfe cesse d'étaler dans le concert du monde son énigmatique beauté.

Un matin, Henri, au lieu de descendre jusqu'au bas de la montagne pour se rendre au bureau, s'arrêta à micôte, et prit le tramway de Silvestre, qui mène au centre de la ville, à travers les méandres des collines de Santa-Thereza. A moitié chemin, il entendit le bruit violent de la canonnade et fut curieux d'assister au spectacle, car, depuis minuit, le canon tonnait en tempête.

11 gravit une carrière abandonnée, oii des plaques de lichen séchaient sur la pierre comme dans un herbier. Au haut de la côte, une plate-forme dominait le golfe. L'affluence y était considérable, car le lieu était bien choisi pour contempler le spectacle, sauf le risque d'y recevoir quelque mitraille égarée.

Belle matinée! tiède et embaumée d'air salin. Brise du large. Pas un nuage au ciel, calme plat sur l'onde. — De grandes rides passent à la surface des eaux. Ce sont des bandes de canards poursuivant leurs pérégrinations accoutumées. On dirait de loin une lame de mascaret courant sur les flots.

Les maisons descendent jusqu'à la plage avec le joli cachet exotique que leur donne la présence des palmiers et des papayers.

Des gens dirigent leurs lorgnettes sur l'île du « (io-

vernador » qui marie ses tons de verdure aux reflets dessables, comme un objet dor émaillé de sinople. Elle est au pouvoir des insurgés. Peu de jours auparavant une poudrière y a sauté. Henri se rappelle le tremblement qui a secoué les fondements de Rio : les murs chancelants, des meubles fendus, des malades morts du choc en retour. Il sembla que le volcan éteint qui, suivant la théorie d'Agassiz, contient les ondes bleues du golfe, s'éveillait de son long sommeil au bruit du canon, et vomissait dans les airs mer, forteresse et vaisseaux. Des officiers anglais de passage sur un croiseur furent ensevelis dans le désastre; ils se trouvaient dans l'île en partie de plaisir. L'explosion coupa leur déjeuner champêtre. Fin violente, s'il en est : César l'eût enviée. Mort heureuse, enveloppée des vapeurs du Champagne, dans un bon mot commencé sur terre et achevé dans l'éternité.

Un éclair, un nuage de fumée grise sur VlUegagnon révoltée. — Un éclair, un nuage sur Santa-Cruz qui répond. Deux détonations... silence. Une... deux... trois... cinq secondes s'écoulent, et tout là-bas, bien au delà du goulet, l'obus de Villegagnon immerge dans un remous semblable à un bouquet de feu d'artifice. Sur les rochers de la citadelle insurgée, le boulet de Santa-Cruz tombe, se brise, et ricoche avec une hâte de fureur impuissante. Après chaque détonation, le sifflement des projectiles, très net, souligne leur passage dans les airs, en donnant l'inexprimable impression d'un grand arcen-ciel invisible.

On se penche, on suit la bataille comme sur une carte en relief. D'abord, les quadrilatères des forteresses attirentles regards. Villegagnon, coquette sur son rocher, égaie la tristesse de ses lourdes casemates par la fragile gaîté de ses dépendances en briques rouges : « un déjeuner de canon ». A la barre, Santa Cruz avance par tous

«es créneaux, ses vieilles couleavrines d'an autre âge. Sentinelle perdue, Lage est vouée aux surprises. Sào- Joâo se dissimule sous le feuillage, et de temps à autre décharge une énorme pièce de vieux système : « Vovo » : M l'aïeul ».

I.es navires de Tescadre rebelle, se rangent sous la protection de Villegagnon. UAquidaban, portant les couleurs de l'amiral, pointe et tire les canons d'acier de tses tours. Le Trafano, lugubre sous la peinture noire et ses mâts coupés en guerre, ne gouverne pas : ses chaudières sont avariées; il évolue lentement, traîné par un remorqueur, comme un paralytique obèse qu'on charrie.

D'instant en instant, ce sont les mêmes éclairs, les mêmes sifflements, les mêmes éclats, les mêmes chutes.

Le plus souvent, la hausse est mauvaise, les projectiles sont perdus. Parfois pourtant, une poussière s'élève sur l'une des forteresses, couvrant d'un nuage de mystère la mort qui vient de frapper.

Impartiaux, les spectateurs applaudissent aux beaux coups, quelles qu'en soient les victimes. On cause, on rit. Gravement, posément, des professeurs de balistique improvisés dissertent devant les profanes.

Depuis un moment, Henri rêveur, regarde le paysage. Quel superbe tableau! il divise les plans : au premier, cette haute terrasse; puis la dégradation de la perspective, la colline glissant vers la baie, la note gaie des bananiers et des papayers; en bas, la ville, le golfe, les navires évoluant, la fumée des pièces, et la bataille, narrée par l'attitude et les gestes de ces gens surpris et fixés dans leur curiosité cruelle, sous la lumière crue.

« Bah! des bêtises... à quoi bon ! »

On se tait. L'Aquidaban s'avance sur Santa-Cruz, en doublant Villegagnon. Une accalmée marque l'attente

des forteresses. 11 est sons leur feu ; il vire, présente le flanc, en déchargeant la bordée de bâbord.

La réponse à la provocation éclate dans une salve. Un boulet frappe la cuirasse, et rebondit sur la tôle d'acier. UAqiiiddban revient à toute vitesse. Sur la dunette, on aperçoit à la jumelle des points noirs et une tache claire, Tamiral, vivante cible, vêtu de blanc.

Les conversations reprennent; on s'attendait à mieux. Fatigué de la canonnade, on soupirait après quelque événement dramatique : espoir déçu. « A quoi bon ce coup d'audace ! — 11 aurait bien mieux valu rester à sa place, au lieu de faire le brave pour tourner ensuite les talons. « Allons-nous déjeuner? Si les combattants n'ont pas faim, ce n'est pas une raison pour que nous mourrions d'inanition. » Et ils emportent le regret de n'avoir point vu crouler une forteresse ou sombrer un vaisseau.

Henri, à cet instant, a le sentiment très net de la cruauté des foules.

La plupart des assistants sont de bons bourgeois, d'idées conciliantes, dans leur égoïsme mitigé de sensiblerie veule. Réunis, il se révèle en eux une Ame collective, où la pitié amoindrie se noie dans l'instinct et le goût du sang. Et il sent lui-même, dans le tréfonds de son être, une vibration de particules transmises de très lointains ancêtres, qui applaudissaient aux gladiateurs.

M Quel cadeau vais-je offrir à Sylvia? »

Henri, méditant sur ce problème, venait d'entrer à la poste, quand il aperçut Flonflon qui sortait du bureau restant.

Toujours fraîche et avenante, elle montra les dents en un sourire, et chercha des yeux un coin discret où Ton fût à Taise pour causer.

Henri, après un coup d'œil circulaire, s'approcha du guichet des informations, où elle se donnait une contenance, en face d'un employé qui la détaillait amoureusement, tout en se limant les ongles avec un canif.

« Bonjour Flonflon.

— Bonjour, lâcheur. Tu n'a pas trouvé une minute pour me faire une visite depuis ton retour d'Europe.

— Mais tu sais bien que je suis marié. Flonflon.

— Sans doute. Mon amant aussi est marié. Ce n'est pas un motif pour ne plus me voir. On peut rester ami, en admettant même que tu sois un mari fidèle.

— Et je le suis, Flonflon.

— Toi !... maintenant, peut-être. Nous verrons com-

bien de temps cela durera. Tu me reviendras, va! tu me reviendras. »

Elle le menaçait du doigt, ironique et provocante, en le regardant sous le nez.

Il répondit en secouant la tête :

« Non!... Xon !.., Flonflon, enjôleuse I Restons amis, rien qu'amis. »

Elle haussa les épaules.

« Comme tu voudras.

— Et ce château. Flonflon ?

— Patience ! dit-elle. 11 me suffira d'être châtelaine sur mes vieux jours. Bon ! cela te gêne qu'on te rencontre avec une jolie femme, monsieur l'homme austère, ajouta-t-elle en voyant Henri se dissimuler dans la pénombre. Viens chez moi. Nous y bavarderons plus à l'aise. »

Mais lui, secouant la tête :

« Je rends justice à tes charmes. Dans le tête-à-tête, je ne répondrais pas de moi.

— Vertu chancelante! Tu me reviendras.

— Adieu, Flonflon.

— Au revoir »

Henri revint à sa pensée première : c'était l'anniversaire de sa femme.

« Que vais-je bien offrir à Sylvia ? »

Il se rappela son ancien compagnon de voyage : ce Goldenberg qui importait en gros des pierreries et des bijoux.

Le négociant tenait boutique à un premier étage. En entrant, Henri aperçut Darnet qui mirait un rubis à la lumière. Il était mis avec une élégance apparemment négligée : cravate à pois, feutre gris.

« Monsieur de Palan, enchanté! quel heureux hasard :... avez-vous fait bon voyage?

— Très bon, merci.

— Mais que vois-je!.., vous êtes en deuil. Est-ce d'un proche parent?

— De ma belle-mère.

— Condoléances!... Au fait, c'est vrai: vous vous êtes marié... Compliments. Que me dites-vous de ce rubis ?

— Jolie pierre ! » dit Henri en examinant les facettes rutilantes.

« Jolie, incontestablement; mais chère. Voyons ! Goldenberg, est-ce votre dernier prix? »

Goldenberg secoua la tête affirmativement, et la clarté se joua sur son front luisant et les cristaux cintrés de ses lunettes d'or.

« Et quel serait la monture?.., un encadrement de brillants... ça va encore renchérir la broche. Allons!... laissez-moi réfléchir.

Monsieur de Palan...

« Bon client!... » dit Goldenberg, quand il fut parti. Henri demanda :

« Il a donc réalisé ses grosses entreprises ? »

Goldenberg, ironique, répondit :

« Bah ! quand on est joli garçon et qu'on connaît de petites femmes dont les amis sont généreux, le courtage de bijoux n'enrichit pas, mais il fait vivre.

— Ah! fit sèchement Henri; voulez-vous me montrer quelque chose de simple, monsieur Goldenberg, et de bon goût.

— Bracelet, bague?

— Voyons un bracelet. »

Les bracelets ne lui plurent pas. U choisit un saphir monté en marquise, dans un losange de brillants.

« Etes-vous satisfait au Brésil, monsieur Goldenberg, demanda-t-il tout en payant.

— Oh! répondit le joaillier, dont les paroles tombaient, lourdes d'accent tudesque, pourvu que sur mes vieux Jours je puisse me réfugier...

— Dans un château? dit Henri, songeant aux prétentions de Flonflon.

— Un château!... Oh! non, je suis plus modeste; un simple chalet, un chalet cossu, au bord du Rhin, par exemple, eh bien! je serai satisfait. Si les affaires marchent très bien, très bien, alors, monsieur de Palan,, nous achèterons le château, tout de même. »

Henri, surpris, le regarda. 11 fut étonné de l'énergie et de la tehiacité qui se révélaient tout à coup sur ce visage indécis, ambigu et sans âge. Puis les traits se détendirent; Texpression habituelle de ruse falote et obséquieuse reparut.

« J'ai une nouvelle àt'annoncer, dit Sylvia en apercevant son mari.

— Bonne?

— Curieuse, surtout, et inattendue.

— Le Corcovado a perdu sa bosse ?

— Quelle idée !

— La révolte est terminée?

— Écoute. »

Le canon grondait dans la baie.

(( Alors, dit Henri, en mettant un baiser sur le front de sa femme, je donne ma langue au chat.

— Il s'agit de Lina.

j|: — De Lina : bon ! je devine, elle se marie. It— Qui te Ta dit?

^^ — Salvani me Pavait laissé entendre, à Paris. Et tu l'as vue ?

— Elle est ici avec son fiancé.

— Au fait, il est naturel qu'elle soit venue. Elle n'a

pas oublié que c'est aujourd'hui l'anniversaire de ta naissance. Moi non plus, du reste ».

Ce disant, il faisait miroiter la bague aux yeux de Sylvia.

« Que tu es bon ! » répétait-elle, ravie, en essayant le bijou.

« Et oii sont-ils, ces amoureux?

— Ils se promènent le long de l'aqueduc, tandis que je me prépare pour le dîner.

— Allons à leur rencontre.

— Allons. »

De loin, ils aperçurent le couple. Lui, grand, d'ample carrure, frisait la quarantaine. La tête, énergique et enluminée, émergeait d'un large col rabattu; les moustaches en paratonnerre pointaient vers le ciel ; les cheveux blonds, en brosse, hérissés comme des soies, grisonnaient par places.

« Bonjour, Lina

— Bonjour, Henri. »

Elle présenta :

« Monsieurde Palan, mon cousin; monsieur Mulborn, mon fiancé. »

On causa. Le fiancé de Lina, grand filateur à Mulhouse, était venu au Brésil pour connaître personnellement sa clientèle d'Amérique. 11 s'exprimait dans un français médiocre, et, peu prolixe, n'ouvrait la bouche que pour répondre aux questions.

« Où diable Lina a-t-elle déniché cet ours ? dit Henri à Sylvia, en rentrant à l'hôtel. »

Ils trouvèrent des lettres et des télégrammes :

« Marquis et Marquise d'Ormeville, félicitations... comte de Souza, ministre de Portugal... »

Elle déchirait les enveloppes, jetait un coup d'œil distrait sur les cartes :

« Octavio d'Avila, à sa bonne cousine cordiales félicitations. » — C'est gentil.

— 11 aurait dû venir lui-même, dit Henri. Nous l'avons aperçu deux minutes à bord, et il n'a pas reparu. Il n'est plus amoureux de toi, je suppose. Pourquoi boude-t-il, alors? »

Assise à côté de jNIulborn, Lina faisait' à elle seule les frais de la conversation. 11 Técoutait gravement, et parfois s'épanouissait dans un gros rire.

A table, Henri observa Lina.

« Voilà donc, se disait-il, cette voluptueuse qui s'est représentée elle-même dans l'allégorie du Désir. A en juger par cette carrure, et bien que les apparences soient souvent trompeuses, son mari éteindra la fièvre qui la dévore, et l'abreuvera jusqu'à la satiété. Mais les heures d'amour sont brèves. Je me demande ce qu'ils feront le reste du temps. Qu'y a-t-il, voyons, sous cette épaisseur de chair ? »

En fait d'art, M. Mulborn avait des idées rudimentaires, et se limitait à trouver qu'une statue fait bien dans un vestibule, et une nature morte dans une salle à manger. Mais il aimait la musique des revues parisiennes qui accompagne si bien les gaudrioles.

« Voyez-vous le paillard ! »

Il se déridait en vidant son verre, et s'emplissait comme une outre. Par hasard la conversation tomba sur sa fabrique.

Il devint sérieux et lyrique, dépeignit les bâtiments immenses, les dépôts où s'entassent des milliers de balles de laine et de coton, le bruit assourdissant des machines, la manœuvre des cylindres sous lesquels la matière textile s'agglomère en feuillets blanchâtres sur les divers bancs d'étirage. Les nappes tamisées et transparentes s'enroulent en manchons, en rubans et en mèches,

s'amincissent progressivement en passant de bobine en bobine, et plus loin, dans un bruyant va-et-vient de navettes sur les métiers, des fils s'entrelacent, s'enchevêtrent en dessins réguliers sur les trames, obéissante la main des robustes et blondes Alsaciennes, au teint d'églantine, aux yeux clairs.

« Il restera dans sa fabrique, et Lina dans son atelier ; la solution est simple, pensa Henri. Peut-être que dans cette existence terne et recueillie, Lina travaillera plus à Taise. Car, au fond, la vie artiste, la vie bohème ou la vie mondaine sont peu propres à la production. Non!., tout de même, ils feront un singulier assemblage.

« Lina, demanda-t-il, êtes-vous déjà montée au som met du Corcovado ?

— Jamais.

— Brésilienne que vous êtes !.. Vous et vos compatriotes, vous vivez au milieu de cette nature, indifférents et blasés parmi ses merveilles. Faites une chose : dormez à l'hôtel, et demain de bonne heure, nous irons voir lever l'aurore du sommet du pic. »

Ils partirent avant le jour. Sur la pente raide du bloc granitique où ils cheminaient en silence, il leur sembla gravir une tour gigantesque, une Babel abandoimée après la confusion des langues, et envahie par la végétation. Des mouches phosphorescentes, feux follets courant dans la nuit, s'allumaient par intervalle, et s'éteignaient de nouveau. A droite, un gouffre de ténèbres s'enfonçait vers des profondeurs angoissantes. La lune bicorne coupait le jais miroitant de la mer d'une large écharpe moirée.

Lentement, ils gravirent l'âpre côte, sous le vol lumineux des lucioles, vers le zénith où les étoiles fuyaient

devant eux. Et de la terrasse étroite qui couronne la montagne, ils aperçurent les rayons irradiés du soleil^ longtemps avant qu'il surgît lui-même au-dessus de l'horizon.

Sous cette lueur jaillie de bas en haut, le paysage, coupé par des nuages formant des plans superposés, offrait l'aspect étrange d'une peinture chinoise dénuée de perspective. Les monts, opposant un écran à la lumière, grandissaient démesurément au-dessus de la baie amoindrie par le voisinage de leurs masses uniformes et blafardes; et l'i^céan, surélevé à l'orient, s'inclinait vers la ville, comme prêt à s'y déverser.

La clarté blanciie n'apparaissait nulle part. Mille rayons, tamisés à travers un prisme invisible, éparpillaient leurs nuances, et leur ensemble formait une tonalité invraisemblable de naïve enluminure.

Peu à peu, les formes se précisèrent, le tableau s'amplilia, les couleurs mélangées formèrent le blanc synthétique ; l'astre émergea dans une incandescence, prit possession de la Nature entière, envahit les grottes ombreuses et les forêts humides, où le chœur des oiseaux matineux entonna l'allégro du réveil.

Sous ce ruissellement de flammes, le panorama resplendissait dans la splendeur épurée des choses contemplées des sommets. L'onde s'élargissait jusqu'au lointain douteux où le ciel et l'eau se rejoignent. La ville, dans l'éclat de ses maisons polychromes et le ré.«eau de ses avenues piquées de palmiers, serpentait jusqu'à la baie.

Vue de cette hauteur, la rade tenait dans un coup d'œil, réduite aux proportions d'un grand diorania. Sa vitalité se condensait en un résumé prodigieux. Sa délicatesse d'objet d'art, de travail d'orfèvre passé à l'émail, chatoyait aux regards.

La plate-forme où se tenaient les touristes était tail-

lée à même la roche, au point culminant du pic. C'était bien une Babel monstrueuse qu'ils foulaient sous leurs pieds. Elle dominait la plaine de ses huit cents mètres d'abîmes. Ils pouvaient la frapper sans qu'elle produisît aucune résonance, car elle n'est faite ni de briques, ni de fonte, ni d'acier, mais d'une roche unique, scellée dans les entrailles du globe. Tout en bas, sous la coulée à pic du granit, ils considéraient les maisons, simples taupinières, des hommes, presque invisibles fourmis. Quelque chose d'assez semblable à une tortue se mouvait avec lenteur : c'était un tramway tiré au galop de petites mules, qui figuraient le chef branlant de la bête. Tout au long de la côte, des lagunes luisaient au milieu des sables jaunes, comme des miroirs dans leurs cadres d'or.

« Quelle impression, dit Lina, les premiers navigateurs portugais éprouvèrent-ils quand, il y a trois siècles, par une matinée bleue comme ceîlc-ci peut-être, ils pénétrèrent pour la première fois dans le golfe ineffable. Voyez : le contraste des grappes de feu des ipés et du reste de la forêt offrit, à leurs regards inconscients, les couleurs de l'oriflamme que devaient adopter leurs descendants.

— Ils avaientabandonné leurs foyers pour courir les risques d'une longue et incertaine navigation, dit Henri. Tant d'autres avant eux parcoururent vainement cet océan, qui s'étend devant nos yeux, et cache sous cette nappe paisible le secret de ses colères et de ses vengeances. Mais eux triomphaient. Cette chaîne des Orgues, qu'ils baptisèrent peut-être alors de ce nom, chantait dans la nuée l'hosanna de leur gloire. Cette plage jaune, la même que nous contemplons, et qui semble couverte d'une poudre d'or, leur apparut sans doute comme le symbole des richesses qu'ils venaient

conquérir. L'éiiigmatique Destin, sans lequel nous pouvons bien peu en vérité, quels que soient notre valeur et notre génie, leur fut propice. — Ne sommes-nous pas tous les navigateurs de Tinconnu ? »

11 éprouva de nouveau un'désir véhément de reprendre son pinceau et sa palette. Une grande voix impérative monta des profondeurs de sa conscience d'esthète, et le tourmenta comme un remords. Il sentit tout à coup la tristesse de sa destinée avortée.

Dans la communauté de leurs émotions d'artistes, Lina et M. de Palan s'étaient rapprochés Tun de l'autre.

« Que c'est beau ! Lina, que c'est beau ! dit Henri, en embrassant d'un geste l'immensité du spectacle. Devant cet océan, ces îles, ces montagnes, les méandres de cette baie, devant les profondeurs augustes de ces bois et l'aridité sereine de ces blocs, on voudrait se fondre dans cette Nature, s'anéantir en elle, ou demeurer ainsi, baigné de lumière, dans la contemplation olympienne de l'Univers. N'est-ce pas dans la vallée du Gange, dominée par les sommets extrêmes de l'Himalaya, que les Hindous ont conçu cet état d'àme indicible et décevant du Nirvana ? Grisées de couleurs, fascinées par l'inoubliable spectacle, les générations issues des premiers hommes qui vécurent sur les plateaux neigeux oùnaîtle fleuve sacré, conservèrent le vertige héréditaire des espaces, la folie de la solitude et du. songe. Figurez-vous, Lina, qu'un de ces sages de la théogonie orientale soit ici, devant nous, en extase, plus immobile que ces rochers. Une graine a germé dans sa main droite, un oiseau a niché dans sa main gauche, levée au ciel. Il participe à l'éternité de la matière, il est panthéique et divin. Lina, fille d'une race vouée à l'action féconde, vous comprendrez ainsi comment les mystérieux brames, les anachorètes du

désert et les moines enfermés dans les cloîtres, voyants d'ineffables visions intérieures, ont pu concevoir l'absolu bonheur dans la contem.plation silencieuse de leurs rêves. »

Tandis qu'il parlait, la main de Lina s'était posée sur la sienne, et il sentit les ongles de la jeune femme lui meurtrir la chair.

L'Ermitage avait pris l'aspect triste des maisons que Ton n'habite plus. A mesure qu'Henri faisait ouvrir les fenêtres de chaque pièce, les objets apparaissaient sous une couche de poussière, dans l'inutile attente de celle qui les avait ainsi disposés. Sur le métier à broder, une tapisserie inachevée montrait la bigarrure des fils sur la blancheur de la laine. Des robes, des chapeaux, s'alignaient dans les armoires. Des lettres de Sylvia, classées par ordre de dates sur le secrétaire, disaient les dernières préoccupations maternelles de la morte.

Le vieux jardinier et sa femme accompagnaient M. de Palan. Perplexe, il ne savait par où commencer pour procéder au déménagement.

Puisqu'il devait habiter avec son oncle, il avait résolu de louer l'Ermitage, en excluant de la location une remise assez vaste, où il comptait garder le mobilier. Il était venu seul, voulant épargner les fatigues et les émotions à Sylvia, qui touchait au terme d'une première grossesse.

Aidé par la femme du jardinier, il entassait dans les

malles, de ses mains inhabiles, les vêtements et les bibelots. Dans la chambre de jeune fille de Sylvia, il s'attarda, ému, devant certains objets, albums de pensées, livres marqués d'un signet, images appendues au mur. Tout cela était chaste et gracieux. Sur le piano, traînait le recueil de modinhas marqué d'un signet aux romances qu'il affectionnait.

Les chaises sur lesquelles il s'asseyait de préférence à l'époque des fiançailles demeuraient aux places qu'il leur avait assignées.

Dans cette maison qu'il n'avait point habitée, il restait beaucoup de lui-même, beaucoup d'un passé très court, mais marquant dans sa vie. Un à un, les meubles prenaient le chemin de la remise. L'âme de la maison faite de souvenirs, de pensées anciennes, du goût qui présida à la disposition des choses, s'évanouissait avec elles. Les salles dénudées, changeaient d'aspect, semblaient plus vastes ou moins amples, étrangères et indifférentes aux événements dont, un instant auparavant, elles paraissaient se souvenir.

« \ous aurez soin de ces meubles, Antonio, dit Henri au vieux jardinier, en lui remettant les clefs de la remise. Je ne sais quand nous reviendrons, l'année prochaine, peut-être. Mais dona Sylvia m'a chargé de bien vous recommander tous ces objets. »

Le vieux jardinier, l'air d'un loup de mer, la face encadrée d'un poil roux et grisonnant, les lèvres rasées, les yeux sous les cils en broussailles, répondit :

« Votre Seigneurie peut être tranquille ; elle retrouvera tout en ordre à son retour.

— Rappelez-vous aussi, que j'ai exclu de la location l'enclos où se trouvent les orchidées. Je veux qu'il soit toujours entretenu. Vous veillerez avec soin sur les plantes.

— Votre Seigneurie peut être tranquille », répétait le vieux jardinier, tandis que M. de Palan, penché sur les parasites singulières, songeait à ce dimanche où Sylvia l'avait pour la première fois conduit dans ce recoin ombreux.

« Maintenant, les visites. »

Il déposa une douzaine de cartes, et se rendit à la Légation.

C'était le jour de ^Ime d'Ormeville ; il était certain de la rencontrer.

Dans le salon, il trouva trois femmes de diplomates, le ministre de Portugal et le successeur du beau Salvani, homme déjà mûr, voué au secrétariat à perpétuité.

On parlait des derniers événements de la révolution. En général, les étrangers se montraient peu sympathiques au gouvernement légal. Ses partisans faisaient jactance d'un patriotisme intransigeant et agressif, hostile à quiconque n'étaitpas brésilien. Mais cette haine s'exaltait surtout contre les sujets de Tancienne métropole, les Portugais, devenus un objet de fureur pour les partisans du maréchal Peixoto.

Là-bas, dans les mornes plaines du Rio Grande, le sang coulait à torrent. On ne s'embarrassait pas de prisonniers, on les supprimait sur-le-champ. Les vainqueurs faisaient cercle autour d'eux ; on leur liait les mains ; les exécuteurs sommaires leur relevaient la tête en pesant sur les narines, et enfonçaient leurs baïonnettes courtes dans les gorges, de droite à gauche, à la hauteur des carotides; puis, prenant la lame à deux mains, ils appuyaient le genou sur le ventre de la victime, et tranchaient d'un coup^la trachée-artère et les muscles. L'égorgé, jaillissant et béant, faisait quelques bonds désordonnés, avant de rouler dans la poussière.

Les soldats, amusés ou indifférents, donnaient, dans h deux camps, le nom de « Danse de la mort », à ces att tudes grotesques et tragiques, à ces mouvemen affolés.

« De tous temps, dit M. de Palan, les guerres civi!( ont été plus cruelles que les autres. Aujourd'h le contraste est mieux marqué. Cela tient sans dou surtout à ce que les guerres modernes, de peuple peuple, ont toutes un caractère bien défini, et si j'o5 dire, mercantile. On se bat pour une question de tar ou de protectorat commercial. Il n'y a pas intérêt à tue en gros, des gens qui, après la délaite, deviendront d( consommateurs. Les guerres civiles ont, au contrain pour motifs, les haines de partis, les griefs confessioi nels, les rancunes des évincés, Fambition et Torgue sous tous les aspects. C'est peut-être à cette observatic que nous devons les maximes de La Rochefoucauh lequel serait sans doute fort surpris de se trouver me' à cette affaire. Lorsque cet aimable et précieux princ de Marsillac, qui se jeta dans la Fronde pour les beau yeux de Mme de Longueville, eût reçu à travers ] visage une arquebusade qui l'obligea à la retraite dar ses terres de Verteuil, il eut tout le loisir de médita sur cette époque fallacieuse et cruelle de chansonnette et de pendaisons, d'escarmouches en dentelles et d brutales mêlées sur le pavé des halles. Et que trouvf t-il au bout de tout cela? L'orgueil de la reine, l'orgue des seigneurs, l'orgueil des échevins, l'orgueil é M. de Beaufort, l'orgueil de Mme de Chevreuse, < sa propre vanité qui lui valut une volée de clievrotine 11 en conclut, peut-être avec raison, que tous les act( humains dérivent de notre amour-propre.

— Je vous accorde, dit le ministre de Portugal, qu l'atrocité des révolutions tient en partie à ce que voi

dites ; mais il ne faut pas oublier que les guerres civiles offrent une des rares occasions où la cruauté humaine peut se donner libre cours, sous le couvert de lois de circonstance. On est alors tout étonné de voir combien le civilisé de nos jours est encore proche de l'habitant des cavernes. D'ailleurs, dans ces pampas du sud de l'Amérique, la race est naturellement sans pitié. A force de voir couler le sang, ces gauchos qui passent leur vie à lacer des bétes et à les saigner, finissent par trouver au meurtre je ne sais quelle horrible volupté. La chronique des Santos, des Lopes et des Urquiza est abominable.

Lorsque Lopes Jordan, le « Caudillo » argentin, faisait des prisonniers, c'était parmi les soldats une fête digne des Huns d'Attila ou des hordes de Gengis-Khan. Suivant que le chef avait des idées joyeuses, ou sombres. ou vraiment chagrines, on procédait à l'une des opérations que Ton désigne en espagnol par les verbes Decimar^ Quintar^ Despiernar^ dont le premier seul est traduisible en français.

Elles étaient d'une simplicité sévère :

On mettait les malheureux en ligne: dans le premier cas, on en égorgeait un sur dix ; dans le second, un sur cinq ; dans le troisième, on décimait encore, puis on recommençait, et la deuxième fois, au lieu de couper le cou, on coupait les jambes. Le résultat était le même, car on se gardait bien de lier les artères ; mais le spectacle plus long faisait passer plus vite les heures de campement.

De telles scènes se renouvelèrent. Des rancunes mortelles s'accumulèrent contre le partisan. Vaincu, traqué, il parvint pourtant à s'enfuir.

Son exil dura longtemps. Mais tout s'oublie : grands amours et grandes haines. Sous le gouvernement de

Juarez Celman, Lopes Jordan bénéficia d'une amnistie

plénière.

Je passais un matin dans la rue Esmeralda, au temps où j'étais chargé d'atîaires à Buenos-Aires. Auprès de moi cheminait un vieillard vénérable, avec sa longue barbe aro"entée et ses cheveux blancs. 11 allait tête haute, dans sa redingote noire. Son vi-'^^'"' révélait une conscience tranquille. D'aspect martial — c'était sans doute un ancien militaire — il avait l'air d'un mâle et doux ancêtre qu'on aime entendre narrer des histoires du

passé.

Soudain un coup de revolver retentit. Un jeune homme gesticulant au milieu d'un groupe s'écrie : « J'ai veno-é mon père 1 j'ai tué Lopes Jordan ! »

Les coups de sifïlets, les appels à la police se succédaient. Le meurtrier se rendit sans résistance.

Sur le trottoir, le beau vieillard à barbe de patriarche était étendu. La balle avait traversé le crâne d'une tempe à l'autre, et s'était logée dans un mur. Le sang inondait son visage et sa chemise correcte d'homme de bonne société. Malgré l'horrible bouleversement des traits, il conservait l'air calme et bon : — l'air des jours où naguère il faisait décimer... simplement. »

Au moment où le ministre de Portugal achevait sor récit, la porte s'ouvrit pour donner passage à un jeune homme, rose comme une poupée, luisant de cosmétique tiré comme un gant, et si parfaitement semblable î M. Almabuena dans sa tenue, ses gestes et ses réticences, qu'il avait dû être commandé dans la mêm( fabrique d'automates.

Madame d'Ormeville présenta :

« Monsieur Schutteten, secrétaire de la Légation d( Suède. »

Son arrivée fit diversion. M""* d'Ormeville loua Si

belle voix et le pria de chanter une de ces romances nébuleuses dont le nord a le secret.

Il s'exécuta avec les mêmes façons menues, hésitantes, complexes, solennelles et maniérées, propres à Tattaché péruvien. Il avait un timbre merveilleux et une absence absolue de sentiment. Sa voix était suave et fade commiC une cuillerée d'orgeat.

« Dans cette grave question de savoir si c'est la fonction qui ci'ée Torgane ou Torgane qui crée la fonction, pensait Henri, M. Schutteten et M. Almabuena seraient certainement des témoins décisifs pour un observateur consciencieux. Car enfin, pour se ressembler aussi parfaitement dans leurs attitudes et leurs manières, nés comme ils le sont aux antipodes, il faut qu'il y ait, dans la carrière qu'ils ont emljrassée, je ne sais quelle nécessité supérieure, qui transforme une certaine catégorie d'attachés d'ambassade en mannequins.

« Je frémis en pensant que si j'étais diplomate, je pourrais devenir aussi automatique. Fort heureusement, ce type, qui date du temps où les ambassadeurs se seraient fait couper la gorge pour une question de préséance, tend à s'atténuer et à disparaître. »

11 s'en alla, diverti.

« Aurai-je le temps de faire une visite à Lina avant l'heure du train ? »

La façon dont les doigts de la jeune femme s'étaient agrifîés sur sa main lui donnait à penser.

« Elle m'aime peut-être encore. Son mariage... raison, intérêt, dépit...

« Portons-lui quelques bonnes paroles. »

Il la trouva en grand tablier devant une maquette.

« Ça, c'est gentil, par exemple ! s'écria-t-elle. Le bon cousin se souvient de sa bonne cousine. Comment va Sylvia?

— Bien, merci.

— Je ne vous serre pas la main. Les miennes sont pleines de terre. Asseyez-vous dans la partie propre de î'atelier et causons.

— Qu'est cela? dit Henri o.x viésignant l'ébauche.

— Une idée à moi : la reppoductiori d'un état d'âme, d'une sensation, que sais-je ! ça s'appelera repos... quiétude... quelque chose dans ce goût là. »

Henri regardait autour de lui, dans l'atelier, les peintures suspendues aux murs, et les statues posées sur des piédestaux. Tout cela était d'un art faible et imitateur : le rire de cette faunesse, du Carpeaux; les tons glauques de cette peinture, du Henner. Mais çà et là, une tête de femme, toujours la même dans les grands traits, attirait une fois de plus son attention. Figée dans la glaise ou émaillée dans la couleur, c'était le reflet de Lina idéalisée par elle-même, au hasard des émotions plus vives qu'elle avait ressenties dans sa vie. Entre toutes ces images, où elle retrouvait une originalité, la plus sincère, la plus forte, était cette statue du Désir, maintenant coulée dans le bronze, et qui se détachait sur un fond de velours, dans un des coins de l'atelier.

Henri, d'un geste, l'opposa à Tébauche.

« Un pendant?

— Peut-être.

— L'assouvissement après le Désir. Pardonnez à ma franchise, Lina; je ne vous vois pas du tout mariée avec ce propriétaire de filature.

— Et pourquoi, s'il vous plaît?

— Parce qu'il n'a rien de ce qu'il faut pour vous comprendre, ni l'amour de l'art, ni le simple sentiment de l'esthétique. Voyons ! l'autre jour, en face de cette merveilleuse vision, est-ce avec lui que vous avez partagé votre émotion et votre enthousiasme?

— Cousin, répondit-elle ironiquement, j'ai peut-être rencontré dans ma vie l'homme que vous avez l'obligeance de me souhaiter comme époux. Il s'est marié ailleurs; j'en ai pris mon parti. Rassurez-vous, la vie me sera douce en compagnie de M. Mulborn. Je suis au fond plus bourgeoise que vous ne l'imaginez. D'ailleurs, vous autres hommes, vous êtes aussi mauvais juges des qualités viriles qui nous séduisent, que nous, des attraits féminins qui vous enchantent. M. Mulborn m'agrée, et avant tout, je veux vivre ma vie. Quant à l'art, mon mari ne me donnera pas de conseils, mais il m'admirera de confiance; je tâcherai que cela me suffise. Avant d'être artiste, je suis femme, je sacrifiera^ volontiers une gloire douteuse à un bonheur certain.

— Ainsi soit-il, Lina. »

Elle se tenait devant lui, droite, l'ébauchoir en main, pas be'le, mais si séduisante avec son visage irrégulier, ses traits un peu lourds, qu'illuminait la flamme du regard. Il s'en alla, mécontent de sentir renaître en lui l'ancienne ardeur. Depuis son mariage, c'était la première tentation dangereuse; il s'en voulait de l'avoir recherchée. Elle troublait sa quiétude qu'il croyait définitive dans l'aiïection de Sylvia.

Et brusquement, il sentit, comme une rafale, la nostalgie des anciens désirs passer sur ses sens inassouvis.

L'escadre révoltée interrompait les communications à travers la baie ; Henri revint jusqu'à Rio par le train. Au sortir de la gare, il aperçut les uniformes chamarrés des officiers qui entraient au quartier général ou en sortaient.

Dans un groupe, pérorait le polémiste Alves, en grand uniforme d'officier de la Garde Nationale. Son cou apoplectique s'arrondissait en boudins au-dessus du col étroit du dolman où tombaient ses bajoues flasques. Toujours virulent et prolixe, il déblatérait, dans une improvisation interminable, avec de grands gestes, en montrant le poing.

M. de Palan continua son chemin sur la place où, quatre ans auparavant, la république avait été pacifiquement proclamée dans un coup de surprise, au milieu des acclamations de la troupe. Et comme il passait devant le palais présidentiel d'Itamaraty, il aperçut le maréchal Peixoto, dans Tembrasure d'une croisée.

La face pâle du dictateur penchait sur sa poitrine ; ses joues amaigries saillaient. Ses moustaches tombaient négligemment au coin des lèvres ; une mèche de ses cheveux plats coupait napoléoniquement son front. Et il demeurait immobile, dans une pose de lassitude et d'épuisement. Autour de son nom, l'enthousiasme et l'exécration, la confiance et la terreur, scindaient tout un peuple en deux camps. Pour et contre lui, les fils entraient en lutte avec leurs pères, les amis les plus chers rompaient une vieille amitié. Sa personnalité mystérieuse, son incurable fond de défiance, l'énergie apparente de ses décisions et de sa résistance, le recueillement où il vivait, invisible à la multitude, dans le fond de son palais, permettaient aux imaginations de créer une légende. Sur une scène plus vaste, et dans un milieu antique, sa physionomie singulière n'eût pas été indigne de la plume de Tacite, car il offrait cette complexité de caractère, qui, à toutes les époques, séduisit les grands historiens. Il était en cet instant, aux yeux de M. de Palan, un intéressant produit du milieu, la représentation synthétique de ces despotes de transition, auxquels,

dans la jeune Amérique, turbulente et en perpétuelle évolution, semble échu le rôle providentiel de rétablir Tordre, dans les périodes de plus dissolvante anarchie- Nul ne sait d'où leur vient cette force de cohésion : ils agglomèrent les éléments les plus disparates pour servir à leur domination. Leur tâche remplie, ils disparaissent ou s'effondrent, sans qu'il soit possible de porter un jugement impartial sur leur compte, ni de leur imputer la juste part des actes odieux commis en leur nom. Malgré les abus, les crimes, les exactions qui souillent leur pouvoir, leur passage est utile, parce qu'ils affirment le principe d'autorité sans lequel une société humaine ne saurait subsister. Leurs lisfures se dressent isolées dans les âges. Les multitudes vulgaires, la jeunesse impulsive, la soldatesque brutale mettent, autour de leurs fronts, une auréole héroïque. Le philosophe, le penseur, considère leur avènement comme une contingence nécessaire, mais heureusement rare dans les méandres tortueux de l'Histoire.

L'activité des affaires séduisit d'abord le débutant. Ce fut pour lui comme une initiation hermétique dont il se sentit glorieux. Le culte avec lequel les aides comptables traitaient le journal et le grand livre, comme des missels, lui inspira le respect du rite auguste et mystérieux des écritures auquel présidait Thonnête Pianotier. Les calculs de change et de prix de revient, la multiplicité des catalogues, le vocabul;^ire sibyllin des codes télégraphiques Fintéressèrent tour à tour. 11 s'en lassa ; puis l'imprévu des opérations et des bénéfices le passionna.

Dès sept heures du matin, il accompagnait l'oncle qui allait, tous les jours, à la bourse des cafés, si Ton peut donner ce nom à une réunion en plein air, et à une course d'entrepôt en entrepôt. Les employés des commissionnaires, en vêtements défraîchis et tout couverts de la poussière des dépôts et de la rue, parcouraient les groupes où l'on commentait les nouvelles. On introduisait les chalands dans les salles d'échantillons. L'acheteur de la veille conservait la préférence et la priorité- Certaines traditions s'imposaient ainsi avec une force

sacranieiitellp, et personne n'y dérogeait. Quand on s'avisait de faire Tarticle devant Toncle, il clignait de l'oeil, agitait les mains pour demander le silence, et calculait mentalement en flairant les échantillons et en les agitant pour juger de l'aspect des grains. Après quoi, il déclarait : « Ça vaut tant ». Jamais il ne revenait sur le prix ; il se considérait comme arbitre dans la matière.

Vers neuf heures, la rue se vidait. En arrivant au bureau, il fallait dépouiller la correspondance, et fixer le cours du change après la lecture des télégrammes. A dix heures, les courtiers affluaient; les chefs de section montaient prendre des ordres ; un va-et-vient s'établissait, de gens qui venaient chacun traiter d'une affaire diilérente. Loncle répondait à tous, maugréant, maussade, mais au fond, enchanté de ce mouvement. Pendant le déjeuner, long et copieux, il ne cessait de donner des ordres aux employés qu'on lui dépêchait, et aux courtiers qui se relayaient. Dehors, la rue fourmillait. A deux heures, Henri faisait acheter ou vendre des monnaies et des titres, au milieu des hurlements de la corbeille; et jusqu'à cinq heures, il aidait son oncle, qui donnait des signatures, et lui dictait à toute vitesse les éléments de la correspondance. 11 rédigeait bien, avec précision et netteté. Parfois, l'oncle lui demandait : « Cette affaire est-elle faisable? Faul-il acheter, faut-il vendre? » 11 demeurait bouche bée. Alors, en haussant les épaules, l'oncle déclarait. « Tu n'as pas de llair. Tu ne seras jamais qu'un secrétaire. » Quand il s'agissait de quelque entreprise sur laquelle Henri avak pu méditeril opinait pour ou contre, et donnait ses raisons. L'oncle l'approuvait sans ironie et concluait « Tu as du bon sens? mais les affaires n'en ont pas. Aussi ferai-je le contraire de ce que tu me conseilles. Le résultat lui donnait rai-

son ; il s'écriait : « Que te disais-je ; les affaires n'ont pas le sens commun. »

Quand l'oncle avait donné la dernière signature, il murmurait immanquablement : « Journée bien remplie ! » Puis il appelait Pianotier, qu'il avait plus ou moins rudoyé pendant tout le jour, lui demandait des nouvelles de sa femme et de sa fille, et trouvait pour lui une phrase aimable et inédite. Ensuite, on remontait la rue d'Ouvidor, en échangeant des poignées de main, des exclamations et des saluts. Puis, au trot des petites mules alertes, la Victoria emportait l'oncle et le neveu au long des quais, jusqu'à la maison où les attendaient tante Theodora et Sylvia. La petite vieille, brune et ridée, l'air enfantin pourtant, seblottissaituninstant avec un sourire sur la poitrine de l'oncle Louis, qui, du même geste tendre et paternel, lissait les cheveux de sa femme en lui donnant le baiser du retour. Le temps n'altérait pas leur tendresse ; il s'apercevait à peine qu'elle avait vieilli. Les années passaient pour lui égales et pleines, seulement marquées par une augmentation de sa fortune. Et il vivait bourgeoisement et confortablement, sans ostentation, couché tôt pour se remettre de bonne heure au travail, trouvant son plaisir dans Tactivité et la lutte.

Sylvia entraînait Henri vers la nourrice. Elle présentait la petite Flora, dont les fossettes en trous de vrille se creusaient aux coins des lèvres et au menton. L'enfant crispait ses poings menus, sursautait, alerte et sémillante, les yeux ronds et surpris, ouvrant sa bouche où des quenottes affleuraient aux gencives. Sylvia disait : « C'est une poupée, une vraie poupée?

— Vous êtes jolie, ma fille, ajoutait Henri. »

Cette constatation enorgueillissait Sylvia.

La maison trop vaste, d'une ampleur attristée, donnait

sur un parc plein de roucoulements et de nids. De leurs fenêtres, les jeunes époux épiaient les ébats des sahiras émaillés d'azur et de poupre. Sur les vignes folles poussées au long des murs, passait le vol lent et bleuâtre de grands papillons nacrés. Des colibris fourrageaient dans le calice des roses et la pulpe des ja77ibos qui ont la teinte voluptueuse d'une jeune chair. A l'automne, les grives rousses nommées sabias emplissaient de leurs sifflements ironiques les orangers alourdis. Lorsqu'elles pointaient parmi le feuillage, on eût dit qu'une fée cachée dans la ramée prenait plaisir à transformer les sphères rougeâtres en oiseaux de même couleur.

La vie monotone et douce d'Henri coulait en reflétant les mêmes paysages, les mêmes ligures, les mêmes impressions, en un cours toujours identique à lui-même. Cependant le grand-père écrivait d'Europe pour de" mander quand il pourrait enfin embrasser sa petite-fille. Et le voyage fut résolu.

Bien qu'ils eussent choisi l'époque du printemps pour aller en Europe. Flora tomba malade d'une bronchite en arrivant. Ce fut un grave événement. Sylvia, peureuse, se défiait des soins mercenaires. Elle ne se séparait pas de sa fille. Henri s'émancipa. Son amitié, confiante et rassise pour sa femme, ne le protégeait plus contre la curiosité de sensations nouvelles. Il folâtra de l'une à l'autre, en des liaisons courtes et sans conséquences. La Parisienne nerveuse fouettait ses désirs, amortis auprès de la trop paisible Sylvia.

Au retour, son existence lui sembla fastidieuse. Le contact des hommes d'affaires, avides et ressasseurs, la promiscuité de gens sortis de peu et d'éducation rudimentaire, à la fois fourbes dans leurs amabilités et brutaux dans la défense de leurs intérêts, l'attristait de toute la laideur de leurs caractères. Le travail, toujours

le même, que n'illuminait pas l'orgueil et le triomphe <i'une initiative personnelle, Tennuya. Et, pendantquelque temps, il mena une vie inutile et désenchantée.

« Je teledisaisbien... je te le disais bien que tu me reviendrais ! »

M. de Palan souriait aux paroles de Flonflon, jolie comme autrefois, différemment pourtant, engraissée, savoureuse et mûrie. Ces cheveux transparents, ce teint d'aquarelle, présentaient un aspect dont il était désaccoutumé. Il trouvait aux brunes plus de saveur et de piment ; mais le régal de cette fine blonde lui était toutefois délectable.

Il l'avait rencontrée la veille, par hasard. Elle passait dans sa Victoria, alanguie sur les coussins, la face moirée par le reflet bleu de l'ombrelle. Le mouvement spontané de la jolie fille avait réveillé en lui les souvenirs de leur ancienne liaison, comme la vibration d'une note réveille les résonances sommeillantes d'une table d harmonie.

Mais, en l'observant de sang-froid, il pensait :

« Tu te formes, évidemment. »

Car son regard de grisette sentimentale et gaie ne jaillissait plus de ses yeux limpides, ouverts maintenant sur un fond d'égoïsme, comme une eau claire sur un rocher.

Elle répétait :

a Je te le disais bien... tu es revenu ; je saurai te garder maintenant. »

Elle portait un peignoir ample comme un péplum. Au ■sortir du bain, ses cheveux noués sur la nuque suintaient

avec une odeur tiède sur les draperies de son négligé, et la faisaient ressembler à quelque statue de la période athénienne.

« Tu connais Part des philtres, ô Circé! murmurat-il, ironique, vaincu pourtant par l'arôme de ce corps et la douceur de ses caresses. »

Et vraiment, elle exerça sur lui un enchantement. Elle connaissait les attitudes qui réveillent les désirs assoupis, les mots flatteurs pour la vanité des amants, les coquetteries savantes qui triomphent des volontés inasservies. Elle pressentait toutes les faiblesses de Thomme, pour triompher de ses résistances et le plier à sa domination. Et quand elle rejetait ses vêtements d'une élégance à la fois sobre et somptueuse, les lignes pures de son corps auraient affolé tout un aréopage devant sa nudité.

Henri connut la jalousie charnelle, brutale et sans merci. Il voulut la posséder, lui seul, et commit pour elle des folies. Adroite dans ses exigences et apparemment reconnaissante, elle lui laissait entendre de mille façons, habiles et incidentes, que d'autres auraient fait pour elle plus encore.

Du reste, Tivresse coulait de ses lèvres comme une ambroisie. De complexion amoureuse, prompte aux voluptés partagées, elle mettait sa gloire dans la servitude des sens où elle réduisait ses amants, tandis qu'elle demeurait lucide et impérative, sans que son âme s'amollît aux délices passagères.

Henri lui échappa pourtant. Elle ne lui en voulut pas. Dans un de ces replis du cœur ignorés de nous-mêmes, elle conservait un peu de l'insouciante tendresse de leur première liaison. Ils se revirent par intervalle. Pour qu'il ne l'oubliât pas tout à fait, elle lui envoyait un billet de reproches ou une note à payer. 11 s'exécutait galamment,

heureux parfois de revenir au pétillement de sa conversation, aux fusées de son esprit, à ses gouailleries, à ses blagues. Ou bien il lui disait : « Tais-toi! tu es trop belle! » Et il ajoutait en lui-même : « Ton âme est insignifiante pour Fextase mystique : il fautt'aimer d'amour païenne, ô Melyta ! «

« Tute déranges, mon fils, lui dit un jour l'oncle Louis. Tu te déranges et tu as tort. Je ne te pardonnerais pas de faire souffrir Sylvia. »

Henri protesta :

« Ne suis-je donc pas bon mari?

— Non, si tu trompes ta femme. »

Henri, du coin de l'œil, épiait l'oncle et pensait :

« Tu me la bâilles belle. Tu ne me feras pas croire qu'avec cette carrure, tu sois toujours resté fidèle à ma bonne tante Theodora. Sans compter, qu'à en juger par tes portraits, tu as dû être un superbe mâle, dans le temps. »

Mais l'oncle, comme répondant à cette injurieuse argumentation, reprit :

« Jeune homme, et courant le monde, j'ai fait comme les autres, j'ai connu des femmes de toutes les couleurs. Cane tirait guère à conséquences, je ne me souviens du nom d'aucune d'elles. Mais depuis mon mariage, il n'y a pas entre moi et ta tante, l'ombre d'une trahison. Notre affection s'est transformée sans doute, mais elle est demeurée aussi forte, immaculée de secrets et de mensonges. C'est quelque chose, vois-tu, quand on arrive à la vieillesse, de pouvoir se dire : « Voici trente ans que je suis en ménage et dans les affaires, et je n'ai encore trompé personne. Aussi quand chaque soir, je me penche sur le front de ta tante, c'est toute mon âme qui passe dans ce baiser. »

Henri, moitié ému, moitié railleur, regardait, en

approuvant de la tête, ce Philémon fidèle à sa Baucis. Auprès de sa femme, M. de Palan prenait excuse du cercle. Le jeu le mettait de méchante humeur ou lui brisait les nerfs, suivant les alternatives de gain et de perte. Quand il rentrait dans la chambre de Sylvia, elle feignait de dormir; mais souvent il la surprenait à fixer sur lui des regards profonds. Alors il se troublait; car la souffrance d'autrui répugnait à son égoïsme. Sylvia se plaignit; il subit quelques scènes, et sa colère demeura froide et polie. Sylvia pleurait. 11 tombait dans ses bras ; et à sentir sa chair frémissante et le goût délicieux de ses larmes, il se reprenait pour elle de la passion despremiers jours. « Je serais ton esclave, pensait-il, si tu savais exercer sur moi ta puissance ; mais tu manques d'imprévu. J'ai pénétré jusqu'au fond de ton âme; j'y ai découvert un beau lac qui ne reflète que mon image, et dont le lit est d'un sable très pur. Cet aspect, toujours le même, est délicieux mais lassant. Je voudrais me pencher sur toi comme sur un gouffre. Je prends pied tout de suite et n'ai plus ni terreur ni frisson. » Bientôt il se lançait dans une nouvelle intrigue et nela menait même pas toujours jusqu'au bout, tant elle lui apparaissait soudain banale, et tant le résultat probable lui semblait disproportionné à la patience et à l'elîort nécessaires. Pour se calmer, il recourait à quelque forte débauche, d'où il sortait écœuré. De nouveau, il revenait à sa femme, heureux de respirer le délicat arôme de son honnêteté. Ces alternatives de froideur et de tendresse inquiétaient l'aimable Sylvia, comme si, dans chaque renouveau d'expansion, elle eût entrevu les profondeurs ténébreuses de son mari. D'un mot, il calmait ses soupçons.

xAlors, une ei'ilorescence des convoitises ancestrales, contenues,peut-être,pendantdes générations successives, s'épanouit dans cette âme de voluptueux. L'âpre conçu-

piscence, l'insatiable appétit du sexe innombrable de délices, d'attraits et de forme, dans la simplicité de son essence, la curiosité de la femme, de toutes les femmes, de toutes les bouches, de tous les baisers, de toutes les étreintes, de tous les frissons, de toutes les extases, de toutes les modalités de l'amour, le dévorèrent comme la tunique du centaure attachée aux flancs du héros. 11 défaillait à sentir courir sur lui la caresse des regards alanguis. Un désir nouveau renaissait en lui, comme le phénix antique, des cendres du désir éteint. 11 incarna, dans l'un de ses avatars, le don Juan séculaire, en proie à l'éternel désenchantement et à l'éternelle anxiété de la chair. Et devant Timpossibilité de multiplier à l'infini ses conquêtes, d'épuiser toutes les fantaisies, d'exprimer la quintessence de toutes les tendresses, il soupirait après une passion à la fois si délectable et si sublime, si mystique et si charnelle, si violente et si douce, si consciente et si folle, si chimérique et pourtant si réelle, qu'elle éclipserait les autres comme un soleil unique éclipse la profusion des astres. Et il attendait, dans le crépuscule des banalités journalières, que cette aurore éblouissante se levât sur sa vie.

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