Lettres publiées par Parran, Romantiques, i
voir d'une œuvre qui représente un labeur de plusieurs années? Deux cents francs! et encore l'éditeur fait-il attendre le pauvre auteur pour le payement du dernier quart, ainsi que l'atteste ce fragment de lettre à Renduel :
« Je vous écris de mon désert, j'ai vendu mes deux volumes de Madame Putiphar 200 francs à Ollivier et il me refuse le troisième quart (cinquante francs), quand la totalité de la copie est achevée. Ma misère est affreuse; je suis obligé de sortir de ma caverne du Bas-Baizil pour glaner ma nourriture dans la campagne. Débarrassez-moi de cet homme. »
Cette œuvre de marasme et de guignon s'ouvre cependant sur une dédicace des plus tendres : « A. L. P. Ce livre est à toi et pour toi, mon amie. » Le solitaire du Bas-Baizil a-t-il donc connu le réconfort de l'amour? Mais quel ordre impérieux d'Aphrodite a bien pu guider cette amante intrépide vers l'antre du Lycanthrope et lui faire franchir le seuil de cet ermitage de lésine? Le nom qui se voile sous ces initiales discrètes a pourtant été révélé. C'est celui de Lucinde Paradol, une reine de tragédie qui eut son heure lumineuse sur la scène du Théâtre- Français, et dont la grâce survit en un portrait lithographique d'Achille Devéria. Hélas! que n'est-il permis à l'historien de suppléer
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par la fiction à labsence de documens ! Quelle idylle cruelle n'imaginerait-il pas entre le poète exaspéré et sa mie consolatrice ? Quel accent funèbre ne voudrait-il supposer, en cet exil de détresse, aux frénésies passionnées de Champavert? Mais il convient de respecter le secret que Pétrus a voulu garder sur cette phase de sa vie amoureuse.
Le roman parut en deux tomes in-8°, ornés chacun d'une vignette-frontispice, d'après Louis Boulanger. La malignité du sort continua de s'exercer sur ce livre calamiteux : l'insuccès de la vente allait porter le comble aux acretés du Lycanthrope. Il en avait pourtant ciselé le fronton d'une somptueuse orfèvrerie et sa muse amère avait trouvé ses rythmes les plus experts en un prologue lyrique d'une surprenante beauté. Il y prélude aux fluides accords de ce tercet mélancolique :
Une douleur renaît pour une évanouie :
Quand un chagrin s'éteint, c'est qu'un autre est éclos;
La vie est une ronce aux pleurs épanouie.
Puis soudain, en mètres nerveux, rigides, éclatans, il fait jaillir, tel un triptyque d'ivoire serti dans une châsse de porphyre, la joute fantastique qui met aux prises les trois cavaliers rivaux, artisans de son tourment : le Monde, la
Solitude et la Mort. Il s'y exprime cette fois avec une maîtrise qu'il n'avait jamais atteinte, une rareté d'images, une préciosité de termes, une emphase magnifique qui feraient de ce poëme une œuvre maîtresse si une verve redondante ne s'y attardait trop dans la pléthore du développement. C'était dans la symphonie orchestrale de ce temps, que dominent pourtant les arpèges souverains de la harpe d'Hugo, comme un instrument nouveau aux résonnances encore inouïes. Et ne croit-on pas surprendre, dans cette alternance d'évocations brillantes et macabres, dans ce tournoi funèbre de la Beauté et de la Mort, comme une annonce très voisine du lyrisme baudelairien ?
Pourquoi Pétrus Borel, ayant sculpté ce portique splendide, l'a-t-il fait suivre de ce roman saturé de meurtres et de sang, où l'histoire est traitée avec l'esprit critique d'un pamphlétaire de la Terreur et la légèreté de touche du Père Duchesne? On n'admettait déjà plus, à l'époque où parut le livre, ce dix-huitième siècle de Bastilles, de séquestrations, de rapts et de messes noires. Théophile Gautier et ses amis, les poètes de la Bohème galante, s'efforçaient de remettre en honneur les trumeaux et les lambris rococo, les pastorales de Watteau et de Pater, l'irretrouvable grâce féminine de ce temps avec sa
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poudre, ses mouches et ses paniers. Le Pharaon- Louis XV, conçu par Pétrus, était bon, tout au plus, à figurer aux plus médiocres feuilletons populaires. On commençait à voir autrement ce grand ennuyé qui, malgré ses faiblesses, avait su néanmoins garder allure royale et figure de gentilhomme. Et la suave marquise, la délicieuse caillette à la lèvre divine, n'avait-elle pas déjà trouvé grâce auprès des poëtes qui se souvenaient qu'elle leur avait été douce? Ne lui font-ils pas déjà — en attendant l'entière réhabilitation — une place aimable dans leurs contes? Ce n'est plus la pourvoyeuse éhontée du tyran perdu de débauches, mais la reine des sourires en cet apogée de la grâce et de l'esprit.
Aussi la véhémence de Pétrus porta-t-elle à faux. Madame Putiphar n'eut même pas le succès de scandale de Champavert : on la dédaigna. Cependant, un réquisitoire terrible éclata, si violent, si démesuré que peut-être eût-il pu réagir contre cette indifférence : c'était Jules Janin, qui, dans le Journal des Débats du 3 juin 1839, consacrait les trois pages de son feuilleton à flétrir et anathématiser Madame Putiphar. Il n'est pas une scène, pas un chapitre qui ait trouvé grâce devant les foudres du verbeux critique. Il passe même sans le moindre émoi
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devant le magique fronton où l'artiste a sculpté ce heurt des trois symboliques cavaliers ; et sa redondante faconde enveloppe de la même ironie gouailleuse le prestigieux portail et le temple informe et maladroit.
(( Telle est, conclut-il, cette composition funeste, déplorable, insensée, paradoxe sanglant poussé à l'excès ! En présence d'un livre pareil que voulez-vous que fasse la critique? Quel parti peut-elle prendre? A quels principes attaqués viendra -t -elle en aide de préférence? Peut-elle bien, en tout honneur, laisser passer un pareil livre dont les prémisses sont obscènes, dont les conclusions sont sanglantes? Cercle vicieux : au milieu du cercle, le Roi, entre le Roi et la Courtisane, le bourreau ! Serait-ce là comprendre son devoir, si, en présence d'un pareil abus de l'esprit, la critique se contentait de déplorer tout bas ce qu'elle doit blâmer tout haut? »
Pétrus ne protesta pas. On raconte qu'ayant demandé un article à Janin, il avait reçu cette réponse : « Si je parle de votre livre, je le comparerai simplement au marquis de Sade ! » — Comparez! avait répliqué froidement Pétrus. Or, le père Rertin, voyant l'article et redoutant un procès, aurait crié gare à son critique. « Nous n'aurons pas de procès, avait répondu
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Janin, l'auteur le veut ainsi! — Etrange auteur... » pensa Bertin.
Ce n'est pas cette diatribe prolixe qui ajoutera grand lustre à l'œuvre critique de Janin. Mais ce qui moins doit lui être pardonné, c'est cette incompréhension totale de la poésie qui le fait négliger, d'un dédain de philistin, ce poëme liminaire d'une expression si ferme et d'une allure si hautaine.
Il convient d'opposer à cette inane flagellation, une autre critique, mais celle-là d'un poëte , de celui qui devait reconnaître dans Pétrus Borel un de ces maîtres malheureux que harcelle sans trêve un destin inexorable. Baudelaire voit « la marque d'un talent véritablement épique dans plusieurs scènes de Madame Putiphar, notamment dans celles du début, où est peinte l'ivrognerie du père de l'héroïne, puis dans la scène où le cheval rapporte à Déborah le cadavre de son fils, le pauvre Vengeance. » Mais il s'étonne que l'auteur qui a écrit « le poëme d'une sonorité si éclatante et d'une couleur presque primitive à force d'intensité, ait pu ensuite, avec tant de maladresse, butter dans tant de heurts et de guignons... »
Aujourd'hui encore on trouverait peu à reprendre à ce jugement.
Mais la solitude du Baizil doit mieux inspirer Pétrus pour une autre besogne que nous voulons supposer moins décevante.
Sa connaissance assez parfaite de l'anglais, que ne paraît cependant avoir fortifiée aucun séjour en Albion, lui permettait d'entreprendre, pour son frère Francisque Borel, une traduction de Robinson Crusoë qui peut passer encore pour la meilleure de ce livre célèbre. Point n'est besoin de se demander ce qui a déterminé Pétrus à se charger de ce travail. Sa haine de la vie sociale et son aspiration vers la solitude devaient trouver un attrait puissant dans l'aventure du naufragé légendaire, suppléant, loin de tout contact humain, par son énergie propre, à toutes les ressources de la civilisation, retrouvant enfin, dans cette régénération de la solitude, les vertus premières de l'homme : la sa-
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gesse, la droiture, la fermeté, et même un retour vers le divin et le sentiment religieux. Pétrus apporta à ce labeur la conscience qu'il mettait atout. Sa traduction, qui passe pour très iidèle, atteste un souci littéraire qui la distingue des autres traductions connues. Elle donna lieu d'ailleurs à un incident, où le caractère agressif de Pétrus devait avoir son rôle. En même temps que le Robinson de Borel, paraissait une autre publication du même ouvrage chez l'éditeur Didier, par les soins de Madame Tastu. Il ne pouvait convenir à l'irritable Pétrus qu'on marchât sur ses brisées. Aussi, dans sa préface, après avoir fait le procès de ses devanciers, Saint Hyacinthe et Van Offen, dont il qualifie la traduction de « délayage blafard et sans onction », il traite d'androgyne la traduction de Madame Tastu ; et il conclut ainsi :
« Saura-t-on gré au traducteur de ce livre de la peine qu'il a prise ? Confondra-t-on le labeur fait par choix et par amour avec de la besogne faite à la course et dans le but d'un salaire ? Gela ne se peut pas, cela serait trop décourageant... »
Ce trait ne resta pas sans riposte. Dans un « avis», en tête de l'édition Tastu, on lisait:
« . . . Une basse jalousie a cherché matière à des insinuations qui pussent nuire à notre entre-
prise. Nous n'y répondrons que par le mépris.
<( ... Le charme des lectures de Robinson était troublé jusqu'ici par les incorrections de style, les niaiseries et les inexactitudes qui fourmillent dans toutes les traductions anciennes et modernes... Enfin est venu un soi-disant poëte, qui a voulu rendre avec l'amphigouri d'une prose poëtico-romantique, les pieuses réflexions, les pensées philosophiques de Robinson, si simples et si naïves. Du reste les premiers comme le dernier ont traduit les aventures qui se passent en mer de manière à faire rire un marin d'eau douce... »
Il semble bien cependant que Pétrus l'ait emporté. Sa traduction a gardé sa précise vigueur et sa robuste originalité ; et lorsqu'en 1878, D. Jouaust voulut éditer un Robinson pour sa Petite Bibliothèque Artistique, il n'hésita pas dans le choix des traductions et préféra avec raison celle de Pétrus Borel.
L'édition de i836 parut en livraisons, dont la première en i835. C'était, avec le Gil Blas de Jean Gigoux, l'un des premiers livres à gravures sur bois dont cette époque nous offre tant de curieux spécimens. Tous les amis de Pétrus furent requis pour l'illustration : Achille et Eugène Devéria, Louis Boulanger, Napoléon Thomas, Célestin Nanteuil, etc.. Ils n'abou-
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tirent cependant qu'à un médiocre résultat ; les vignettes, enfermées dans un cadre uniforme qui se répète en tête de chaque livraison, donnent à cette imagerie un déplorable aspect de monotonie. Le livre n'en est pas moins, comme toutes les éditions de Pétrus Borel, une rareté bibliophilique très recherchée.
Ce sera le seul avantage que trouvera Pétrus dans cette fraternité d'éditeur. Car à peine convient-il de mentionner, comme associant son nom à la firme « Francisque Borel et Alexandre Varennes », cette préface qu'il signe seulement des initiales P. B. en tête d'un opuscule paru en i838 : Comme quoi Napoléon n'a jamais existé.
A la même date (i836) que sa traduction de Robinson, il réédite, sous l'aspect d'une plaquette in-8°, un article sur l'Obélisque de Louqsor, qu'il décore ici du titre de pamphlet, et qui avait paru, en i833, dans Paris ou le Livre des Cent et un. C'est une critique assez acerbe du transfert, sur la place de la Concorde, du célèbre monolythe. Il ne convient pas à l'esthétique de Pétrus Borel et à son respect des vestiges sacrés qu'on puisse « violer les hypogées, dérober aux nécropoles de l'Egypte ou de l'Inde leurs papyrus ou leurs ossemens », qu'on puisse sur-
tout, au moyen de pastiches balourds et anachroniques, instituer, dans le décor moderne de nos places, des structures exotiques et des monumens d'un autre âge. — A-t-on pu songer à dresser sur la place Vendôme une colonne Trajane? et ne vient-on pas de commander pour la place de la Bastille une colonne Antonine ? Qu'on laisse donc les Pyramides au ciel bleu de l'Egypte, le Sphinx au désert, aux rives du Nil l'Obélisque, ce coquet emblème des rayons du soleil. Et, pour finir, ce trait du Lycanthrope : Que signifie « cette borne plantée en souvenir de Rhamessès III, au milieu delà place encore fumante du sang de Louis XVI ? »
Question d'esthétique périmée sans doute : la présence de l'Obélisque, rompant de son mât rosé la perspective vaporeuse des Champs-Elysées, semble bien avoir acquis, par le bénéfice du temps et de l'habitude, une sorte de prescription. Mais l'objection de Pétrus n'a-t-elle pas retrouvé certaine actualité, lorsque récemment fut combattu, avec plus de succès, l'érection, dans le même axe, d'un autre monument ?
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L'insuccès de Madame Putiphar semble avoir imposé quelque trêve aux véhémences atrabilaires du Lycanthrope. Va-t-il donc désormais sacrifier aux exigences bourgeoises, édulcorer sa veine au point de ne concevoir que nouvelles anodines, qu'histoires vertueuses où le farouche conteur se retrouve à peine dans quelque épisode cruel ou quelque hors-d'œuvre fantastique? Avec les frénésies de naguère vont disparaître, à peu près, les vocables insolites et les néologismes audacieux. L'expérience et le malheur, en abattant ses colères, ont-ils abouti à une acceptation résignée de la commune loi? Espère-t-il enfin, par cette manière assagie, persuader la fortune que ses violences n'ont pu contraindre ?
Il paraît néanmoins résolu à jouer, pour la conquête du succès, son dernier atout. Pendant
quelques années, phase suprême de sa vie littéraire, il multiplie ses tentatives, préparant drames et romans, distribuant aux périodiques des contes, des fantaisies, des vers. Sa hâte d'annoncer ce qui n'est encore que projet anticipe toujours les réalisations. Dès i838, — voyez la couverture du Fortunio, de Gautier, — il révèle : Aimez-vous la cornemuse? deux volumes in-8 qu'il n'éditera pas. On ne connaîtra pas davantage Tabarin, qu'il promet sur la couverture de Madame Putiphar, en même temps que Jeanniquette, l'un et l'autre encore en deux volumes in-8. Mais de Jeanniquette, s'il renonce à faire un roman, il veut au moins condenser le sujet dans une nouvelle, qu'il publie au feuilleton du Messager les 23 et il\ juillet i83g.
Si vous avez jamais douté de la pureté d'âme de Champavert, lisez, je vous prie, Jeanniquette. C'est une histoire digne de figurer aux traités de morale en action qu'on propose à l'édification de la jeunesse. Jeanniquette, humble fille de la côte de Gênes, « une églantine plus charmante que la rose cultivée », oppose une chaste résistance aux assauts séducteurs de Lucquain Vivalde, jeune seigneur aussi noble que les Doria et les Spinola. Prières, oraisons passionnées, promesses d'épouser, menaces même sont vaines; Jeanniquette ne croit pas aux unions heureuses
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entre princes et bergères; et quand, rebuté par ces rigueurs, l'amoureux s'est marié dans son monde, qu'elle-même s'est sagement unie à un loyal pêcheur, Giacomo Capigli, le combat va recommencer de plus belle. Car la passion du galant s'est réveillée, plus impérieuse que jamais : il a su gagner la confiance du pêcheur, s'insinuer dans son intimité, en trompant les soupçons de Jeanniquette. Or, un jour qu'il la trouve seule chez elle, il lui déclare que rien n'a pu guérir son amour, qu'il est résolu, pour le satisfaire, aux pires extrémités; et, comme il se heurte à une résistance indignée, il brandit un stylet: Jeanniquette n'a qu'à se préparer à mourir... Simplement, après lui avoir crié son opprobre, elle lui demande un répit de quelques instans pour allaiter son jeune enfant. Mais l'horreur de son acte apparaît subitement à Lucquain : « Adieu, Madame, dit-il, vous ne me reverrez jamais... » Il n'a pas cependant renoncé à son dessein, comptant seulement sur une occasion plus propice. Le destin la lui fournit : Capigli a été capturé par un corsaire et quand Jeanniquette a perdu toute espérance de le revoir, que, sans soutien, réduite à une horrible misère, elle voit l'épuisement de ses enfans affamés, elle se dirige vers le palais des Vivalde et déclare à Lucquain qu'elle est à sa merci... Mais,
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dans un soudain réveil de noblesse, le séducteur sent ses yeux se mouiller : « Ma sœur! dit-il, en s'inclinant avec respect... » Puis, il veut la présentera sa femme, Fior d'Ombrie, à qui il révèle, avec enthousiasme, la sublime conduite de Jeanniquette. Enfin, pour que soit complète la récompense de la vertu, Pétrus veut que Capigli soit retrouvé chez un marchand d'esclaves de Janina, et que, racheté par Lucquain, il soit rendue sa loyale épouse, dans une félicité désormais sans mélange.
Une aimable berquinade encore, cette Daphné que le Lycanthrope humanisé donne, en novembre i843, au feuilleton du Messager. Il y « chante l'amour » ni plus ni moins que ces fades pastoureaux sur lesquels s'exerçait naguère la verve de Champavert.
Le jeune Délio s'est épris d'une passion très vive pour la fille d'un riche marchand de Gibraltar, jolie enfant de quatorze ans que sa grâce a fait surnommer Daphné. Cette idylle est contrariée par les parens de la fillette, qui la marient, contre son gré, à un anglais balourd du nom de Griffith. Mais voici qu'une épidémie de fièvre jaune éclate à Gibraltar, et les moins résolus de s'enfuir, Griffith le premier, sans plus de souci de sa jeune épouse. Délio, toujours épris, se présente à Daphné qui s'éva-
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nouit à sa vue et bientôt manifeste les symptômes de la contagion. Pour la sauver, le jeune homme va forcer la retraite d'un médecin anglais, le docteur Clem, qui, dans sa terreur du fléau, a préposé à la garde de son seuil un janissaire farouche, le marocain Abdoul. Trompant la vigilance de ce cerbère, Délio parvient jusqu'au docteur, qu'il décide à le suivre par l'offre de 5oo guinées et la promesse de pareille somme après la consultation. Escorté de son terrible gardien, le médecin se rend près de Daphné, et, sans grand espoir, prescrit un traitement. Puis, nanti du salaire promis, il repart, toujours suivi d'Abdoul. Mais dans une rue détournée, où tous deux se sont engagés à la nuit tombante, le marocain, dont la féroce cupidité s'est éveillée sous l'appât de l'or, poignarde son maître et lui tranche dextrement le col pour couper court à ses inanes protestations. Episode sanglant glissé là, sans doute, en réminiscence des formules d'antan. Mais l'histoire s'achève en allégresse. Le bonheur a plus fait pour le salut de Daphné que les prescriptions du docteur Clem ; enfin le trépas opportun de Griffith vient fort à point supprimer tout obstacle à la réunion dvs amans.
Voici maintenant un morceau plus substantiel, le Trésor de la Caverne d'Arcueil, une nou-
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velle qui a presque l'ampleur d'un roman et que publie cette même année i843 la Revue de Paris. Avec un art plus étudié, une recherche plus attentive des procédés et de l'expression, Pétrus nous conte une histoire habilement dosée de fantastique et de réel, une aventure dont les ressorts dramatiques s'enveloppent d'une présentation pleine d'humour et de pittoresque. Nous voici dans une chambre de la Bastille, écoutant le récit d'un prisonnier, — une victime delà tyrannie évidemment, mais qui n'a rien de l'âcreté des héros de Madame Putiphar. Un jeune homme se disant hollandais, Brederode, — tel est le nom de ce captif, — narre la tentative imprudente qu'il expie maintenant sous les verrous. Un soir qu'il traversait la Grève, il s'est vu interpeller par un moine, sorte de Gorenflot astucieux et peu gêné par les disciplines, qui lui propose de l'associer à une étrange expédition : il s'agit d'aller, avec quelques initiés, découvrir, dans la plaine d'Arcueil, un trésor fabuleux et de le soustraire, par habiles enchantemens, à la vigilance de son gardien, qui n'est autre que Satan en personne. Brederode, sceptique, mais curieux, se laisse enrôler dans l'équipe recrutée par le moine et dont l'auxiliaire essentiel est une agréable sorcière nommée Suzanne. Celle-ci, qui détient de son père, un berger
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des Landes, les formules d'exorcisme et les secrets de magie, est préposée à la mission de vaincre les résistances du Malin. Mais elle a beau se dévêtir, apparaître daus son coquet jupon garni de Valenciennes, sembler « une créature des anciennes races du monde, une courtisane de Babylone ou de Tyr, une prophétesse d'Hermopolis ou de Jephé », elle ne parvient à s'attirer du démon qu'une correction assez verte. A la deuxième tentative cependant, l'Esprit consent à ajourner à date fixe la remise du trésor. Or tout cela n'est que fantasmagorie truquée par le moine pour mystifier ses acolytes en stimulant leur zèle. En manière de transition du merveilleux au réel, le conteur explique qu'une légende, conservée dans le pays, attribue au trésor infernal une origine très humaine. Vers la fin du règne d'Henri IV, Jean Anspach, trésorier de la couronne, enrichi par d'improbes négoces et de nébuleux trafics usuraires, mais tourmenté dans sa vieillesse par l'avarice et la terreur d'être volé, est venu s'isoler dans la plaine d'Arcueil où il a fait creuser pour son trésor une mystérieuse caverne. Simulant la misère pour dérouter mendians et larrons, réduit à l'état de squelette, il se serait confiné là dans une impénétrable solitude, puis, un beau jour, il aurait subitement disparu, avec un
neveu qui partageait sa retraite, sans que ni perquisitions ni descentes de justice pussent découvrir ce qu'ils étaient devenus...
Au jour fixé pour la suprême tentative, l'équipe du moine s'est rendue sur place au grand complet. Déjà la pythonisse commence ses incantations, lorsque, tout à coup, la bande se trouve cernée de mousquets : ce sont les sbires de Voyer d'Argenson, que commande en personne le fameux lieutenant de police : — « Au nom du roi, Messieurs, je vous arrête! »... Et le terrible policier s'adresse à chacun des assistans, en les désignant par leurs noms véritables : — (( Monsieur le prieur Bacheville, dit-il au moine... — Mademoiselle de la Filandière, ditil à la fausse Suzanne, avec un sourire connaisseur. On fouille la caverne d'où on extrait le diable, — une figure noircie à cornes postiches : c'est François, le domestique du prieur. Puis on explore le parc: alors des clameurs s'élèvent tandis que se répandent des émanations soufrées... On vient de découvrir un trou profond, sorte d'escalier de cave au bas duquel se débat le prieur, comme un hanneton qu'on a mis sur le dos. Cet incident fortuit a révélé la piste mystérieuse. Le souterrain exploré, on rencontre une grille qu'on force ; puis des ténèbres... une cellule où gisent deux cadavres
parfaitement conservés, un Vieillard étique, un jeune homme : c'est maître Jean Anspach et son neveu. Enfin apparaissent cinq barils pleins de carolus et d'écus d'or, deux bahuts débordans de bijoux, de vases précieux, — le trésor de Cléopâtre ou la cassette de Louis XI. Mais d'Argenson a ramassé, bien en vue sur le sol, un petit livret revêtu de cuir historié : c'est le carnet où Adolphus a transcrit ses mémoires d'agonie, le tragique secret de cette double mort... On sort de la crypte; le lieutenant établit garnison autour du souterrain et l'on part << triomphant comme Jason revenant de Colchide )).
Cependant le charme de la magicienne Suzanne opère tout à fait sur d'Argenson : il se fait narrer par elle l'histoire de Jean Anspach et de son neveu ; puis c'est la lecture des notes du portefeuille : « — Adolphus, neveu de maître Jean Anspach, — tel est le début — à ceux qui pourront pénétrer dans ce repaire, si jamais le ciel le permet... salut, amitié et bonheur, pitié pour moi !... » Suit le sombre récit: Adolphus est venu habiter chez son oncle, mais l'avare, qui se méfie, lui a assigné une chambre isolée et l'y surveille. Une nuit, réveillé par un bruit, le jeune homme aperçoit Anspach se dirigeant vers sa cachette ; intrigué, il sautedansle
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jardin, pénètre derrière lui dans le souterrain et le voit devant son veau d'or : — Misérable ! s'écrie Anspach en l'apercevant..., et l'avare, affolé, repousse brusquement la lourde grille, qui se referme... Horreur ! la porte en fer ne peut s'ouvrir que de l'extérieur... c'est donc la mort, après la longue, l'affreuse agonie que note placidement le stoïque Adolphus.
D'un dernier trait, avec plus d'ironie que de virulence, Pétrus conclut par cet épilogue drolatique : alors que d'Argenson déjeune galamment avec Suzanne, un ordre du Roi prescrit que le trésor soit versé à la cassette de la couronne et que l'équipe du prieur, — à l'exception de la seule pythonisse — soit conduite à la Bastille. Brederode doit y mourir, après douze ans de captivité. Pétrus se borne à raconter, sans plus acre commentaire, avec enfin la sérénité de l'artiste.
11 nous faut encore compulser les périodiques de l'époque pour en exhumer ce qui appartient à l'ultime production de Pétrus. Jules Claretie en avait dressé un premier état, augmenté plus tard par Asselineau. Nous y avons nous-même ajouté quelques titres, à la suite d'une dernière exploration ; encore nous garderons-nous d'affirmer qu'il ne reste rien à découvrir.
Sa signature s'égare en effet là où l'on s'attend le moins à la rencontrer, — - le plus souvent en des publications disparues dont les titres mêmes sont oubliés. Tel est le Commerce, — grand quotidien « politique et littéraire », fondé au début de la Restauration, — où sa part est marquée, de i84i à i845, par deux contes et une série de feuilletons dramatiques. C'est d'abord, en juin i84i, le Capitaine Fi'ançois de
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Civile, sorte de légende-chronique dont le héros, bien marqué de l'empreinte de son créateur, est un rude ligueur qui nous offre un merveilleux exemple de vitalité : terriblement arquebuse, laissé pour mort sous un tas de cadavres, puis reconnu et soigné par son valet, il est ensuite, selon un vieux dicton « trois fois occis, trois fois enterré, et trois fois par la grâce de Dieu ressuscité ».
Voici encore, dans le Commerce de décembre i845, une autre fantaisie : le Fou du roi de Suède. Mais ce qui le plus mérite attention, c'est la chronique théâtrale hebdomadaire que fait assidûment Pétrus dans le même journal, du i5 avril au i!\ juin \%h-\- Etrange vicissitude qui fait de lui, après la retraite obstinée, l'assistant obligé des spectacles et replace le solitaire dans la vague vermeille des prestiges mondains. C'est pour lui d'ailleurs l'occasion de montrer, sous l'aspect nouveau de sa ferme critique, l'originale souplesse de son talent.
Qui songerait encore à chercher sa prose dans le Journal des Chasseurs, petite revue spéciale où nous trouvons de lui, dans le numéro de janvier i846, une fantaisie bien à sa place: Quelques mois chez les Amazoulous. G'est un récit de chasse, qui nous est évidemment transmis de seconde main; mais quelle chasse!...
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Pétrus n'a cure de vénerie mesquine ; il lui faut des éléphans, qu'il fait défiler par troupes gigantesques, et dont le massacre, il va de soi, constitue, en fin de journée, le plus copieux tableau.
Plus aisée à inventorier est la série qu'il distribue à VArtiste, de i844 à 18^7. Toujours amateur de prouesses excessives, il suppute, dans une fantaisie sur le Vert-Galant, le nombre des aventures de la Reine Margot et des paillardises du Béarnais. Mais loinde réveiller l'humeur bilieuse du pamphlétaire de Madame Putiphar, cette activité amoureuse ne lui est plus que motif de louange et de regret pour la robuste galanterie du bon vieux temps. Le Lycanthrope s'est décidément amadoué. Sa verve cependant n'est pas émoussée : dans une suite de chroniques où il traite de la Chaussure chez les Anciens et chez les Modernes, il se livre à d'amusantes variations philologiques. Entre temps, il octroie son tribut à la Muse au moyen de trois sonnets et de deux poëmes sur l'Amour et sur l'Art.
Signalons encore, dans VArtiste de i845, une fantaisie sur le Général Marceau et Clémence Isaure. Il clôt enfin, en 1847, sa collaboration à cette revue par une imitation remarquable de Montaigne sous le titre : Du Jugement publique, qui est un ingénieux pastiche de l'auteur des Essais.
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Nous n'aurons garde d'omettre ici deux morceaux de la meilleure veine de Pétrus Borel : c'est dans la prestigieuse édition des Français, de Curmer, deux types, le Croque-Mort et le Gniaffe qui sont entre les plus réussis de cette collection. Le Croque-Mort, illustré d'une figure hors-texte et de quatre vignettes d'Henri Monnier, est bien le plus remarquable spécimen de cette bouffonnerie macabre où excelle Pétrus. Sa verve y éclate à chaque ligne en drôleries sinistres, en à-peu-près et en calembours funèbres jaillis de cette gaîté qui lui est propre, — le burlesque dans la mort.
Intraitable toujours, Pétrus trouve dans cette publication le motif d'un différend avec Curmer : on n'est pas d'accord sur le prix de l'article et l'affaire est portée devant le Comité de la Société des Gens de Lettres, qui donne tort à l'auteur ! Curmer, bon plaideur, lui offre une transaction ; mais Pétrus ne compose jamais. Il faut, pour en sortir, l'intervention de Balzac, qui, dans une lettre persuasive, citée par M. Vicaire, représente à Curmer que « le type du Croque-Mort est un des meilleurs des Français, que la raideur de M. Pétrus Borel vient sans doute de la conscience de ses longs labeurs... » Citons encore, comme document de cette querelle, la lettre suivante de Pétrus à Balzac :
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« Je suis bien fâché, cher Monsieur, de venir vous occuper de moi quand tous vos instans sont déjà si remplis et si précieux. Cependant puisque vous avez été assez bon pour vouloir bien vous intéresser au sort de mon article : Le Croque-Mort, de si triste mémoire, et chercher à réparer l'injustice de M. Curmer à mon égard, j'ose espérer, Monsieur, que vous me pardonnerez cette démarche. C'est samedi prochain la mise en vente. Si vous pouviez me faire connaître avant ce terme le résultat de votre négociation en ma faveur, à la Presse, j'en éprouverais une vive satisfaction, et je me considérerais de plus en plus votre très obligé et très sincère serviteur. Recevez, s'il vous plaît, Monsieur, l'assurance de ma haute et parfaite admiration. »
6, quai de Béthune l.
En fin de compte, Balzac fît accepter à Curmer, comme solution transactionnelle, d'insérer dans les Français un second article de Borel, dont le prix devrait être à l'avance bien arrêté. Ce nouvel article, ce fut le Gniaffe que Curmer présenta avec l'appoint de deux beaux dessins de Meissonier, — un jeune peintre auquel Pétrus
i. Lettre inédite : collection Spoelberch de Lovenjoul.
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Borel prédit « le plus bel avenir ». Sur ce type de fruste originalité que n'a point affadi l'insipide frottis social, sa verve s'escrime en traits d'un intarissable humour. Et pour que l'érudition philologique ne perde pas ses droits, il termine en découvrant au mot gniaffe une étymologie hellénique...
Nous trouvons enfin, dans la Sylphide de Villemessant, années i843 et i8l\li, deux nouvelles de Pétrus : la Famille Wakefield et Gottfried Wolfgang. De la Famille Wakefield, histoire doucereuse et sans accent, il y a peu à dire. Mais il convient d'insister davantage sur Gottfried Wolfgang.
C'est un récit fantastique, sombre et terrifiant comme un rêve d'Edgar Poë. Le conteur prétend l'avoir trouvé dans les papiers que lui a remis un hôtelier de Boulogne et que celui-ci tenait lui-même d'un jeune Anglais, son hôte de passage. Ce dernier, garçon taciturne et singulier, avait un jour quitté l'hôtel pour se diriger vers la jetée et n'avait plus reparu. Le récit trouvé dans ses papiers se place au temps de la Révolution : le héros, un étudiant allemand, du nom de Gottfried Wolfgang, visionnaire et enthousiaste, avait poussé si loin ses rêveries abstraites sur les essences spirituelles qu'ilavait fini par se former, comme Swedenborg, un
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monde idéal gravitant autour de lui, hallucinations qui devaient le conduire à la folie. N'est-ce pas à son ami Gérard de Nerval, dont le premier internement eut lieu en i84i, que songe ici Pétrus Borel ? Cette réminiscence s'affirme assez bien lorsqu'il nous montre son héros hanté par le souvenir d'une femme d'une beauté merveilleuse, aperçue en rêve, et dont la vision le poursuit d'un inguérissable regret. Par une nuit d'orage, le jeune étudiant erre par les rues endormies du Paris de la Terreur ; tout à coup il se heurte à une charpente sinistre : c'est la guillotine. A la lueur d'un éclair, il aperçoit, assise sur la marche basse de l'horrible escalier, une femme vêtue de noir, les cheveux épars, le corps penché en avant. Il s'en approche et, lorsque l'inconnue lève vers lui son visage mortellement pâle et ses yeux égarés, il croit reconnaître celle dont l'image hallucinante obsède à toujours son esprit. A ses questions l'inconnue répond qu'elle n'a ni famille, ni amis, que son asile est dans la tombe. Et comme elle accepte le seul refuge qu'il puisse lui offrir, il la conduit, à travers la cité lugubre, jusqu'à sa chambre d'étudiant. Alors il peut admirer sa rare beauté, son teint éblouissant dont la pâleur s'avive encore d'une chevelure de jais. Une particularité le retient : pour tout ornement, l'inconnue
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porte au cou un ruban de velours noir que ferme une agrafe de diamant. Dans l'ivresse du moment, il lui déclare sa passion, il lui ditquel fantôme mystérieux elle incarne pour lui ; elle lui avoue que de son côté elle se sent portée vers lui par une impulsion surnaturelle. Et ils se jurent d'être l'un à l'autre à jamais. Le lendemain Gottfried sort, dès le matin, pour chercher un appartement plus convenable, et, quand il revient, il trouve sa compagne endormie encore sur le fauteuil où elle a voulu passer la nuit, son bras étrangement replié sur sa tête pendante. Il lui parle, elle ne répond pas. Il touche sa main, cette main est glacée; son pouls ne bat plus, son visage est livide: elle est morte!... A ses cris, les voisins accourent. Un officier de police requis, s'approche du cadavre et recule d'effroi: — « Grand Dieu! s'écrie-t-il, comment cette femme est-elle ici?... Hier, elle est morte sur l'échafaud ! » Subitement Gottfried s'approche, presse l'agrafe qui fermait le collier de velours noir... Horreur! il découvre la trace sanglante du couperet !
L'invraisemblance de cette histoire doit s'expliquer d'une manière toute naturelle, ajoute Pétrus, lorsqu'on saura que Gottfried Wolfgang mourut, quelque temps après, dans une maison de fous.
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Or cette histoire hallucinante, nous la trouvons ailleurs, développée, transformée en roman, sous une autre signature. En i85a, Alexandre Dumas, qui si volontiers prend son bien où il le trouve, s'approprie sans vergogne le sujet de Gottfried Wolfgang, l'accommode à sa manière, l'agrémente d'épisodes et de détails de son crû, substitue au héros de Borel le conteur Hoffmann, venu jeune à Paris, sous la Révolution, fait de la mystérieuse guillotinée la danseuse Arsène, une maîtresse de Danton, puis assemble le tout en un volume de la série des Mille et un fantômes, sous le titre de la Femme au collier de velours.
Ce plagiat manifeste s'aggrave d'une particulière audace. Pour mieux démarquer et faire sienne l'œuvre de Pétrus, Dumas n'hésite pas, dans le préambule de son récit, à en certifier l'origine. Après nous avoir conduit à l'Arsenal et narré maints détails de la vie intime du bon Nodier, Dumas nous fait assister aux derniers momens de l'aimable conteur. Sans grand risque d'être contredit, il nous initie à ses ultimes entretiens, se fait raconter une histoire fantastique que Nodier n'a pas eu le temps de mettre en œuvre et confier par lui le soin de l'écrire à sa place. Ce sera la Femme au collier de velours.
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Quel que soit le sans-gêne dont use Dumas avec l'œuvre d'autrui, on s'étonne cependant qu'il n'ait pas reculé devant un pareil expédient. Sans doute, Pétrus est en Algérie, étranger désormais à la vie littéraire, mais tout de même il n'est pas mort et le roman de Dumas pourrait bien aller jusqu'à Mostaganem. Sans doute aussi la Sylphide paraît encore et ses collections sont toujours dans le commerce : or la publication de Gottfried Wolfgang ne remonte qu'à sept ans et le larcin pourrait aussi bien être découvert. Il semble pourtant que personne n'y ait pris garde : le pauvre Pétrus est-il donc déjà si oublié qu'on puisse impunément se permettre un tel pillage de son œuvre ? Quoi qu'il en soit, le délayage romanesque de Dumas n'ajoute rien à la concise narration de Pétrus, dont la poignante sobriété nous émeut autrement que la prolixe adaptation de son imitateur.
Il ne suffit pas à Pétrus de fournir une copie assidue aux publications d'autrui. Il n'est pas guéri de cette ambition, qui ne lui réussit guère, d'exploiter pour son compte des journaux et des revues. Nous savons qu'il en a fait naguère une expérience rebutante avec sa brève Liberté des Arts. Il rêve maintenant d'un quotidien, qui serait un nouvel exutoire à sa bile, et il fonde, en juillet i844, le Satan, titre prometteur que rehausse d'une allégorie diabolique une assez fruste vignette. La prose de Pétrus s'y reconnaît sans peine sous la signature éditoriale : Satan, dans trois ou quatre chroniques, exemptes pourtant de toute couleur infernale. Relevons, après un article peu offensif sur la Presse en 18UU, ce titre : l'Ancien et le nouveau livre d'Or, qui nous révèle un Satan
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à tendances moralisatrices bien surprenantes. Savez-vous ce que préconise ce démon qui est plutôt l'Esprit du Bien ? De tenir registre, pour l'édification publique, des traits généreux et des actions d'éclat, quelque chose comme les Annales du Mérite, le Livre d'Or de la Vertu. Louable chimère, à la vérité, mais utopie calamiteuse pour le succès d'un journal où la malsaine curiosité du commun lecteur néglige volontiers les fastes du devoir pour l'attrait d'un beau crime ou le piment de quelque scandale. Aussi le Satan ne vécut-il que peu de semaines. Dès le 8 septembre i844, il fusionnait avec le Corsaire pour devenir le Corsaire-Satan, jusqu'au 12 mars 1847, date à laquelle il reprenait son titre primitif : le Corsaire.
Mais déjà l'activité de Pétrus est dirigée vers une autre entreprise. Avec Deschères, il fonde la Revue Pittoresque, magazine littéraire illustré pour lequel il rêve du concours « des meilleurs artistes. » On y revoit, comme il convient, Célestin Nanteuil, puis un jeune vignettiste du plus aimable talent, Edouard de Beaumont, mais aussi d'autres illustrateurs dont les bois malhabiles n'ajouteront rien au prestige de la publication. On y donnera peu d'inédit : Pétrus y insère cependant une nouvelle incolore, Miss Hazel, qu'il rehausse de deux vignettes de Cèles-
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tin Nanteuil. Mais on s'attache à des réimpressions de choix : notons en i844 et i845, les Deux Rendez-vous et le Meilleur Roi de France, de Gérard de Nerval. Celui-ci est d'ailleurs l'un des auxiliaires les plus assidus, sinon un associé de l'entreprise. A son retour d'Orient, il a renoué avec son camarade Pétrus une intimité que leurs infortunes respectives avaient, quelques années, interrompues. Ensemble ils veulent créer, comme annexe à la Revue Pittoresque et dans les mêmes bureaux, une maison d'édition, d'où devront sortir de beaux livres, imprimés avec luxe. Ils en font un premier essai avec le Diable Amoureux de Cazotte, auquel la préface de Gérard et les dessins d'Edouard de Beaumont ajoutent un nouvel attrait. On sait que le livre parut sous la firme fantaisiste d'un certain Ganivet, qui cumulait avec sa profession de crémierlaitier les tranquilles fonctions de caissier de la Revue Pittoresque. Peut-être cependant est-ce à cette compétence financière qu'il faut attribuer l'annonce imprévue que nous lisons sur la couverture du Diable Amoureux, d'un Manuel comparé du Capitaliste ou Barème des Affaires avec des tables pour le calcul des intérêts et des rentes... Est-ce aussi à l'initiative de Pétrus et de Gérard qu'appartient ce projet d'une édition de la Bible, ancien et nouveau testament, en
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vers (!) dont le titre est annoncé sur la même couverture ?
Plus réelle doit être la publication de l'Ane d'Or, « écrin littéraire édité sous le patronage des Lucien, des Apulée, des Erasme, des Quevedo, des Boccace et des Saint-Evremont de notre âge ». Pour blasonner ce noble recueil, on fait appel aux lumières héraldiques d'André Borel d'Hauterive et du comte de Grammont, qui règlent ainsi un dispositif somptueux d'armoiries : « D'azur à l'Ane d'Or passant, Vécu sommé d'une couronne de feuilles de chardon et de perles alternées, et timbré d'un casque ailé posé de trois quarts, la visière ouverte avec les lambrequins des émaux de Vécu ; pour cimier une étoile d'argent ; pour supports : à dextre, un dragon de sinople armé et lampassé de gueule, colleté et enchaîné d'or, à senestre et pour devise :aurea patientia ex mente divina1 ».
Certes nous voici loin du jacobinisme d'antan. Mais que ne faut-il pas attendre de la fantaisie qui doit éclore d'une association de Gérard et de Pétrus ? De ce dernier, Jules Claretie note, dans le recueil de l'Ane d'Or, une série d'articles, et cite une description des Jardies, « la maison de M. Balzac ». Mais nous trouvons
i. Jules Claretie. Pctrus Borel le Lycanthrope.
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dans un autre volume, publié sous le même titre, en i845, un rappel assez complaisant des doctrines religieuses du Mapah et de l'Evadaïsme. Faut-il donc s'étonner? Ne sommesnous pas ici sous le patronage de Lucien et d'Apulée, dans le cénacle des utopies brillantes et des rêves renouvelés d'Alexandrie !
Un jour hélas ! il advint ce qu'il devait advenir d'une telle entreprise : le blason de l'Ane d'Or fut effacé de la porte et la Revue Pittoresque cessa de paraître.
Cet échec marque pour Pétrus l'envol de la dernière illusion. Que peut-il d'ailleurs espérer des temps nouveaux ? Dès iS^o, la tourmente romantique est abattue et l'ère des paroxysmes est close. Or la voix du Lycanthrope ne doit bien résonner que dans la tempête ; le retour du calme plat laisse sans écho ses sonores invectives. Il ne marche plus désormais que dans une atmosphère de désastre ; ses frères de combat, désenchantés, vieillis, ne songent plus qu'aux emplois tranquilles dans une société apathique et indifférente. Lui-même, déçu dans tous ses espoirs, accablé par l'insuccès du Satan et la chute de la Revue Pittoresque, miné par la fièvre, découragé par le malheur, n'est plus que l'ombre de lui-même. A défaut de l'île déserte et du Missouri, qu'il rêvait déjà dans la jeunesse des Rhapsodies, il n'entrevoit plus que
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l'exil dans une terre nouvelle, où les semences d'une humanité rajeunie feront germer une moisson de poètes. Ses regards alors se tournent vers cette jeune colonie qu'on organise, entre la mer et le désert, vers l'Algérie, dont il célèbre, avec un regain d'enthousiasme, l'avenir littéraire, dans une chronique que publie l'Artiste le 23 novembre i845.
« Un jour, nous dit Jules Claretie, Théophile Gautier le rencontra sur le boulevard, promenant sa pâleur et son ennui : « Ecoute, lui dit-il, (( je puis te trouver un emploi. — Lequel? dit <( Pétrus. — Tu as toujours aimé la vie sauvage <( et libre. Que dirais-tu d'un poste en Algérie ? — <( Rien. Je partirais. » Gautier alla trouver Mme de Girardin, et l'on obtint pour Borel la place d'inspecteur de la colonisation de Mostaganem. »
Sur cette nomination, le dossier du fonctionnaire, conservé aux Archives Nationales, nous fournit une documentation plus précise. C'est d'abord une requête que Pétrus adresse, le 3 décembre i845, au ministre de la Guerre, à laquelle sont jointes deux lettres de recommandation de députés, MM. Janvier et Liadère, et une attestation de M. Mortier, architecte des chemins de fer et du collège de Joinville à Brest, sans doute un ancien camarade de l'atelier Garnaud. Nous transcrivons cette supplique
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sur l'original, écrit comme tous les rapports et la correspondance de l'inspecteur Borel, d'une belle écriture renversée, avec un graphisme appliqué de candidat fonctionnaire :
« A son Excellence Monsieur le Ministre de la Guerre.
(( Monsieur le Ministre,
« Depuis longtemps, poussé par mes goûts naturels et mon activité, j'ai conçu le plus vif désir de passer en Algérie, où mes connaissances et mes études me semblent devoir trouver une utile application.
« Je suis informé que plusieurs places d'inspecteur de la colonisation se trouvent actuellement vacantes. J'ose me croire l'aptitude nécessaire pour occuper convenablement l'un de ces emplois, et j'ai en conséquence l'honneur de solliciter de votre Excellence de vouloir bien me l'accorder.
« J'ai été élevé à la campagne dans le Lyonnais et dans les Alpes et j'y ai presque toujours vécu. Je me suis occupé très particulièrement d'économie rurale, en théorie comme en pratique. J'ai cultivé de mes propres mains et j'ai dirigé des cultures. L'éducation du bétail m'est assez familière. J'ai exploité moi-même de
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petites propriétés aux environs de Paris et dans le département de la Marne, commune de Baizil, canton de Montmort, arrondissement d'Epernay. Je prendrai encore la liberté d'exposer à votre Excellence, que je suis architecte, que j'ai même quelque habileté et quelque expérience dans cet art, comme dessin et comme construction. J'ai suivi l'école royale des Beaux-Arts pendant plusieurs années. J'ai été employé comme dessinateur et comme inspecteur par divers architectes de Paris et de la province ; j'ai pris part à la construction de plus de soixante bâtimens de destination différente, et enfin j'ai construit, en mon propre et privé nom, plusieurs maisons dans Paris que je puis indiquer au besoin.
« Je crois devoir également vous informer, Monsieur le Ministre, qu'ayant depuis longtemps le projet de passer en Algérie, je me suis appliqué à acquérir quelques notions d'Arabe, sous la direction de M. le docteur Perron, médecin au service de Méhémet-Aly, aujourd'hui résident au Kaire, et que mon intention est de me vouer spécialement à l'étude de cet idiome, si, comme je l'espère, votre Excellence daigne faire bon accueil à la présente demande.
« Je vous prie bien respectueusement, Monsieur le Ministre, de me pardonner de m être
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arrêté si longuement sur les quelques connaissances qui peuvent me recommander efficacement à vos yeux; mais votre Excellence voudra bien ne voir, dans cette énumération, qu'une marque de mon vif désir d'obtenir un emploi pour lequel je me sens beaucoup de goût et quelque aptitude et de la conviction où je suis d'être à même d'en remplir les devoirs.
« J'ajoute à cet exposé quelques détails que, pour l'appréciation de ma demande, peut souhaiter de connaître votre Excellence. J'ai trente-cinq ans, je jouis d'une santé parfaite, d'une complexion robuste, et je suis habitué à la vie la plus active et la plus dure. J'appartiens au village de Grandvillars i Hautes- Alpes) par mon origine et ma famille, bien que je sois né à Lyon. Cette dernière circonstance, à laquelle je dois de pouvoir revendiquer le titre de compatriote de votre Excellence, ajoute à l'espérance que j'ai de voir ma demande favorablement accueillie par elle.
(( L'éloignement de la plupart des députés et des personnes haut placées qui veulent bien m'honorer de quelque intérêt ne me permet pas de joindre à ma demande toutes les attestations et toutes les recommandations qui eussent pu la légitimer. En faisant la part de ces circonstances et de l'urgence, votre Excellence
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voudra bien suppléer à ce qui me manque sous ce rapport par le bienveillant examen de mes titres et par sa bonté, sur laquelle je fonde mon meilleur espoir. S'il vous était possible, Monsieur le Ministre, de m'accorder l'emploi que je souhaite si ardemment d'obtenir, cette faveur de votre Excellence aurait la plus heureuse influence sur toute ma vie et remplirait mon cœur d'une reconnaissance aussi durable que profonde.
« J'ai l'honneur d'être, Monsieur le Ministre, avec la plus haute considération de votre Excellence
« Le très humble et très obéissant serviteur,
Paris, 10, rue de Stockholm4.
Hélas! dans ce rappel de ses titres et l'étalage de ses références, le pétitionnaire se garde bien, — il va de soi — de glisser la moindre allusion à ses mérites littéraires...
La décision ne se fit pas attendre : le i3 décembre, Pétrus Borel était nommé inspecteur de colonisation de 2e classe, et il lui était enjoint, par avis du ministre de la Guerre du 27 décembre, « d'avoir à se rendre à Marseille,