AMBASSADE EN CHINE ET AU JAPON
pins prudent de les mener par la ruse ; un fait le scandalisait au suprême degré, c'est l'usage qu'ont les Barbares d'être fier/ de leurs fenmies : lorsque le Barbare américain Parker et le Barbare français Lagrenée étaient à Canton, ils avaient osé amener avec eux leurs femmes 1 II avouait qu'un pareil procédé l'avait confondu, et que, devant ces femmes^ il s'était senti bien mal à son aise, tandis que, elles, au contraire, paraissaient charmées de l'honneur qu'il consentait à leur faire. D'après ce document officiel, avec des gens aussi peu civilisés que les Barbares européens, aussi çtupides et inintelligents dans leur style et dans leur langage, avec des gens qui se laissent gouverner par des femmes, mieux valait se fendre la langite et se cautériser les lèvres, c'est-à-dire les laisser agir follement, que de chercher vainement à leur faire entendre raison.
Si nous avons une triste opinion du caractère des Chinois, ils semblent nous le rendre avec usure ; dans un manifeste publié en 1851, les Européens étaient ainsi traités par un gouverneur chinois : « Barbares haïssables I Barbares dégoûtants! essayez donc de vous mirer dans une glace l Voyez-vous-y I Vous n'êtes que des bêtes et des animaux, ne différant des brutes que par votre manière de parler... Avec votre opium, vous avez entamé la vie et la santé de notre peuple ; avec vos clippers, vous vous êtes emparés violemment des sources de nos gains. Insatiables comme des baleines toujours prêtes à dévorer, persévérants comme des vers à soie détruisant la feuille des mûriers, vous ne cessez de poursuivre vos empiétements.
« Que l'on vous accorde un pas, vous en faites deux immédiatement... Vous pensez qu'en agissant confor-
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mément à vos plans, vous arriverez à vos fins, et voib vous apprêtez à agir comme le tigre et le loup parm les bêtes ; mais savez-vous que notre peuple ne vou regarde que comme des oiseaux dans une cage, dv poissons dans un filet, des chiens dans une trappe e' des moutons dans un parc? Un beau matin, lorsque L rage du peuple aura éclaté, spontanée et soudaine vous vous trouverez tous assaillis ; vous serez égorgés, ne laissant pas de vestiges après vous. Le présent édi' est publié pour votre information. »
Voilà des imprécations terribles que plusieurs centaines de millions d'hommes répètent à l'unisson! Mais entre de telles menaces et l'exécution de ces effroyables projets, il y a un monde : les Chinois, plongés dans une profonde léthargie, nous paraissent incapables de se soulever d'un commun accord, commi' le firent autrefois les Japonais, et d'ourdir contre les Européens un. complot véritablement sérieux. On a cependant beaucoup trop rabaissé le courage des Chinois : les derniers combats ont montré qu'ils étaient capables d'une certaine opiniâtreté dans la défense. Leur, armée, qui peut compter environ uu million d'hommes, n'offre, il est vrai, rien de formidable que sa masse; les Chinois ignorent l'art des évolutions militaires : ils sont, en général, fort mauvais canonniers, et, suivant un missionnaire, un soldat européen peut brûler au moins vingt cartouches avant que le Chinois ait tiré un seul coup ; cependant les dilficultés d'une guerre lointaine n'en restaient pas moins immenses. On en a triomphé.
Nous ne suivrons pas M. le marquis de Moges dans tous ses voyages : à Formose, ce paradis trop vanté d6
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rextrôme Orient; à Chang-haï, que notre consul M. de Montigny a rendu si favorable aux Européens; dans le Peï-ho, qui a été ensanglanté par une infâme surprise ; à la porte de Pé-king ; au milieu des plénipotentiaires du Céleste-Empire^ et à quelques pas de la grande muraille.
L'ambassade fit ensuite voile pour le Japon, ce curieux empire du Soleil Levant Par leur caractère, les Japonais diffèrent essentiellement des Chinois : les uns sont probes, fidèles, honnêtes^ tandis que les autres sont vils, bas et rusés ; les Chinois vivent dans la vermine et s'affublent de haillons; les Japonais ont, au contraire, le critérium du bonheur : la propreté, a Le Japonais^ dit M. le marquis de Moges, est d'un naturel ei^oué, intelligent^ avide d'apprendre; le Chir nois méprise tout ce qui n'est pas de son pays. Tout dénote donc dans l'habitant de Nippon une race super rieure à celle qui peuple la Chine. »
Cette nation parvient tellement à se faire aimer, que saint François Xavier disait souvent : « Je ne saurais finir lorsque je parle des Japonais. Ce sont véritablement les délices de mon cœur I » Pendant longtemps, les Japonais se sont fait du suicide une sorte de point d'honneur : la moindre insulte avait immédiatement pour conséquence un meurtre volontaire ; des robes étaient destinées au jour du suicide, des professeurs instruisaient la jeunesse sur la manière de s'ouvrir le ventre selon les règles de la plus stricte étiquette; aujourd'hui l'usage du suicide est tombé en désuétude, et personne ne songe à s'en plaindre.
Les Japonais sont dans une période littéraire comparable à celle de Louis XIV; il y a actuellement,
parmi eux, des savants, des écrîyains de premier ordre, de profonds érudits, dont nous ne connaissons pas seulement les noms.
Les grands hommes de l'extrême Orient ont peu de retentissement en Europe, et les taïcouns les plus fameux nous sont complètement inconnus; les* Japonais sont plus avancés : ils savent apprécier notre histoire, et le nom de Napoléon est presque populaire chez eux.
Nous remarquons^ dans les Souvenirs d'une ambassade au Japon, quelques détails dont nous ne voulons pas contester la valeur, mais qui nous semblent en désaccord avec les renseignements des autres voyageurs : M. le marquis de Moges prétend, par exemple, que les Japonais ont une grande tolérance ou plutôt une grande indifférence en matière de religion; nous avions toujours cru le contraire, avec Siebold, de Jancigny, Fraissinet, Léon de Rosny et beaucoup d'autres autorités.
Quoi qu'il en soit, le nouvel ouvrage est d'une lecture agréable, séduisante môme : le style, qui est l'instrument harmonieux dont tous les savants devraient apprendre à jouer, est élégant, facile, sans prétention. M. le marquis de Moges înslruit, intéresse et charme tout à la fois, souhaitons que ses Souvenirs deviennent aussi ceux de tous.