L'ABBÉ HUC
Ce n'est pas la balle qui tue^ c'est la destinée, disent les Arabes ; ne serait-on pas tenté de prononcer cette parole de fataliste sur la tombe de l'abbé Hue, ce lazariste hardi qui, pendant plusieurs années, affronta les périls du martyre, et qui, de retour, paisiblement installé dans sa patrie, est mort, alors qu'il pouvait aspirer encore à de longs Jours l
Le célèbre missionnaire naquit à Toulouse le 1^' août 18i3; élève distingué du séminaire de cette ville. Rue y devint maître à son tour. Cependant, le paisible professorat convenait peu à cette âme ardente, à cette imagination fiévreuse où fermentait le brûlant désir d'aller au loin prêcher la vérité aux nations.
Les dangers qui se dressent sous les pas des frères
de saint François-Xavier^ il les regardait en face^ d'un esprit ferme et d'une âme inébranlable. Il entre encore Jeune dans la congrégation des PP. lazaristes, et rêve à l'extrême Orient, cette terre promise des missions évangéliques^ ou plutôt cette immense sépulture où furent ensevelis un si grand nombre de fervents apôtres. Au mois de février 1839, lejeune missionnaire partit du Havre pour la Chine. Le brick Adhémarj qui emportait Hue et ses compagnons dans les lointains parages du Grand Océan, sillonna les mers pendant cinq mois et detmi, et toucha définitivement Macao dans des circonstances peu favorables. Les Anglais conunençaient à faire gronder le canon européen sur les côtes du Céleste-Empire, et le vénérable Perboyne^ lazariste français^ allait mourir glorieusement pour le Christ. La guerre de l'opium fut longue et opiniâtre, la puissance britannique promena son pavillon sur le fleuve Bleu, saccagea plus d'une grande cité sur son passage,. et mouilla ses steamers et ses vaisseaux de ligne jusque sous les murs de Nan-king; l'orgueil chinois fut profondément humilié.
Alors la question de Chine était, à peu de chose près, le pendant de celle de 1860; les Chinois se soumettaient en apparence devant la supériorité des Européens, mais n'en méditaient pas moins sourdement l'expulsion des audacieux Occidentaux. Cette haine implacable, enracinée, cachée parfois sous le voile de l'astuce et d'une basse obséquiosité, a pu échapper à la perspicacité des diplomates; mais, aux yeux des pauvres missionnaires, elle se révèle tout entière, elle éclate sans ménagements, sans scrupule.
Aj?rôs avoir été détenu dans les prisons de Vou-
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tchang-foa, le missionnaire Perboyne avait payé de la vie sa sainte intrépidité ; ce fut alors que Hue eut le courage de revêtir les habits teints de sang de son glorieux confrère^ et marcha résolument dans une voie qui pouvait le conduire à la même fin.
On peut à peine concevoir les souffrances, les privations que subirent Hue et son compagnon, le père Gabet, dans cette entreprise, au premier abord surhumaine. — Franchir le centre de l'Empire Chinois; habiter au milieu de ces peuples essentiellement méfiants; vivre, pour ainsi dire, côte à côte avec les prêtres d'une religion à juste titre soupçonneuse et inquiète; endurer tantôt un froid intense, tantôt une chaleur tropicale, tantôt la faim, tantôt la soif; annoncer en tous lieux, en dépit des ordres cruels des potentats barbares et des menaces des fanatiques, la parole du vrai Dieu, telle est l'œuvre des PP. laza^ listes Hue et Gabet; telle est, en quelques mots, l'histoire de ces deux hommes de vertu, de courage û exceptionnels !
Peu de relations ont été accueillies avec plus d'empressement que celles de ce pauvre missionnaire, qui conduisait avec une franche bonhomie, un laisser- aller plein de charme, ses lecteurs au milieu des territoires inhospitaliers du Tibet, dans le sanctuaire presque fantastique des lamas, dans les grjttes de religieux qui ne mangent qu'une fois par semaine, dans les gorges majestueuses de montagnes deux fois plus haates que le mont Blanc, dans les villes populeuses de la Chine, à Pé-king, etc. Les savants, les sinologues surtout, élevaient bien de temps en temps une voix iiccQsatrice et mettaient en garde le public contre les
in PEUPLES ET VOYAGEURS. |
descriptions parfois exagérées de Texcellent M. Hac ; { on se défiait de la véracité de quelques peintures, et i Ton soupçonnait le missionnaire d'avoir un penchant i trop marqué pour le merveilleux; l'arbre des dix , mille images^ dont il fit le surprenant tableau, laissa i fort incrédules les savants européens ; on sait que cet arbre singulier étend de nombreux rameaux, doat chaque feuille porte, gravé sur son disque, un caractère en langue sacrée tibétaine.
« Nous avions entendu parler trop souvent de est arbre durant notre voyage, pour que nous ne fussions pas, dit Hue, quelque peu impatients d'aller le liiiter«.. Nos regards se portèrent d'abord avec une avide curiosité sur les feuilles, et nous fûmes consternés d'étonnement en voyant en effet sur chacune 4'elles des caractères tibétains très-bien formés..,. Notre première pensée fut de soupçonner la supercherie des lamas ; mais, aprèa avoir tout examiné avec Vattention la plus minutieuse, il nous fut impossible de découvrir la moindre fraude. Les caractères nous parurent faire partie de la feuille^ comme les veines et les nervures... ; les feuilles les plus tendrea représentent le caractère en rudiment et à peine formé... Nous cherchâmes partout^ mais toujours vainement, quelque trace de supercherie : la sueur noua numlaiU au
L'abbé Hac est, on le voit^ sur le point de tomber en extase devant cet arbre, sorte de symbole d'une religion qu'il est envoyé précisément pour combattre; ici, sa naïveté l'emporte trop loin; là, il oublie qu'il est prêtre catholique et s'expose lui-môme k la censure en disant avec une légère nuance d'impiété que
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Rome et Lassa, le pape et le dalal-lama^ penyent fournir des rapprochements pleins d'intérêt. Ce n'est pas le seul endroit où le missionnaire montre son extrême tolérance^ et on ne lit pas sans un véritable étonnement cette phrase à l'adresse de la polygamie pratiquée par les Tatares : « C'est, prétend-il, une barrière opposée au libertinage et à la corruption des mœurs. Le célibat étant imposé aux lamas, si les filles ne trou* yaient pas à se placer dans les familles en qualité d'épouses secondaires, il est facile de concevoir les désordres qui naîtraient de cette multiplicité de Jeunes personnes sans soutien et abandonnéesà elles-mêmes.» Les puristes lui ont reproché des locutions peu académiques; car^ pour tout avouer, le lazariste, en parlant plusieurs années le mongol et le tibétain, avait perdu l'usage correct du français : des expressions qu'il répétait à plaisir ont, nous le savons^ courroucé plus d'un lecteur classique et granunairien ; pourtant les livres de M» Hue ont fait leur entrée dans toutes lés bibliothèques, et quoique^ depuis l'époque de leur impression, il se soit écoulé plusieurs années, on les relit encore avec plaisir et profit : on s'attache à ces deux missionnaires qui parcourent bravement les déserts tibétains, montés, l'un sur une chamelle, l'autre sur un modeste cheval, ayant le plus souvent des racines pour nourriture, pour toit la couverture de leur tente^ pour oreiller les rochers, et pour feu celui des argols, c'est-à-dire des excréments desséchés d'animaux.
A Lassa, les missionnaires paraissent suspects et sont jetés en prison : leur fermeté les tire de ce mauvais pas. Les Tibétains ne peuvent s'empêcher d'ad-
mirer leur grand caractère ; mais le gouvernement a résolu de les éloigner^ et ils partent pour Macau. «C'est là, dit Hue, que nous rassemblâmes les quelques notes recueillies le long de la route et que nou' essayâmes de rédiger nos souvenirs pour nos frèri^ d'Europe, dont la charité veut bien s'intéresser aux .épreuves et aux fatigues des missionnaires...» Alor< nous reprimes la route de Pé-king, et pour la troisième fois nous traversâmes les provinces du Céleste- Empire. Après un assez court séjour dans la capitale, nous comprimes que le terrible climat du Nord ne pou- Vfdt plus nous convenir. Les infirmités que nous avions contractées au milieu des neiges du Tibet, nous forxèrent de redescendre dans nos missions du Sud. Le mal empira, et comme notre état, souvent voisin de la paralysie, était désormais incompatible avec les fatigues et l'activité de notre saint ministère, il nous fut permis de venir chercher en France des remèdes que nous eussions vainement demandés à la médecine empirique des Chinois. »
En 1852, l'abbé Hue revoyait la France, après avoir traversé l'Inde, visité l'Egypte et parcouru la Terre- Sainte ; il demeura quelque temps à Toulouse^ rétablit ses forces aux eaux d'Ax et s'installa définitivement à Paris. Le père Gabet fit un court séjour en France, partit en mission pour l'Amérique, où il devait finir savie de ^souffrances.
. Pour l'abbé Hue, l'existence du missionnaire était accomplie, celle de l'écrivain et de l'homme sj^itisfait 4'une noble tâche achevée allait s'ouvrir: —il fit éditer ses Souvenir& d'un voyage dam la Tartane, le Tibet £t la Chinef puis VEmpire Chinois^ ouvrage qui fut tra-
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