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MADAME IDA PPËIFFER
Madame Ida Pfeifler a été la plus intrépide, la plus étonnante voyageuse du siècle. — Née à Vienne en Autriche^ en 1795, elle coula sa Jeunesse aussi paisiblement qu'une femme destinée à vivre éternellement à côté de son foyer i cependant, elle avait un goût prononcé pour les lectures de voyages, pour les récits qui la transportaient sur d'autres continents et qui lui faisaient oublief pour un monient sa prosaïque terre natale. On rapporte qu'étant enfant, elle enviait le sort du postillon, et qu'une chaise de poste la faisait rêver pendant de longues heures ; néanmoins, il fallut se marier et devenir bonne ménagèroj comtne le sont toutes les dames allemandes. Renonçait-elle de botl gré à ces souhaits de voyagea qu'elle avait tà souvent
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bercés dans son imagination? Nous rignorons. Quoi qu'il en soit^ elle approchait de la cinquantaine, et ce n'est pas d'ordinaire à cet âge que Ton entreprend de ^ake le tour du monde. — Sur ces entrefaites^ M. Pfeifer Tient à mourir; ses enfants ont une position; rien ne la retient plus; son âge lui permet de se passer d'un Hentor : elle marchera donc d'aTenturea en orentuves, passera d'un monde dans un autre, endurera les froids les plus rigoureux et les chaleurs les plus accablantes^ affrontera en face les sauvages de l'Amérique, essuiera des tempêtes au cap Hornj s'as^ Boiera & un banquet à côté de la reine Pomaré, fera, le pistolet au poing, la chasse aux tigres dans les Jungles de rinde, descendra plus tard dans les mines de diamant de Bornéo, assistera à un repas de cannibales et mangera tranquillement des gflteaux à côté d'un tro* phée de têtes humaines sanglantes* Mais n'anticipons pas sur les faits^ et suivons madame Ida Pfeiffer dans ses aventureuses entreprises.
EUe débute par faire une excursion dans la Terres Sainte. Ce- voyage n'est qu'une promenade pour ma^ dame Ida Pfeiffer^ qui, peu de mois après, parcourt les terres glacées de l'Islande, et affronte déjà des périls devant lesquels beaucoup d'hommes auraient^ certes, reculé s elle passe les nuits à la belle étoile et se trouve heureuse lorsqu'elle peut s'abriter dans une église, au mil|eu d'un cimetière. Elle revient charmée d'un voyage où elle a pu voir l'Héda et admirer lés sources Jaillissantes des Geisers.
Poussée par le démon des voyages, elle partit le ier ^^ ^340 p^m. f^,3 iq ^^p d^ monde. Elle com-
mMiça par visiteir le Brésil ; après un séjour de quel-
ques mois à Rio de Janeiro, elle s'enfonça dans les campagnes voisines avec le comte Berchthold, qui Tavait déjà accompagnée dans une de ses excursions. Un nègre, qui voulait se venger, sur les premiers blancs qu'il rencontrerait, d'avoir été maltraité par son maître, faillit tuer l'intrépide voyageuse : madame Pfeiffer se défendit d'abord avec son ombrelle; mais, voyant que cet affreux nègre brandissait contre elle un poignard, elle sortit de sa ceinture un couteau dont elle se servit fort adroitement ; la lutte dura plusieurs minutes^ et la courageuse Allemande en fut quitte pour une égratignure au bras. — Cet incident ne l'arrêta pas; elle reprit tranquillement sa route dans l'intérieur des terres, et fit des explorations dans les forêts brésiliennes^ qui se consumaient quelque* fois à côté d'elle dans de vastes et effroyables incendies. — Au milieu des territoires babités par les sauvages, elle vit les Indiens danser tout exprès pour lui plaire, et cette fois, malgré tout son sang-froid, elle ne put s'empêcher d'avoir quelque crainte en entendant les cris féroces que les Indiens poussent dans leurs simulacres de combats. « Saisie d'épouvante, dit-elle, Je me levai en sursaut, car je me croyais réellement entourée d'ennemis et tombée en leur pouvoir, sans espoir de salut et de délivrance. » —Dans ces régions torrides, où pullulent des serpents et des animaux farouches de toute nature, elle osa passer les nuits au milieu des forêts; chaque bruissement dans les feuilles lui faisait croire qu'il y avait quelque béte féroce prête à la dévorer; en dépit de ces suppositions peu favorables, elle s'endormait, en se fiant à sa bonne étoile. Bu Brésil, elle se dirige à Valparaiio, en doublant
le cap Horn; une tempête éclate; les roulements du tonnerre étouffent la voix du capitaine, les flots couvrent à chaque instant le pont du nayire, l'équipage menace de sombrer, madame Pfeiffer reste impassible : « Je me faisais, dit elle, souvent attacher près du gouvernail; je létissais passer les terribles lames audessus de moi, pour me repaître de ce spectacle, et je n'éprouvais aucune crainte; j'étais pleine de confiance et de résignation. »
Quelques temps après, nous la retrouvons installée à la cour de Pomaré, reine de Taïti. Elle fut engagée à un bal où les dames de la cour dansaient pieds nus avec des officiers français en bottes vernies : de bonnes Taïtiennes y apparaissaient coiffées à la mode européenne et ressemblaient à de véritables caricatures. Parmi les invités, il y avait des jeunes femmes qui, au plus fort de la soirée, allaitaient leurs enfants au milieu de tout le monde. Les principaux personnages de la fête étaient le mari de la reine Pomaré, surnommé le prince Albert de Taîti, et le vieux roi Otoumé, qui avait un habit jaune serin. Le mari de la reine portait, avec une prétention toute particulière, un frac magnifiquement galonné.
Madame Pfeiffer visita ensuite le sud de l'empire Chinois et faillit plusieurs fois être lapidée. Son insatiable désir de connaître et d'étudier la poussa dans une grande fabrique de thé, où elle fut subitement entourée d'un nombre considérable d'ouvriers qui menacèrent de la retenir prisonnière^ Malgré la mauvaise opinion qu'elle avait du caractère des matelots de cette nation, elle se confia, peu de jours après, à des marins chinois, de moralité suspecte, et échappa,
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comine par miracle^ aux pirates des golfes de Tonkin et de Siam.
A Singapour, l'intrépide voyageuse suivit une chasse aux tigres dans les jungles, et mangea du serpent avec les Chinois, qui sont, du reste, peu difficiles sur le chapitre de l'alimeptation. On sait qu^ls ne craignent pas de se nourrir de lézards, de rats, de souris, d'intestins d'oiseaux, de chats,*de chiens, etc.
De Singapour, elle gagna l'île de Geylan, où son guide voulut lui ravir ses bagages; mais cUey mitbon ordre avec sa présence d'esprit habituelle. Après un séjour de quelques, semaines dans les montagnes de rile^ elle se dirigea du côté de Calcutta, en longeant la terre ferme ; en entrant dans le Gange, elle remplit un verre de l'eau sacrée du fleuve, et le vida à la santé des Européens et de tous ceux qu'elle aimait.
Dans l'Inde, madame Pfeiffer se trouve presque honteuse d'être portée en palanquin ; il lui parait déshonorant de traiter les hommes comme des animaux : cependant, elle sacrifie ses scrupules de philosophe à l'intérêt de ses voyages, et court en palanquin dans les rues de Calcutta. Les moindres voyages dans l'Inde ont de tout temps paru fort coûteux. Victor Jacquemont prétendait qu'il était impossible d'y faire quelques excursions sans un véritable régiment de serviteurs, car les Hindous ne savent pas se multiplier : il faut un serviteur pour faire la cuisine, un pour le soin de la vaisselle, un pour laver le linge, un pour les bagages, un pour chaque cheval, etc. Eh bien 1 madame Pfeiffer s'aventura au milieu de l'Inde avec un seul serviteur, et n'en étudia pas moins fructueusement le pays et ses habitants. Cette femme extraordinaire a
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résolu le problème du bon marché dans les voyages : elle est parvenue à faire le tour du monde avec une somme d'argent qui suffirait à peine à entretenir pendant une année la villa de quelque élégante du quartier d'Antin. Elle fut^ il est vrai^ obligée de s'imposer les privations du cdnfortable : elle se contentait, dans les navires^ de la seconde classe^ et quelquefois môme de la troisième. Elle vivait avec les nègres et les gens du peuple; n'importe^ elle voyageait...., la compensation était plus que suffisante.
Dans sa tournée chez les Hindous, elle prend part aux noces de la fille d'un nabab, et reste confondue en voyant une mariée âgée de neuf ans. Chez la plupart des Hindous^ les jeunes gens ne se voient pour la première fois qu'à la célébration des noces^ et pourtant les pères se mettent en quête d'un gendre à la naissance même de leurs filles ; une fille non mariée est un déshonneur pour ses parents.
Il y a dans l'Inde, sur les bords de l'Hougly, un des bras du Gange, des maisons mortuaires qui offrent des tableaux émouvants et épouvantables : tout individu que le médecin abandonne est jugé comme devant mourir; aussi s'empresse-t-on de le porter dans une salle mortuaire, où, pour tout secours, on lui offre de temps en temps une gorgée de l'erfu sacrée du Gange. Madame Pfeiffer voulut voir cet horrible spectacle d'agonisants : elle en a fait un tableau fidèle. Il parait qu'il arrive assez fréquemment que les Hindous couvrent de boue la face des malheureux qui vont rendre le dernier soupir, et hâtent, par conséquent, leur fin. Cette pratique religieuse fait chaque année de nombreuses victimes. Les Hindous le reconnaissent, mais
ne cherchent pas à y remédier. — Après avoir parcouru le Bengale et le Bahar, elle entra dans la province d'Allahabad et s'arrêta quelque temps à Bénarès^ la ville sacrée de l'Inde. Le nombre des pèlerins qui affluent à cette sainte cité s'élève chaque année à quatre cent mille. — Le rajah de la >111e reçut la voyageuse avec courtoisie et poussa la galanterie jusqu'à mettre à sa disposition un éléphant royal ; une troupe de soldats l'accompagna avec les plus grands honneurs : la pauvre Allemande était traitée en princesse. C'est à Bénarès qu'elle étudia principalement les faquirs, ces martyrs insensés du fanatisme hindou ; elle les vit s'enfoncer un crochet de fer dans la peau^ se faire hisser à plusieurs mètres du sol dans les positions les plus pénibles, tourner sur eux-mêmes comme de véritables toupies^ demeurer des journées entières sur un seul pied, etc. — Elle en remarqua un surtout qui passait pour le plus saint homme du monde : cet infortuné faquir était resté debout vingttrois années en tenant dans sa main à bras tendu ud pot de fleurs. Le malheureux s'était ankylosé le bras, mais il était largement récompensé par les hommages qu'on lui rendait.
Madame Pfeiffer s'avance dans les territoires encore insoumis des flanés de l'Himalaya^ et se trouve tout à coup au milieu d'Hindous prêts à la défense : ils étaient tous armés de sabres^ de flèches, de fusils dont les mèches étaient allumées^ etc. Quel Européen n'aurait pas cru touché à sa dernière heure? Cependant, l'intrépide Allemande n'en continue pas moins ses excursions.
Des bords du Gange^ elle veut se rendre à Bombay,
en traversant le pays des Mahrattes : on cherche à la dissuader de cette périlleuse entreprise ; on lui représente qu'elle trouvera dans chaque forêt des milliers de Taugs qui croiront faire un acte de haute religion en l'étranglant ; rien ne peut l'ébranler. Elle arrive saine et sauve à Bombay, où, après avoir étudié les mœurs des Parsis, elle s'embarque pour l'Arabie sur un bateau à vapeur. Toutes les cabines étant déjà prises par les passagers, elle s'installe bravement sur le pont.
Elle Yoit, en passant, Mascate, entre dans le golfe Persique, visite Bassora, voyage sur le Tigre, débarque à Bagdad, fait des excursions dans les environs, salue les plus fameuses ruines du monde, celles de Babyloae, traverse le Kurdistan, arrive à Tauris dans l'Iran. Elle est reçue à la cour du vice-roi avec le plus grand empressement. Quelques jours après, elle gagne les frontières russes, où deux Cosaques l'arrêtent et la font prisonnière, a Qui m'aurait dit, s'écrie-t-elle,que je rencontrerais tant d'obstacles au milieu des chrétiens, tandis que je pouvais librement voyager parmi les sauvages I » — Après plusieurs incidents qu'Userait trop long d'énumérer, madame Pfeiffer revint en Europe, et trouva ses bons compatriotes en pleine révolution : le 30 octobre elle entra dans Trieste, et le lendemain elle revoyait sa famille. Elle avait accompli un immense voyage, mais ses désirs n'étaient pas encore satisfaits : elle devait repartir pour de nouvelles explorations et faire une seconde fois le tour du globe.
Aux yeux du monde, les actions courageuses grandissent non-seulement au moral, mais aussi au physique. — En suivant la vie aventureuse de madame Pfeiffer, on serait tenté de supposer que cette femme si entreprenante avait une taille proportionnée à ses vastes conceptions. —Il n'en était Tien; sa taille était au-dessous de la moyenne^ et son apparence n'avait certes rien de viril. « Je souris'^ disait-elle dans une de ses lettres, en songeant à tous ceux qui, ne me connaissant que par mes voyages, s'imaginent que Je dois ressembler plus à un homme qu'à une fenmie. Combien ils méjugent mail... Ceux qui s'attendent à me voir avec six pieds de haut, des manières hardies, le pistolet à la ceinture, trouveront en moi une femme aussi paisible et aussi réservée que la plupart de celles qui n'ont jamais mis le pied hors de leur village. » Tous ceux qui ont vu madame Pfeififer s'accordent à lui rendre le môme témoignage.
En 1851, cette fièvre de voyages qui la dévorait lui fit de nouveau quitter l'Europe pour affronter des périls encore plus imminents que dans son premier tour du monde. — Son intention était de pénétrer dans le centre de l'Afrique australe et d'arriver jusqu'au lac Nyami; mais elle ne trouva pas ses ressources suffisantes pour entreprendre ce voyage, et
tourna ses vues d'un autre côté; madame Pfeiffer trayersa une seconde fois l'océan Indien, et se rendit dans la Malaisie, qui devint le champ principal de ses explorations. —Elle parcourut d'abord l'île de^Bornéo, dont les côtes appartiennent en'partie aux Hollandais ; mais son but n'était pas de s'arrêter aux comptoirs et aux ports de mer ; on lui représenta inutilement les dangers qu'elle courait en voulant pénétrer dans le centre de l'île, elle s'avança bravement jusqu'au cœur de Bornéo. Il fallait que cette femme eût en elle une énergie bien étonnante pour supporter les angoisses et les fatigues d'un pareil voyage : elle passait les nuits en pleine forêt, se contentait, pour toute nourriture, d'un peu de riz, marchait tout le jour au milieu des broussailles qui lui déchiraient les pieds, franchissait les cours d'eau à la nage, ne reculait devant aucun obstacle et confondait par son audace les sauvages les plus hardis. Elle se créa un costume qui aurait peu de succès dans le monde civilisé; elle plaça sur sa tête une large feuille de bananier qui la garantissait dés rayons brûlants du soleil des tropiques. Ses vêtements tenaient plus de ceux de l'homme que de ceux de la femme : ils étaient disgracieux, mais commodes, et cela lui suffisait.
Les Dayaks sont les naturels de l'intérieur de Bornéo : leur caractère est essentiellement farouche. On prétend que, lorsqu'un Dayak a promis une tête à la femme qu'il aime, il faut qu'il l'obtienne à tout prix. Peu lui importe qu'il frappe un ami ou un ennemi, ce qu'il désire, ce qu'il convoite, c'est un crâne humain ; aussi attend-il souvent une victime à l'affût derrière un rocher ou derrière un arbre : son œil est
sûr comme celui du tigre^ sa flèche ne s'écarte jamais du but qu'il se propose d'atteindre. Ajoutez que ces hommes sont anthropophages; c'était pour la première fois qu'ils voyaient une Européenne s'aventurer parmi eux; aussi leur premier sentiment fut-il celui de la surprise; les femmes crurent faire beaucoup d'honneur à l'étrangère en se revêtant de leurs plus beaux vêtements et en s'ornant de bracelets et de colliers : une d'elles avait même, dans cette grande occasion, mis autour de son cou une parure de métal pesant 10 kilogrammes. — Madame Pfeiffer allait de campement en campement, et, sous le sauf-conduit de sa hardiesse, elle recevait partout des marques de la plus haute estime. — Dans une espèce de village, on lui montra des trophées de têtes humaines : « un Dayak^ dit-elle^ prit en main deux têtes, les autres Dayaks crachèrent sur ces visages glacés; les enfants tombèrent dessus à coups de poings et crachèrent sur le sol en signe de mépris. Les figures calmes et froides des Dayaks avaient alors une expression de férocité qui me causa le frisson. » Ces indigènes se font entre eux des guerres d'extermination; ils sont^ en général, armés de flèches empoisonnées. Ils ont l'habitude d'accrocher à leur ceinture une corbeille tapissée de chevelures humaines, et y déposent les têtes de leurs ennemis comme le chasseur place le gibier dans sa carnassière. La courageuse Allemande vécut donc an milieu de ces naturels sauvages, et dormit sous leur tente, à côté de crânes qui exhalaient une odeur fétide. Madame Pfeiffer se rendit auprès du sultan deLatak, un des plus riches souverains du monde, et peut-être un de ceux qui jouissent le moins de leur fortune. Le
sultan de Latak possède le plus gros diamant qu'on connaisse à l'état brut : il pèse 367 karats ; s'il était taillé^ il en pèserait 1 83. Il est regrettable que personne ne soit admis à Tadmirer ; le sultan le tient caché à tous les regards. Madame PfeifTer voulut visiter les mines de diamants, et en demanda l'autorisation au sultan, qui lui offrit gracieusement de prendre une pioche et de considérer comme à elle tous les diamants qu'elle pourrait extraire; tout autre voyageur aurait saisi cette occasion avec empressement; mais notre Européenne répondit qu'elle était venue pour voir des diamants et non pour en chercher. Cette parole, qui aurait été noble dans la bouche de tout individu, paraîtra un acte de haut désintéressement de la part de madame Pfeiffer^ si Ton se souvient de la modicité de ses ressources et des privations qu'elle s'imposait dans ses voyages.
Dans l'île de Célèbes, elle assista à une espèce de fôte singulière qui consiste à limer les dents : c'est une opération presque religieuse chez plusieurs peuples malais. Les sou vérins doivent nécessairement montrer l'exemple à leurs sujets; aussi la reine de Baru allaitelle se faire limer les dents en grande pompe, lorsque madame Pfeiffer entra dans son royaume. « La cérémonie conmiença par un acte de révoltante malpropreté : une vieille matrone oignit d'abord avec de la salive les tempes de la reine; puis un opérateur, armé d'une lime grossière, travailla les dents, comme on scie du bois; la reine paraissait souffrir horriblement. » L'opération terminée, on fit tomber quelques gouttes de sang de coq sur les gencives. Plusieurs dames de la cour subirent avec résignation le môme limage. Lors-
que tout fût ilni^ des chœurs se mireot i chant
l'on fit circuler des friandises.
Après avoir visité l'île de CélëbeSy madame gagna l'île de Sumatra, où habitent des hoaamed sauvages^ plus sanguinaires encore^ s'il est pos que les Dayaks. Ces féroces indigènes sont les Ba^ qui boivent le sang humain avec délices et qui sent l'anthropophagie Jusqu'au raffinement. Od quelques tribus qui achèient des esclaves pour le vorcr. Les prisonniers de guerre et les étrangersl ont le malheur d'être considérés comme espions^ f servent invariablement de pâture. — Les Battahs ] tendent que la chair humaine est beaucoup plus i culcnto que celle des animaux ; lors des exécution chef reçoit les meilleurs morceaux, c'est-à-dire le ooi, le foie, la paume des mains^ la plante des pieds^ ele. — Plusieurs voyageurs ont rapporté que les Battahs exerçaient l'anthropophagie envers la plupart des vieillards^ qui, ne pouvant rendre des services à la tribu, étaient jugés indignes de profiter de la vie : selon cette version, les fils seraient eux-mêmes les bourreaux de leurs pères, qu'ils attacheraient tranquillement à un arbre et qu'ils découperaient en morceaux, sans être le moins du monde arrêtés par les cris de désespoir des moribonds. Devons-nous ajouter foi à de telles atrocités, et pouvons-nous croire que la terre porte des hommes dont les sentiments soient en si complet désaccord avec les plus saintes lois de la nature?
Avide de tout connaître^ même les scènes les plas effrayantes, madame Ida voulut assister à une repe^ sentation simulée d'une exécution à mort et d'un M-
pas de cannibales. Les sauvages . plantèrent un pieu surmonté d'un chapeau pour représenter la victime ; ils commencèrent une danse guerrière, menacèrent cette victime de leurs couteaux et feignirent de recueillir le sang pour le boire. Cette scène était accompagnée de gestes et de cris barbares.
Quelques jours après, en faisant des explorations, elle se trouva tout à coup entojurée d'une tribu de sauvages qui l'auraient sans dpute traitée comme une ennemie, si elle ne s'était pas tirée de ce mauvais pas avec une étonnante présence d'esprit. Les indigènes qui l'accompagnaient crurent la situation désespérée et jugèrent prudent de prendre la fuite. La pauvre femme était donc seule au milieu d'affreux cannibales. — a Ces hommes, dit-elle, avaient six pieds, leurs traits étaient contractés par la colère, ce qui faisait encore ressortir leur laideur. Leurs grandes bouches, avec des dents saillantes, ressemblaient à la gueule d'une bote fauve. Ils m'assourdissaient de leurs clameurs... Je ne perdis pas la tête; feignant l'assurance, j'allai m'asseoir sur une pierre qui se trouvait là par hasard... Les gestes des sauvages ne laissaient aucun doute sur leurs intentions ; avec leurs couteaux, ils désignaient mon cou ; avec leurs dents, mes bras ; ils remuaient la mâchoire comme s'ils avaient déjà ma chair dans la bouche... J'allai droit au plus proche, et, lui frappant familièrement sur l'épaule, je lui dis avec un visage souriant, moitié en malais, moitié en battah : « Allons donc, vous au- « riez lé cœur de tuer et de manger une femme, suret tout une vieille comme moi, dont la peau est dure tt et coriace I » — Cette feinte assurance plut aux
sauvages, qui accueillirent notre intrépide voyageuse avec des marques d'amitié et lui rendirent de véritables honneurs.
Aux îles Moluques, madame Pfeiffer trouva un passage gratuit pour la Californie. Cet abominable j^ajs de Tor, selon son expression, lui parut plus effrayant que les contrées ^habitées par les anthropophages. Elle le quitta bientôt et débarqua au P.érou. Elle fit l'ascension du Chimborazo et du Cotopaxi, et revint enfin en Europe, après un immense périple qu'elle accomplit en trois années.
Au mois de septembre 1856^ madame Pfeiffer entreprit un nouveau voyage, qui devait lui être fatal. Elle parcourut l'île de Madagascar, fut reçue à la cour de la reine des Hovas avec la plus grande distinction, et charma les oreilles des indigènes en jouant du piano. Mais l'île de Madagascar cache, sous sa belle végétation, sous son aspect verdoyant, des marais d'où s'exhalent des miasmes pestilentiels qui causent des fièvres trop souvent mortelles ; les plus forts tempéraments ne résistent pas à cette atmosphère délétère des côtes malgaches. Madame Pfeiffer subit la destinée commune, et y prit les germes d'une maladie qui devait, quelques mois après, l'enlever à sa famille et à la science qu'elle aimait tant à servir. Cette femme, d'un caractère si énergique, parvint à dompter alors le mal qui la minait; elle eut assez de force pour revoir Vienne, sa patrie, où elle est morte.