LES FRÈRES SCHLAGINTWEIT
avant eux^ que ces montagnes fonnent deux chaînes bien distinctes. Après de périlleuses excursions, les trois frères descendirent dans la grande vallée de Yarkand.
Llnfatigable Adolphe demeura dans le Tibet^ poussé par un insatiable désir de connaître et d'approfondir ce qu'il ne faisait qu'entrevoir ; il poursuivit ses explorations au milieu des chaînes de montagnes les plus élevées.
Quant à Robert, après avoir traversé les montagnes de Sel, et séjourné quelque temps au Moultan (janvier 1857), il se dirigea sur le littoral et s'embarqua à Bombay pour l'Europe ; — Hermann partit aussi de Calcutta à peu près à la môme époque.
Adolphe, le chef nominal de la mission, reste donc seul en Asie, entraîné par une sorte de fatalité. Il projette de traverser le Tibet, d'étudier de nouveau le Kazakoroum et le Kouen-lun, de revoir le Turkestan et de revenir par la vallée de l'Indus.
Au mois d'août 1857, on apprit qu'il se trouvait aux environs de Yarkand, et quelques jours après sa présence à Kachgha^ fut certifiée : mais là s'arrêtèrent les nouvelles.
Les angoisses de sa famille ne furent malheureusement pas sans fondement, et la vérité est aujourd'hui à peu près reconnue : Adolphe Schlagintweit a été assassiné par un fanatique; on a trouvé à côté d'un cadavre qu'on a, suivant de trop justes présomptions, pris pour le sien, quelques notes éparses et un télescope brisé.
L'importance de l'œuvre des frères Schlagintweit est incontestable. « Les informations, dit M. de la Ro-
guette, tout à fait neuves sur la configuration des pays qu'ils ont visilés les premiers, sur la direction et la hauteur de plusieurs chaînes de montagnes et des vallées qu'elles enserrent, sur les races et les idiomes de leurs habitants^ enfin les cartes dressées par eux^ d'après les observations astronomiques sur lesquelles la situation de plusieurs localités inconnues jusqu'alors a été placée, tandis que d'autres ont été rectifiées^ démontrent suffisamment quelle pai^t de reconnaissance les géographes doivent aux trois savants bavarois. »
Hermann et Robert ont déposé èiVIndia-House, siège de l'ancienne Compagnie des Indes, quarante-trois volumes manuscrits, qui seront, nous l'espérons^ bientôt publiés.
La Société de géographie de Paris, reconnaissant le pas que les recherches des frères Schlagihtweit ont fait faire à la science géographique^ leur a décerné un prix en 1859.
Voyager! ce mot renferme tout un monde de séduc^ tiens, et pourtant voyager, c'est, la plupart du temps, briser des liens étroits, rompre avec des amitiés anciennes; c'est oublier et plus souvent être oublié soimôme, car l'affection résiste moins à l'absence qu'à la mort.
Cette passion tumultueuse pour les voyages qui bouillonne en nous, ce désir impétueux de déplacement, d'où vient-il? Est-ce, comme l'a dit Chateaubriand, que, peu satisfaits de la société dans laquelle nous vivons, nous aspirons, en parcourant la terre, à en rencontrer de moins imparfaites^ ou n'est-ce pas plutôt tiotre propre inconstance qui se fait notre principal aiguillon?
Quoi qu'il en soit, la passion des voyages se généralise et pénètre de plus en plus dans toutes les classes;
on fait aujourd'hui le tour du monde comme jadis le tour de France. Ce goût^ qui commence à s'emparer du peuple, est de bon augure.
Les voyages ont un avantage immense, ils mûrissent l'esprit. Une race composée d'hommes stationnaires est presque morte.
L'Europe est heureusement loin de là; elle marche, elle s'agite, elle découvre, elle conquiert, elle civilise. Ses hardis pionniers se répandent partout : on les voit parcourant les plaines arides de l'Afrique, les steppes de la Sibérie, les déserts du Tibet, les solitudes du Nouveau-Monde et de l'Australie ; on les voit s'avançant dans les régions glacées, se traçant une route au milieu des redoutables banquises, et plantant leur drapeau dans les environs du pôle môme.
Aussi n'y a-t-il plus aujourd'hui de grandes décou vertes à faire : il reste seulement des problèmes secondaires à résoudre. Chaque partie du monde a les siens.
Mais, combien d'obstacles se présentent encore aux explorateurs 1 Parfois, la lutte est pour eux tout aussi périlleuse que s'il s'agissait de prendre une forteresse ou de repousser une armée ; ils ont à combattre contre un climat souvent meurtrier, contre des naturels trop fréquemment hostiles, contre des animaux farouches ou venimeux ; mais, s'ils sentent en eux cette espèce de foi religieuse qui anime l'Âme des véritables savants, ils ne reculent jamais et ne se laissent arrêter que par la mort.
Dans ces dernières années, de toutes les parties du monde, celle qui a fait le plus de victimes, et qui a cependant le plus attiré les voyageurs, c'est l'Afrique.
On dirait que les difficultés, comme les persécutions religieuses, sont un puissant stimulant.
Aussi^ quel martyrologe d'hommes pleins d'espoir! Quelle longue liste nécrologique de savants jeunes et déjà célèbres I Dans le Soudan et le bassin du haut Nil, en moins de dix ans, plus de quarante voyageurs eu- , ropéens ont péri.
C'est Richardson, Overweg, Vogel, Albert Roscher, Angelo Vinco, Brun-Rollet, Vaudey, Cuny, Peney, Steudner, Beurman, Roscher, madame Tinné et tant d'autres ! Les uns ont succombé à l'insalubre température, les autres sont morts dans des combats ou ont été lâchement assassinés.
Au premier rang des voyageurs vivants, nous plaçons le comte d'Escayrac, Antoine et Arnaud d'Abbadie, Livingstone, Speke, Grant, Burton, Trémaux, Guillaume Lejean, V. Guérin, Pétherick, Miani, le baron de Decken, les frères Poucet, Baikie, Duveyrier, Du Ghaillu, Heuglin, Munzinger, Anderson, etc.
L'Afrique est le monde qui se dépouille le plus difficilement de son voile mystérieux. Cela s'explique. Son énorme étendue continentale en rend l'intérieur peu accessible. L'absence de golfes profonds, les cataractes qui coupent les grands fleuves, les déserts immenses qui s'étendent dans l'intérieur, les populations malveillantes, le climat, tout concourt à y rendre extrêmement difficiles et toujours très-périlleuses les explorations.
Jetons un coup d'œil sur les principales explorations accomplies depuis une vingtaine d'années dans cette partie du globe. Nous commençons par son extrémité . septentrionale.