‹ Peuples et voyageurs contemporains (volume 2)Chapitre 36 sur 45 · Joiavilie · texte numérisé non relu

Joiavilie

nommait Magara (Nouvelle ville). Au milieu même de la portion occidentale s'élevait^ sur une colline, la forteresse de Byrsa^ qui a donné lieu à la fable de la peau de vache que tous nos lecteurs connaissent. Dans l'intérieur de cette acropole se dressait le fameux temple d'Esculape. La partie méridionale s'appelait Cothon. C'était probablement le quartier commer* çant. M. Beulé a principalement étudié la Byrsa, qui^ suivant lui, se trouvait à l'endroit môme où Ton remarque aiyourd'hui la chapelle de saint Louis. Ses recherches, si heureusement exécutées, mais presque uniquement concentrées sur ce point, ne doivent donc pas décourager les savants à venir. Garthage n'a pas révélé tous ses secrets ; qu'un archéologue, à la tête d'un bataillon de travailleurs^ fasse des percées^ des fouilles profondes dans le nord et dans la partie ouest; qu'il ait des moyens d'action semblables à ceux dont disposait le célèbre épigraphiste français, et l'on peut prévoir que ses investigations seront également couronnées de succès.

Au nord-ouest de Tunis^ sur le détroit qui unit le lac de Bizerte à la mer, s'élève la ville de Bizerte, l'ancienne Hippone Zaryte. Cette cité, qui est la plus septentrionale de toute l'Afrique, est défendue par plusieurs forts et quelques bonnes batteries. Le beau lac près duquel cette ville est située offre des rives charmantes et des environs aussi fertiles que pittoresques.

Le port de Bizerte a dû être autrefois le plus sûr et le plus beau de toute la côte. On y voit encore les traces d'un grand môle qui se projetait fort avant dans la mer^ et qui était destiné à rompre les vents du nord. Les territoires voisins sont très-fertiles et

couverts de bois d'oliviers gigantesques, La côte est trèa-poissonneuse et les grandes pèches qui s'y font ne laissent pas d'être fort curieuses. D'après Diodore de Sicile, Agathocle dressa son camp au promontmum Hippos, qui se trouve près de Bizerte *.

Que de vestiges antiques à signaler dans ces parages 1 A Utique, qui n'offre plus que de rares débris du célèbre amphithéâtre, assez vaste pour contenir 20,000 «pectateurs; à B^a,. fondé par les Romains; à El Kef, l'ancienne Sicoa Veneria, que l'on considéra longtemps comme un des plus importants boulevards du pays du côté de l'Algérie ; à Cilma, à Thtigga, dont les ruines sont si curieuses; à Haidrah, l'ancienne Ammadera; à Sbaitla, autrefois Suffetula, où l'on rencontre des édifices entiers, des portiques^ des arcs de triomphe^ des mosaïques du plus haut intérêt ; à Gabéa (Tacape) ; à El Djemm (Thysdrus), dont les restes couvrent une étendue considérable et où l'on a trouvé des statues, des bas -reliefs^ des sculptures; aux îles Kerltennah, les Cercina des Romains ; à Djerba, l'île des Lotophages^ illus* trée pat Homère, et si souvent rappelée dans l'histoire; à Sousat qi;i était probablement VHadrumetm des Romains^ et où notre savant vice^consul^ M. Espina, a fait de précieuses découvertes. Partout les traces d'une civilisation très-avancée et qui pénétrait jusqu'au cœur même du pays. On doit à M. Victor Guérin^ un de nos plus estimables érudits^ un voyage en Tunisie^ que nous allons faire connaître avec quelque développemen t.

t. M. Dunant (de Genève),

VOYAGES EN APRIOUE* iti

Voy«gQ «rohéolo^iquo dana U Tunisie, p^r M. V, Guério,

Pendant longtemps Tarchéologie et l'histoire euren\ leurs pays, leurs héros de prédilection. Numismates. et épigraphistes croyaient^ eu foulant le vieux sol de lu Grèce et de l'Italie, atteindre aux dernières limites do la science, tandis que les historiens, s'attachant obsti^ nément à quelques personnages de l'antiquité» lespré* sentaient sans cesse au public. Mais le temps a mar^ ché, la Grèce et l'Italie na sont plus maintenant que d'excellentes écoles, où Von se prépare è des études plus difficiles, dont le champ est tantôt rAsie, tantôt l'Afrique.

La Tunisie est un des pays qui attirent aujourd'hui le plus l'attention des épigraphistes. Indépendamment de toutes les richesses archéologiques que l'on y ren-* contre^ cette contrée Jouit du privilège immense de posséder les ruines de Garthage, C'est 14 une adml^ rable mine pour les savants qui aspirent à la renom^ mée; en remuant la terre de la célèbre capit£^le puni^' que, il semble qu'on fasse toujours rejaillir sur soi une partie de la gloire de la ville défunte,

Il aurait été très-certainement permis 4 M, V, Gué^ rin, qui, sur le domaine de l'arobéologie, ne trouve de maître en personne, de continuer à Garthage les fbullle» si heureusement commencées par M, Beuléî mais il a préféré s'avancer dans le cgeur môme de li^ Régence^ et se livrer 4 des explorations qui ont eu le double but de servir l'épigraphie et les sciences géo graphiques. Pendant huit mois consécutifs^ notre per** sévérant compatriote a parcoure tQ.us les coins de la

tOO PEUPLES ET VOYAGEURS.

Tunisie^ relevant ici des inscriptions latines, là de? caractères puniques et coufiques, plus loin s'initiant aux mœurs des habitants et à la topographie du pays.

A peine débarqué sur le sol de TAfrique, M. Guérin commence ses recherches. Puissamment aidé par h bienveillant appui de notre consul général, M. L. Roches, il se met en marche, fait une excursion à Carthage, assiste quelque temps après à une grande fantasia arabe et part pour Sousa, où le reçoit avec empressement notre vice-consul, M. Espina. De là, il se dirige sur El DJemm (l'ancienne Thysdrus) et y ad* mire les raines d'un magnifique amphithéâtre.

Après de nombreuses explorations dans le voisinage, il se rend à merba, Tancienne île des Lotophages, il* lustrée par Homère. L'arbuste si célèbre soua le nom de lotos y abonde toujours, mais seulement à Tétatde buisson. Ai:dourd'hui, les céréales et les oliviers y sont l'ol^et de la principale culture. M. Guérin parcourt avec intévét cette terre antique, où la religion chrétienne a aujourd'hui dans Tabbé Bois un fidèle représentant. Non moins bon Français qu'apôtre ardent, Texcellent missionnaire n'oublie Jamais, les Jours de fête, d'arborer sur son église le drapeau de la France, et de le saluer en tirant lui-môme une petite pièce de canon qu'il s'est procurée dans ce but. L'abbé Bois voudrait faire beaucoup de bien et fonder un hôpital, car il sait que la religion chrétienne doit se montrer partout, mais principalement dans les pays mahométans, escortée de la charité, comme de son inséparable compagne.

A quelques mois de là, nous retrouvons le voyageur

VOYAGES EN AFRIQUE. iOl

auprès de Kasrin, Fancienne Colonia Scillitana^ re^ cueillant des inscriptions sur un immense mausolée. Plus loin, à Sbeïtla^ autrefois peuplée et florissante sous le nom de Suffelula> maintenant Taste nécropole morne et solitaire^ M. Guérin fait la singulière rencon-« tre d'un Français devenu Tesclave d'un marabout. C'était la première fois depuis huit années que le prison* nier voyait un de ses compatriotes.

Voici les événements qui avaient motivé cette péni* ble situation : arrêté à Paris en 1848, transporté à Belle-Ile, puis à Lambessa, ce malheureux s'était échappé en 1851 et avait gagné les frontières de la Tunisie. Il se croyait libre; mais^ attaqué par une bande de Frachich, il fut dépouillé et sommé, le yatagan tous la gorge, de se faire musulman. Livré tour à tour à deux marabout^ chargés de l'instruire, il devint leur victime et non leur disciple. Menacé de mort, s'il tentait de s'évader^ l'infortuné ne prévoyait plus de délivrance possible, lorsque la présence de notre archéologue réveilla son espoir, qui ne devait pas être déçu. M. Guérin oublia complètement qu'en se faisant le protecteur de l'esclave^ il pouvait compromettre et sa sûreté et peut-être l'avenir de sa mission : il vit un Français tombé dans le plus déplorable état d'abjection^ il n'hésita pas et déclara sans détour qu'il ne pouvait laisser plus longtemps un de ses compatriotes dans une pareille misère. C'est donc grâce au savant voyageur que le pauvre esclave recouvra la liberté et revint en France, auprès d'une famille qui le supposait à jamais perdu. Cette action, que M. Guérin trouve toute simple, n'en fait pas moins grand honneur à son caractère.

Nous ne pouvons suivre M. Guériu dans tous les territoires qu'il a explorés: à la sainte ville de Kairoan, à Utique, à Hippone-Zaryte, àSicca Yeneria, à Thogga, où se trouvait^ il y a encore quelques années, la fameuse inscription bilingue. — Son ouvrage, où se pressent les renseignements les plus circonstanciés, n'est pas de ceux qui s'analysent complètement en quelques phra* ses ; pour être critique exact, il faudrait passer en re« vue les 536 inscriptions qu'il a relevées; mais beaucoup de nos lecteurs nous sauraient peut^tre fort peu gré d'un pareil déploiement d'érudition; ce chifihre si élevé d'estampages et de transcriptions atteste pourtant une persévérance remarquable. Quand on. examine de près ce qu'il faut de patience et de courage pour accomplir une pareille œuvre, on se demande si la science n'a pas, comme la religion, ses missionnaîres prêts au dévouement le plus absolu» Il est, en effet^ curieux de voir avec quelle aveugle confiance, avec quel glorieux fanatisme, les savants européens, uniquement occupés de leurs découvertes, s'élancent au milieu des pays les plus inbospitaliers; ils marcbent à. rencontre de dangers que n'oserait affronter de sang-froid l'bomme le plus résolu.

Ck)mbien de fois, poussé par la passion de tout con^ naîti'e, M. Guérin a-t-il été exposé à la mauvaise foi insigne des Arabes et à leurs balles meurtrières! Sa fermeté fut toujours son meilleur sauf-conduit.

On nous racontait dernièrement, à ce sujets par quelle étrange méprise un savant Allemand avait trouvé grâce devant les Tunisiens du désert. En pays musulman, les fous sout considérés comme des personnages sacrés : c'est la loi. Non-seulement on les

• VOYAfrES EN AFRIOtïE. «M

respeete, mais on les choie, on les accable de prérenances.Phis un homme est insensé, plus il a de droits à la vénération populaire, car son ftme, qui erre au milieu des sphères célestes^ semble alors d'autant plus éI(Hgnée de la terre. Quelques heures après son arrivée à Tunis, notre docteur s'arme de la botte d'herborisation et de l'appareil complet du naturaliste. Dans son empressement, il conserve la cravate blanche universitaire, le chapeau et le frac européens; il passe au travers de tribus que le bey lui-même ne maintient pas aisément sous sa dépendance. Partout il ne rencontre que gens à sa dévotion, que populations serviables et hospitalières. On brigue môme le privilège de l'aider dans ses recherches; il voit de nombreux .indigènes déraciner & son intention des arbres séculaires.

Le botaniste fit ample moisson de découvertes, mais il fût ensuite quelque peu honteux des honneurs qu'on lui avait rendus, en apprenant qu'on l'avait tout sim^* plement pris pour un insensé.

Nous tenons d'un voyageur, M. Dunant, cette autre anecdote non moins caractéristique. Un géologue en tournée dans la Régence fut, il y a quelques années^ tout à coup attaqué par une bande de voleurs ^ul si» disposèrent à le dépouiller. Voulant au moins sauver du désastre son sac de minéraux, le pauvre savant le serre contre lui et cherche à le dérober à la vue des larrons; vaine tentative, ceux-ci s'en emparent et l'ouvrent. Grande est leur déception : ne voyant que cailloux de couleurs et de variétés différentes, ils n'hésitent pas une minute à croire que leur victime a l'esprit dérangé; saisis à la fois de crainte, de repentir et

de respect, ils se jettent à ses pieds, baisent ses genoux, lui rendent tout ce qui lui a été pris et se sauvent éperdus, pensant ôtre sous le coup de la malédiction divine. Gomme TÂrioste dans les montagnes de la Garfagnana, le bon géologue demeura stupéfait du pouvoir de la science et comprit qu'en Orient il est souvent sage de passer pour fou.

Si M. Guérin ne fut nulle part taxé de folie, il faillit du moins être pris pour sorcier dans une bourgade nommée Korbès.Son arrivée dans cet endroit coïncida avec une éclipse de soleil; c'en était assez pour qu'on lui attribuât quelque pacte secret avec le diable : « La présence des chrétiens nous est toujours funeste b^ dit sentencieusement un vieillard, et la population se répétait, en tremblant^ la même phrase.

Le voyage accompli par notre savant collègue demeurera comme un des plus solides travaux de l'époque. On le lira avec un intérêt constant, et l'on se souviendra toujours qu'un autre nom cher à la science se trouve attaché à la belle œuvre de M. Guérin, c'est celui de M. le duc Albert de Luynes, dont la munificence rend de si précieux services à l'archéologie; c'est sous ses auspices et à ses frais qu'a été exécutée cette belle exploration.

LA KABTUE»

LeB Keballes da Djerdjera. •— BIM. Devaux^ H. Âucapita'me, etc.

Les Kebaïles (pluriel de Kabyle) fonnent une nationalité à part : mœurs, coutumes, caractère^ gouvernement^ tout, chez eux, est empreint d'un cachet ori« ginaL

MM. Deyaux^ Henri Aucapitaine^ Charles Richard et plusieurs autres officiers français ont entrepris la cu« rieuse étude de ce petit peuple montagnard.

M« Aucapitaine s'adonne depuis longtemps à des recherches fructueuses sur les populations algériennes. On lui doit surtout de précieux renseignements sur le langage des Kebaïles ; M. Charles Richard a composé sur le même peuple plusieurs ouvrages dont la lec** ture est fort attrayante; M. Devaux a mis au jour sur les tribus du Djerdjera un livre fort instructif qui captive depuis le commencement jusqu'à la fin ; ce n'est pas là, un fait assez commun pour qu'on ne lui en sache pas gré.

. Son ouvrage n'est pas l'œuvre d'un de ces voyageurs qui dépeignent souvent ce qu'ils ont à peine entrevu, mais l'ouvrage d'un écrivain consciencieux et savant qui décrit ce qu'il connaît depuis longtemps et n'avance pas un fait sans en être positivement sûr.

«06 PfiUPLES ET VOYAGEUftS,

Cette fidélité, si difficile du reste à atteindre^ a dû | paraître moins laborieuse à M. Devaux qu'à tout autre; car Fauteur du nouvel ouvrage a vécu, en qualité d'officier du bureau arabe, de longues années dans la Kabylie, et a pu se pénétrer profondément du caractère de ses habitants.

Ce qui frappe particulièrement dans la société ka< byle, c'est la forme et la vigueur de ses institutions politique». Cette vigueur s'explique par l'espèce d'ordre hiérarchique qui a présidé à la formation de la société;^ les Kebaïles ont des lois ou kammn qui sont nettement formulées et qu'on observe souvent avec rigueur; au-dessous et connue Interprète du code, vient la Djemaa, qui est à la fois une assemblée polir tique et une cour Judiciaire; cette assemblée est toute puissante, elle décide de la guerre et de la paix, et frappe les criminels de ses arrêts ; après^ et dans une «ituaf ion souvent fort humble, se placent les Amim ou chefs de village, fonctionnaires qui subissent directe^ ment l'influence de la DJemaa.

A côté de ces autorités diverses, il en est une autre, faible en apparence, mais forte en réalité ; nous voulons parler de celle des marabouts, qui ont conquis leur position à force de ruse et de patience; issus probablement des Maures chassés d'Espagne, les ancêtres des marabouts se virent d'abord en butte k la haine générale, parce qu'ils osaient se présenter en guer* riers ; mais ils Jugèrent bientôt que l'astuce est quelquefois une arme plus sûre qu'une épée, et prirent un autre caractère : ils s'adressèrent à la pitié des montagnards du Djjerdjera, n'inspirèrent aucune défiance, car ils s'entourèrent <lu manteau de la religion; ils

se plièrent, dans les premiers temps, anx conditions iea pins humiliantes^ pensant bien qu'un jour viendrait où ils pourraient relever la tête ; leur tactique réussit si bien qu'aujourd'hui leur puissance balance celle des Amms et parfois même celle de la Djemaa : C'est entre leurs mains que se prêtent les serments axigés pour se laver d'un crime^ d*un délits etc. Celui qui doit jurer s'approche du marabout; ce dernier lui entoure le cou avec un pan de son burnous et dicte la formule, qui est répétée mot pour mot par ^accusé. Quand le serment est prêté, le marabout retire son burnous et semble ainsi délier de la faute dont on était soupçonné. »

Malgré la conduite souvent honteuse de quelques marabouts, le peuple ne leur accorde pas moins, en général, une vénération très-grande : « Un marabout ne se bat pas, dit-on^ c'est une femme. Qui de nous voudrait en tirer vengeance^ en admettant qu'il se condui* Bit mal à notre égard ?»

Chez bien des peuples^ la religion consiste en pures Jongleries; il faut, aux esprits peu éclairés^ des figures peuples Arapper; les marabouts le savent et en abusent ; ils sont prodigues de talismans et de dessins cabalistiques^ ils distribuent des amulettes^ détournant au besoin les invasions d'insectes, mais plus aisément les fléaux qui commencent à disparaître, et comman^ dent même aux éléments : cf n en est, dit M. Devaux; qui, ayant le secret des acides, donnent de petits papiers entièrement blancs, qu'ils reconunandent de porter sous le vêtement et sur la chair pendant quelques jours, de sorte qu'au bout de ce temps, la chaleur du corps ayant fait ressortir l'écriture d'abord

invisible, on est forcé de croire au miracle* a C'est ainsi qu'on fait usage^ en Afrique, de l'encre sympa- (hique I

On comprend que les marabouts derviches n'opèrent pas de pareils miracles sans avantages personnels; iU ont toujours la main ouverte à la générosité kabyle.

M. Texier, de l'Institut, raconte que la ville de Bougie fut témoin^ en 1851, d'un prodige opéré par le marabout Sidi Rhamdan, enterré depuis cent ans à la porte de la ville* Alger souffrait d'une violente épidémie de choléra^ et toute la campagne environnante était décimée. Une certaine nuit^ Sidi Rhamdan^ qui dormait profondément dans son tombeau, entend marcher sur les cailloux de la route : « Qui est là? Qui vient troubler mon sommeil à cette heure ? » criat'il d'une voix tonnante. Alors un monstre à pieds de vautour et ayant une tête hideuse, s'approcha de la porte de la kouba, et dit : « Je suis le choléra; j'ai faim et je vais à Bougie. — Bougie est sous ma protection, répondit le marabout, et je t'ordonne de fuir au plus vite. » Ce que fit le choléra épouvanté. Les Arabes sont persuadés qu'ils le doivent à Sidi Rhamdan, le baut protecteur de la ville.

La prestation des serments est la source d'un de leurs meilleurs revenus. Comme ils président aux engagements les plus solennels^ ils ne se font aucun scrupule d'en délier aussi les Kebaïles, si toutefois ceux-ci se présentent devant eux avec de bonnes pièces d'argent.

Le plus misérable môme de ces charlatans est entouré d'un saint prestige après sa mort, et son tombeau est pris à témoin des serments. C'est aussi autour

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de la kouba^ ou dernière demeure des derviches, qu'on élève de préférence des gourbis et qu'on forme de nouvelles bourgades,

M. Devauxy dans son excellent ouvrage, passe en revue les mœurs, les coutumes, les institutions de cette curieuse nation kabyle, et fait, dans une deuxième partie, la description détaillée duDjerdjera, cette Suisse algérienne. — Ce n'est pas dans le court espace d'un résumé qu'il est permis d'entrer dans tous les détails d'un livre de cette nature; — on aimerait pourtant à suivre M. Devaux dans ses intéressants chapitres concernant la guerre, la condition des hommes et surtout celle des femmes ; on apprendrait que dans les montagnes du Djerdjera on achète une femme trois cents francs, et qu'on n'hésite pas toujours à s'en défaire lorsqu'on trouve un bon acquéreur; on saurait qu'à la naissance d'un garçon, la. mère pousse des yott/ y ou! qui sont un signe irrécusable de sa grande joie, et que le mari remercie Allah en tirant un coup de fusil, tandis que, si le malheur veut que le nouveau venu soit une fille, la poudre ne parle pas et la mère se lamente sur sa mauvaise fortune ; -~ ou trouverait des anecdotes piquantes qui ne sont pas toujours plus à l'avantage des femmes que des maris, et de curieuses réponses de Kebaïles qui seraient sûrement reçues favorablement par les dames françaises; — en voici une : un Français tient le discours suivant à un Kabyle : — Tu fais de ta femme ton esclave, tandis qu'elle devrait être ta compagne, tu la rabaisses et elle ne se fait plus scrupule de te tromper; en France, les femmes sont libres et généralement vertueuses* — Nous le savons bien, répondit le monta*

gnard, mais c'est que vo8 femmes sont des anges, tan« 4is que les. musulmanes sont de vraies diablesses.

Voici un autre fait qui donne une idée assez exacte de la condition des femmes en Kabylie :

Une femme de la tribu d'Aïth-<Sînakil vient un Jour porter plainte au kadi et reprocber & son époux de ne pas lui permettre d'aller chercher du bois et de Teau pour le service de la maison.

— Eh ! qui donc y va ? demanda le kadi.

^ C'est notre âne.

— Tu dois t'estimer heureuse d'avoir un mari qui t'épargne une pareille fatigue, reprit le Juge.

«— Allons donc I Je suis au contraire la plus rnalheureuse des femmes d'ôtre ainsi recluse.

Voilà donc les alternatives de la femme en Kabylie : être employée aux plus pénibles travaux, ou être retenue prisonnière.

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