Nouvelles Annales des voyages
m PEUPLES ET VOYAGEURS.
malheur se croise les bras. Ils vivent uniquement de quelques patates et de quelques fruits qui pendent aux arbres. Partout la misère morale est la coQsé« quence de la misère physique.
Spéke et Grant avaient hâte de quitter cette pauvre contrée. Ce ne fut pourtant qu'après plusieurs semaines de marche qu'ils en sortirent.
Avant de continuer à suivre les voyageurs dans la direction du nord, mentionnons l'importante excursion qu'ils firent au lac Victoria^ précisément k l'endroit môme où un grand fleuve, le Nil sans doute, s'en détache. Ils ont décrit plusieurs fois l'impression qu'ils éprouvèrent à la vue de cette large artère cherchée depuis si longtemps^ véritable Prêtée qui semblait fuir devant les investigations, et qui cédait enfin à leurs persistantes recherches.
Les explorateurs se souvinrent en ce moment de la France ; ils appelèrent cet estuaire canal Napoléon, Ainsi, le môme nom se trouve deux fois rappelé dans lé bassin du Nil : à la source du fleuve par celui de Napoléon ni, à son embouchure par celui de Napoléon 1*', dont le souvenir sera toujours vivant en Egypte.
Les eaux du lac Victoria s'élancent vers le nordouest ; elles franchissent une chaîne de rochers granitiques et forment une cataracte d'un assez bel aspect^ que Speke nomma chute de Atpon, en l'honneur du président de la Société géographique de Londres. Ensuite, le fleuve s'élargit, s'étend dans le pays d'Ounyoro et incline tout à coup brusquement du côté de l'ouest. C'est là que les voyageurs eurent la malencontreuse pensée de l'abandonner; au lieu de côtoyer ses rives, ils se dirigèrent vers le nord, en traversant les pays
de Kidi et de Madi. Ils assurent avoir retrouvé le même cours d'eau à 40 lieues de là ; mais^ si cette coujecture a de très-grandes probabilités, ce n'est pour* tant toujours qu'une hypothèse.
A peu de distance de l'endroit où il rejoignit le Nil, Speke reconnut sur la rive droite du fleuve le tamarinier sur lequel, en 4860, le voyageur italien Miani grava son nom. Désormais, les deux courageux explorateurs pénétraient dans des parages déjà bien décrits par Peney et Andréa de Bono. Ils descendirent le Nil, arrivèrent à Gondokoro, et gagnèrent ensuite la ville de Khartoum.
Voilà donc le résumé de ce mémorable voyage qui, non-seulement circonscrit, simplifie la question des sources du Nil, mais jette de vives lumières sur l'ethnologie, la faune, la flore et la topographie d'une grande partie du monde africain.
Lo docteur Cuny. •— La vertu au Kordofan.
Le docteur français Charles Cuny habita pendant longtemps l'Egypte ; il savait parfaitement l'arabe et connaissait à merveille les mœurs des indigènes du bassin du Nil. Il partit du Caire le 22 novembre 1857, pour aller visiter le Kordofan et le Darfour. Après avoir suivi le fleuve jusqu'au milieu de la Nubie, il s'enfonça dans le désert situé à l'ouest de la grande courbure du Nil, et arriva en 1858 à Obéid, capitale de Kordofan. Il se dirigea ensuite vers le Darfour, où il dut arriver au mois de juin. C'est là qu'il est mort. On croit, en général, qu'il a été tué par un fanatique.
Les notes laissées par ce voyageur ont été insérées
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dans les Annales des voyages : nous les avons lues avec un très-puissant intérêt; l'exposition nette, la lucidité des appréciations nous font encore plus regretter la perte que la géographie et l'histoire naturelle ont faite dans ce savant explorateur. Les peuples qu'il étudia principalement) avec les Kababiches, sont ceux du Kordofan; il y a, dans les détails de mœurs qu'il rapporte, des faits si prodigieusement éloignés de la ligne de conduite des Européens, que nous renonçons à les répéter. On dirait que tout se passe là-bas à l'inverse de ce qui a lieu en Europe. Chez les Kababiches^ une honnête femme est celle qui a le plus d'amants. C'est presque un crime que d'être fidèle à un seul homme; on répudie donc sa compagne pour cause de fidélité. Un indigène, obligé de quitter sa demeure, se met immédiatement en quête d'un remplaçant. Si cet hôte privilégié montre trop de délicatesse^ il devient l'ennemi le plus haï, le plus détesté; il sera certainement assassiné par le mari si l'occasion s'en présente. Chez les mêmes montagnards, la polyandrie est en usage; la femme peut avoir deux maris. L'un est riche, et l'autre, en général, un pauvre diable qui, ne pouvant payer la dot de la femme, a été d'abord écarté. Le riche achète; le pauvre économise, thésaurise^ se rend ensuite auprès duaiari, et demande le partage; on le lui accorde, mais suivant la somme qu'il apporte. Il est bien d'autres faits, des plus curieux, que nous voudrions rapporter, si la plume ne s'arrêtait craintive devant de pareilles anomalies I 11 y a, par exemple, une fête qu'on appelle néfir (en arabe, trompette, tambour), qui est le comble de la dépravation, et qui a pour but de combattre le dépeuplement national.
■ Toutes ces histoires, dit avec raison le docteur Cuny, sont la honte de Thumanité, et cependant elles sont vraies et se passent à deux jours de distance d'Obéid, capitale du Kordofan, soumise à l'autorité prétendue éclairée des Egyptiens. »
Trémaux : Toyage en Nubie. — Le Korosko. — Les cadavres du désert. — La ville de Khartoum. — Cruautés d'un pacha. — Exportation soudanienne. — Le prix des esclaves.
En 1848, un Jeune architecte français formait, comme tous ses confrères, le projet d'aller vivre quelque temps avec le passé, ce grand maître du présent, sur le sol de Rome et de la Grèce; il part, salue l'Italie; mais tout à coup, poussé par une passion plus violente de déplacement, il veut admirer les ruines pharaoniques et s'élance du côté de l'Egypte. Il parcourt cette autre terre classique de l'art, s'installe un moment à Karnak^ et, le crayon à la main^ relève ce« splendides monuments disséminés sur les bords du Nil. Au sud de l'Egypte^ il est un vaste pays qui captive d'autant plus les archéologues que peu d'entre eux ont osé affronter les difficultés que la nature y oppose aux entreprises scientifiques. Notre architecte, M. Trémaux, séduit par les descriptions que plusieurs touristes en ont faites, n'hésite pas à franchir les derniers confins égyptiens et à remonter le Nil.
Nous le retrouvons bientôt dans la basse Nubie, en plein désert de Korosko, oubliant, il est vrai, quelque peu le but principal de son voyage, l'architecture, mais se livrant à des études topographiques et climatologiques généralement fructueuses. C'est dans cet
affreux désert de Nubie qu'il rencontre, non sans une triste impression, de nombreuses tombes de voyageurs et des débris d'animaux, qui jalonnent, pour ainsi dire, la route suivie par les caravanes. Une ^ema^ que curieuse est celle-ci : la plupart des cadavres abandonnés dans le Korosko n'offrent pas, conmie oq pourrait le croire, des débris osseux ou des cbarpentes d'épines dorsales, supportant deux rangées de côtes blanchies : ce sont des corps entiers recouverts de leur peau et ayant conservé presque entièrement leurs formes naturelles. En examinant de près ces Irisles débris, M. Trémaux s'aperçut que, sous l'influence de l'atmosphère embrasée, les animaux étaient complètement desséchés et non décomposés. « Ces restes, dit le voyageur, ne répandent aucune odeur; l'intérieur du corps, réduit en poussière, est emporté par le vent à travers les ouvertures des deux extrémités du corps demeurées béantes. Il ne reste plus dans l'intérieur de ces peaux qu'une partie de la charpente osseuse maintenue par elles. Ces cuirs avaient pris une telle consistance, un tel degré de solidité, que tous mes efforts pour les crever furent sans résultat. »
Après de nombreux incidents, dont un dçs plus désagréables pour notre compatriote fut la perte de la plupart de ses bagages, emportés par les flots du Nil, M. Trémaux entra dans la ville de Khartoum, assise au confluent des deux Nils. Il apprécie comme elle le mérite cette misérable reine du Soudan oriental, et flagelle avec raison les mœurs relâchées de ses habitants. Le jugement sévère porté par M. Trémaux sur cette cité, concorde en tous points avec l'opinion d'un autre voyageur très-autorisé, M. Lejean. Khartoum est
le point de mire de la lie des traitants européens, qui savent pouvoir impunément y commettre les actes les plus condamnables. Le vol, le meurtre, les razzias^ ne sont que peccadilles aux yeux de ces hommes dépravés ; la cruauté est souvent leur passe-temps le plus cher. On cite, à ce sujet, des exemples de férocité inouïe de la part d'un Égyptien, Tun des habitants les plus célèbres de Khartoum.
Voici quelques traits des plaisanteries du Néron nubien : — un maréchal ayant blessé, en le ferrant, le cheval du pacha turc, ce grand personnage, pour punir le maréchal, le fit ferrer lui-môme. Un jardinier lui ayant apporté une pastèque trop dure, il lui fit casser sur la tôte toutes celles du marché. Une femme ayant accusé un soldat de lui avoir volé et bu son lait, l'illustre pacha fit ouvrir l'estomac du prévenu pour s'assurer de la vérité. Un paysan vient se plaindre qu'un soldat lui a dérobé un mouton. Après l'avoir entendu : « Quel est ce chien, s'écrie le despote, qui m'importune pour un mouton? qu'on le mène au kadi. » Ce qu'il entendait par kadi (juge) était un gros canon toujours chargé dans la cour de son palais, et au moyen duquel le plaignant fut lancé dans l'espace.
Eh bien! ces affreux exemples de cruauté se représentent encore de temps à autre; il n'est pas rare de voir un maître faire torturer son esclave et jouir des diverses phases de son agonie. On ferme les yeux sur de pareils faits, comme jadis sur la prétendue justice des rois. S'il faut pourtant ajouter foi à des nouvelles parvenues récemment en France, l'état des choses, depuis quelques mois seulement, aurait considérable-
noTeiit changé à Khartoum. M. Pelherick, consul anglais, aurait eu assez d'énergie pour menacer de la rigueur des lois les négriers européens. Voilà qui est fort honorable ; mais le pauvre homme joue gros jeu. Les habitants lui pardonneront difficilement cet acte de justice.
M. Trémaux n'a jamais entrepris d'expédition du côté des sources du fleuve Blanc^ mais il a consciencieusement exploré une partie de la Nubie méridionale^ et particulièrement les régions arrosées par le Nil Bleu et le Dender,
Son livre, qui résume ses impressions et ses observations, est d'un très-grand intérêt. Les faits y sont heureusement présentés; des divisions nombreuses en rendent la lecture très-profitable. Spectacle merveilleux de nécropoles, considérations historiques, renseignements météorologiques, description des paysages^ peinture des mœurs de la Nubie et de l'Abyssinie, tel est le sommaire général de ce bel ouvrage, qui captive constamment. On peut chaudement en reconmiander la lecture à ceux qui, voulant entreprendre un voyage dans le bassin du Nil^ souhaitent d'avoir une idée exacte des hommes et des choses. On trouve, par exemple, dans ce livre, une liste détailUée des produits de l'exportation soudanienne, et, comme une des principales branches est le hideux trafic de marchandise humaine^ M. Trémaux parle d'abord du commerce des esclaves. Les fempies esclaves se divisent en trois classes : les comàd^ au-dessous de onze ans; iQîcédàci, de onze à quinze ans, et les bakk^ au-dessus de ce dernier âge. Ce sont les cédàd qu'on estime le plus. La vente se traite, soit dans les magasins^ soit à domi-
cile, soit à l'encan au bazar. L'esclave est promenée presque nue^ et^ si elle a eu la petite vérole, elle est sûre de trouver rapidement un acquéreur, car cette maladie est souvent mortelle. Le prix des esclaves mâles est moins élevé que celui des femmes; c'est exactement le contraire en Amérique. Parmi les produits du commerce, il faut signaler, au premier rang, la gomme, les plumes d'autruche, le bétail, la poudre d'or, le séné, le tamarin. D'autres articles se consomment sur place : tels sont le coton, le beurre, les dattes, etc.
G. Lejean : voyage au Nil Bleu et en Abyssinie^
M. Guillaume Lejean, qui avait déjà fait un remarquable voyage au Nil Blanc, vient de pénétrer, par le Nil Bleu, dans l'Abyssinie, la région africaine qui a vu peut-être, dans ce siècle, le plus d'éminents voyageurs français : Antoine d'Abbadie, Th. Lefebvre, Rochet d'Héricourt, Ferret, Galinier, etc., etc.
Il s'est avancé par le Sennâr jusqu'à Gondar. Ses dernières lettres, datées de 1863 et de 1864, rendent compte de ses impressions de voyage et éclairent sur bien des points la science. Il dépeint le pays comme très-favorable au commerce. Gondar se trouve, en effet, sur la route de toutes les caravanes qui, du God- Jam et des pays galla, se rendent, soit au Caire, soit à la mer Rouge; elle est à la portée de tous les centres de produits de l'Abyssinie, et domine la magnifique plaine de Dembéa, qui lui assure un approvisionnement continuel. Cette capitale compte de nombreuses églises chrétiennes : la principale est même construite
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avec un certain goût ; car il y a un art abyssin, qni n'est dépourvu ni de finesse, ni d'imagination ; l'imagination surtout y brille. M. Lejean a vu une sorte de tableau représentant le passage de la mer Rouge par les Hébreux; tout s'y trouve, Moïse et ses compagnons, d'un côté, Pharaon et les Égyptiens, de l'autre; tout y est, sauf la chronologie ! L'artiste, en homme ingénieux, a jeté entre les deux troupes ennemies un brouillard épais indiquant une fusillade bien nourrie. N'est-il pas permis aux peintres de commettre quelques peccadilles historiques?
L'Abyssinie est une des contrées les plus pittoresques du monde : on l'a surnommée \^ Suisse de VAfirique. De hautes montagnes, des cascades, des lacs, des forts sur des rocs inaccessibles, des collines couvertes de beaux arbres, en varient magnifiquement le paysage. Sa population est un mélange de toutes sortes de nations : les Abyssins proprement dits sont noirs, mais ont les traits de la race blanche ; les Gallasont rouges; il y a aussi de véritables nègres.
Notre cher compatriote a rencontré à l'est du lac Dembéa, à Débra-Tabor, le célèbre empereur d'Abyssinie, Théodore. Il nous le dépeint comme un grand homme, encore barbare, mais plein d'enthousiasme, ayant deux passions : les femmes et la procédure. Jour et nuit, cet illustre justicier dicte des arrêts; le cri de Djân-ho! Djân-ho! retentit sans cesse. C'est le haro des anciens Normands, le cri des plaideurs qui viennent prendre rang.
Le Salomon abyssin ne reste jamais en défaut. Un assassin lui est amené ; le misérable est un malin compère et veut éblouir la justice.
VOYAGES EN AFRIQUE. Î3l
— Pourquoi as-tu tué ? lui denjande le Négus.
— Je ne sais pas : c'est le diable qui est entré en moi.
— Voilà, s'écrie Théodore, un diable bieû indiscret ; Je ne vois qu'un moyen de l'expulser. Qu'on coupe la tète à ce brave homme !
Une autre anecdote, et ce sera tout : lors du rétablissement de l'ordre (1853), le Négus fit une proclamation ordonnant que chacun revint à sa profession première (le pays était couvert de soldats-bandits). Les gens de Tisva^ dans le Foggara, les plus méchants drôles de l'Abyssinie, trouvèrent Toccasion bonne pour rire aux dépens de la proclamation ; ils vinrent auprès de Théodore.
— En vertu de vos ordres impériaux, gracieux souverain, nous demandons à exercer notre profession héréditaire.
— Laquelle?
— Voleurs et coupeurs de route.
— Et vous la pratiquez toujours?
— Nous n'en avons pas d'autre.
— C'est bien, je vous pardonne le passé ; mais je vais vous donner des bœufs et des charrues ; vous allez devenir d'honnêtes laboureurs.
— Jamais!
— Vous ne voulez pas?
-Nonl
— C'est bien; allez.
Ils partirent. La plaisanterie leur semblait des plus spirituelles; le Négus pensa autrement; il les fit suivre par des carabiniers, excellents tireurs, qui rendirent leur nombre infiniment moins considérable.
Ce célèbre empereur abyssin se croit sérieusement .appelé à conquérir la moitié du monde.
Nous tenons de bonne source qu'un de ses envoyés s'est rendu ou va se rendre à la cour d'Alexandre 11^ porteur de considérations de la plus haute gravité, tendant au' partage de la terre entière au profit de l'Abyssinie et de la Russie !
Le Charlemagne des noirs ne désespère pas d'étendre ses limites jusqu'en Europe. Fortifions nos frontières l
Notre compatriote a été constitué, suivant l'usage du pays, prisonnier d'État, en arrivant auprès de l'empereur; il a môme été mis aux fers; mais, effrayé de cette audace envers un vice-consul de France, le gouvernement abyssin l'a relftché presque aussitôt, et M. Lejean a pu gagner son poste de Massaoua, sur la mer Rouge.