LE SAHARA, LE SOUDAN
Duveyrier, Richardson, Barth, Oyerweg.
Traversons le Sahara, où l'un de nos jeunes et hardis compatriotes, Henri Duveyrier, vient de faire une exploration féconde en renseignements curieux et précis; — entrons, avec d'autres infatigables voyageurs, dans les territoires inhospitaliers de l'Afrique centrale.
C'est à l'initiative d'un homme de haute valeur, et dont le nom était déjà bien connu des géographes^ à J. Richardson, que l'on doit le projet d'un voyage très-remarquable, commencé^ en 1850, à travers le Sahara et le Soudan : aussi fut-il le chef officiel de cette expédition. Les deux autres savants qui l'accompagnèrent étaient les jeunes docteurs allemands Henri Barth et Adolphe Overweg.
Après une longue attente^ que les docteurs Barth et Overweg employèrent à des recherches scien; tifiques dans les montagnes voisines de Tripoli, on se mit définitivement en route pour le sud^ le 23 mars 1850. Les voyageurs traversèrent d'abord des déserts où la végétation apparaissait encore çà et là. c Toute cette partie de l'Afrique, rapporte Richardson, peut être comparée à un archipel dont les îles sont séparées par des bras de mer de différentes largeurs. » Plus les explorateurs avancent, plus le pays devient stérile et monotone; à des journées très-chaudes viennent souvent succéder des nuits froides et humides ; le soufûe brûlant du simoun, emportant avec lui des nuages de poussière^ gène considérablement la marche de la caravane. « Les chameaux et les hommes étaient dispersés çà et là, et se traînaient lentement, sans paraître avancer; aucun bruit ne se faisait entendre; personne n'avait la force de parler, encore moins de chanter^ et le pas de tant d'hommes n'éveillait aucun écho dans cet immense désert de sable. Des flots d'une poussière rouge, jaune, éblouissante, s'élevaient autour de nous en tourbillons qui se renouvelaient à chaque pas ; par moment s'étendaient de grandes taches noires d'une végétation étouffée en naissant. Chaque objet,
grossi par les vapeurs qui l'entourent, varie et change à nos yeux ; la chaleur et le balancement du chameau nous donnent un léger vertige, et les objets qui nous environnent semblent flotter dans une brume épaisse, comme ces paysages que nous retrace un rêve. C'est l'ivresse du désert, qu'il faut avoir éprouvée pour pouvoir s'en faire une idée. » Cette ivresse n'est autre que le ragle, hallucination étrange à laquelle nous consacjons plus loin une description spéciale.
Les voyageurs demeurent quelque temps à Hourzouk, et se dirigent à l'ouest, du côté de Ghât; ils rencontrent sur leur route le Kasar-Jmoun, ou la citadelle des Génies, masse colossale de rochers présentant à peu près la forme d'un antique château hérissé de tours gigantesques ; la crédulité des habitants fait de ce singulier assemblage de rocs le repaire des démons et des esprits malins de toute la contrée; malheur à celui qui oserait tenter d'en parcourir les sombres couloirs l Néanmoins, une forte rémunération fit évanouir tons les scrupules d'un indigène, qui consentit à servir de guide aux docteurs Barth et Overweg; mais la pénible excursion faillit être fatale au docteur Barth, qui, épuisé de fatigue et de faim, fut obligé de boire son propre sang pour échapper à la mort.
Les trois savants arrivèrent enfin à Ghât, ville peuplée de Touaregs avides et rapaces ; ils se dirigèrent ensuite du côté d'Aghadès, â travers un pays complètement désert, où ils furent souvent en butte aux attaques de tribus de brigands. Le docteur Barth se sépara momentanément de ses compagnons, et alla seul visiter la ville d'Aghadès, capitale del'Ahir; il parcourut de vastes plaines fréquentées par ces hôtes dangereux
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que led Arabes appellent, dans leur langage figuré, les pères du désert, nous voulons dire les lions. Barth en aperçut plusieurs^ étendus nonchalamment à Tombre des fourrés.
Séparation des trois voyageurs. — Mort de Richardsoa et d'Overweg,
Le il janvier iSoi, Richardson, Barth et Overweg résolurent de se séparer pour explorer en tous sens le Soudan; cet adieu, pour Tun d'eux, devait ôtre éternel.
Richardson dirigea ses pas vers Test; il s'arrôta à Zinder, dont les maisons sont infestées dQ lézards et de chats; comme il n'y a pas de rats ni de souris, les chats s'en prennent aux poules, et sont, avec les hommes, leurs plus cruels ennemis. Son journal donne des détails intéressants sur la population, sur le commerce des esclaves, qui est la principale occupation des habitants de l'endroit. Il se met en route pour Kouka, cette capitale du Bournou, qui s'élève à peu de distance du lac Tchad ; mais il conçoit de tristes pressentiments, ses forces s'affaiblissent, et son âme, autrefois si vigoureuse, se laisse ^mouvoir par un songe : il avait rêvé qu'un oiseau descendu du ciel s'était posé sur une branche d'arbre, et que, cette branche s'étant brisée, l'oiseau était tombé à terre. Sous le coup d'une vive impression, Richardson consulta un indigène qui se faisait passer pour devin : il lui fut répondu que le songe signifiait mort prochaine. Les terribles chaleurs I équatoriales contribuèrent à son prompt dépérissement ; il voulut néanmoins continuer ses excursions.
Arrivé à Ungurutua, il comprit que la vie allait lui échapper; il donna ses dernières instructions^ puis il se leva en se soutenant sur le bras de son interprète, poussa trois profonds soupirs^ et expira sans agonie. Ainsi mourut, le 4 mars 1851, Testimable et savant chef de cette mission scientifique. — On peut facilement concevoir la douleur que ressentirent Barth et Overweg; le docteur Barth se rendit immédiatement à Ungurutua pour sauver les papiers de Richardson, et recommanda la tombe de son infortuné compagnon aux soins de quelques habitants.
Overvreg fut le premier Européen qui navigua sur les eaux du fameux lac Tchad; il se proposait d'en explorer les rivages^ mais des guerres qui divisaient les peuplades de Test ne lui permirent pas de se rendre dans les parties orientales. Il fit de fructueuses excursions dans le pays des Fellatah, et ne trouva pas sans étonnement, sur sa route, un village presque entièrement peuplé d'aveugles. Pendant ses voyages, il eut à lutter non-seulement contre un climat affreux, mais contre les craintes puériles des habitants ; néanmoins il parvint à triompher des difficultés et à enrichir ses papiers de notes curieuses : il assista à des fôtes bizarres, où il vi^ des éléphants danser sur la corde, avec presque autant d'adresse que nos meilleurs acrobates. Overweg ne devait pas résister longtemps au climat délétère de cette contrée : la saison pluvieuse et les fièvres qu'elle engendre le forcèrent de rester à Kouka; une maladie, qui paraissait au commencement devoir céder^ s'aggrava, et, s'apercevant que tout allait finir pour lui, il voulut, avant de mourir, revoir un charmant endroit baigné par les eaux
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de ce lac qu'il ayait naguère exploré. Il se flt donc transporter à Maduavi, où il rendit le dernier soupir, le 27 septembre 1852. 11 avait à peine trente ani.
Voyage de Barth à Timbouctou. — Rencontre de Bartb et de Vogel.
Désormais Tespoir de la mission reposait unique* ment sur Bartb. La mort de ses généreux compagnons n'ébranle pas ses résolutions ; il ne semble plus pen* ser à lui, mais à la noble tâche qu'il s'est imposée : il a déjà plusieurs fois affronté les plus grands dangers, il franchira les contrées les plus inhospitalières du Sou. dan, et ira à Timbouctou. Il entre enfin dans cette reine du désert le 7 septembre 1853, et confirme sur presque tous les points les opinions émises par GailUé, dont on avait un moment soupçonné la véracité. Mais tout A coup le bruit de sa mort se répand en Europe ; ses amis, ses parents, déplorent déjà sa perte. Heureuse^ ment la nouvelle était fausse, le 'docteur Barth allait bientôt revoir sa patrie. Il rencontre sur son passage, à Bundij endroit à peu près situé à 350 kilomètres à l'ouest du lac Tchad, le docteur Vogel, qui, entraîné par son goût pour la science, parcourait aussi le Soudan. Il y avait deux ans que Barth n'avait pu presser la main d'un Européen. Ces deux hommes, qui ne se connaissaient pas en Allemagne, se serrent aoiicalement la main bin de leur patrie : les intrépides voyageurs se vouèrent un cordial attachement. Le docteur Barth franchit le désert en ligne directe ; il entre dans Tripoli, qn'il avait autrefois quitté avec Biehardson et Overweg ; fl touche le sol de l'Europe, et se jette dans les bras de ceux qui le aojaieiit 4 jamais perdu.
Explorations du docteur Vogel. — Beurmann^ sa mort.
On a mallieureusement peu de renseignements sur les découvertes du docteur Vogel; pourtant nous avons de lui quelques précieuses communications sur la nature da l'Afrique centrale. « C'est réellement une terrible région, a-t-il écrit dans une de ses lettres; celui qui croirait y rencontrer l'abondance tropicale serait bien, désappointé. Dans l'espace de cinq semaines^ je n'ai fiu, avec tous les soins possibles, réunir que soixante-quinze plantes différentes; il n'y a pas un arbre^ pas un buisson qui ne soit hérissé d'épines. » L^ soleil brûle les plantes^ et le thermomètre s*élëve souvent au-deims de 100 degrés (Fahr.). La faune des environs du lac Tchad, que Vogel explora, est des plus variées; mais elle compte surtout des animaux nuisibles ; les rives marécageuses du lac sont infestées de moustiques; Vogel rapporte qu'il se trouvait dans l'obligation de faire allumer de grands feux pour se garantir de ces insectes ; d'innombrables lézards semblent avoir été placés par la Providence pour devenir les destructeurs des mouches, un des plus grands fléaux du pays ; les arbres sont couverts de caméléons, la terre de fourmis et de termites qui dévorent toutes les étoffes; des scorpions^ des serpents venimeux, des crocodiles^ des crapauds énormes, ayant souvent plus de quatre pouces de diamètre, abondent dans cette région ; les buffles y sont presque aussi à craindre que les lions et les léopards.
Vogel parle de l'étrange luxe des dames noires et de leurs singulières parures. La graisse et le beurre, que
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les Africains considèrent comme l'accessoire indispensable d'une élégante toilette, forment sur leur tôte une espèce de casque de dragon. Parfois elles préfèrent entourer leurs cheveux d'une couche épaisse de la même substance, et les faire tomber enpapillottes assez semblables aux copeaux de nos menuisiers. Ces orne^ ments ne sont pas leurs seules parures : elles se peignent les dents de devant en rouge, et les dents canines en noir; selon l'expression originale de Vogel, leur bouche présente alors l'aspect d'un échiquier. L'indigo joue aussi un grand rôle dans la toilette des dames du Soudan : il n'est pas rare de voir des femmes presque entièrement teintes en bleu.
Le docteur Vogel continuait ses voyages, qui devaient servir de complément à ceux de Barth ; mais le bruit de sa mort se répandit bientôt. Il n'est que trop avéré aujourd'hui qu'il a péri, en i 856, victime de la férocité du sultan de Ouadây» — M. de Beurmann, parti de Benghazy dans Tintention de recueillir les papiers de son compatriote, et des renseignements précis sur ses derniers moments, traversa le Fezzan en 1862, et arriva au Bournou, où il fut très-bien accueilli par le sultan ; malgré les sages conseils de celui-ci, qui lui disait de se défier du perfide roi son voisin, il se mM en route pour le Ouadây ; mais à peine était-il arrivé sur les confins de ce royaume, qu'il fut assassiné, sans doute par des émissaires du lâche prince qui avait déjà sacrifié l'infortuné Vogel.
Le docteur Baikie sur la rivière Bénoué.
Continuons à suivre les explorateurs dans leurs périlleuses entreprises à travers le Soudan ; examinons maintenant les importantes découvertes que la science a faites sur le Niger inférieur et la Bénoué.
Dès 1854, le docteur Baikie, à bord du bâtiment anglais la Pléiade, visita le Niger ou Kouara, qu'il a revu bien des fois depuis : grâce à des principes hygiéniques scrupuleusement suivis^ il échappa au climat insalubre de l'embouchure de ce fleuve ; son équipage était principalement composé de nègres, qui pouvaient supporter plus facilement que les Européens les chaleurs équatoriales, et M. Baikie n'hésite pas à attribuer le succès de son entreprise à cette prudente disposition. Il remonta le Niger au milieu de populations qui se montrèrent rarement hostiles, et entra dans la rivière Bénoué, qui devint le centre de ses explorations. Il rencontra des tribus semi-aquatiqueSy qui vivent presque entièrement dans l'eau à Tépoque des inondations^ et confirma ainsi l'exactitude des relations de Richard Lander. Le docteur Baikie abandonna momentanément la Bénoué et visita les territoires voisins ; tout en se livrant à ses études astronomiques et topographiques, il nous donne un curieux exemple de l'esprit crédule des naturels, qui, le voyant entouré d'instruments de physique, le prenaient pour un sorcier ou une divinité infernale.
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Le ragle ou balluciDation du désert.
L'imagination, qui enfante de si admirables productions ; l'imagination, cette mère de la poésie et de ces souhaits si pleins de charme qui nous éloignent de la triste réalité pour nous faire entrevoir de douces illusions, nous jette parfois dans d'incroyables erreurs^ lorsqu'elle domine nos autres facultés.
Débordée, elle n'est plus capable d'apprécier sainement les choses : tout alors grandit, tout augmente, tout prend une forme extraordinaire. Combien de fois, sous' l'empire de la crainte, l'homme croit apercevoir l'objet qu'il redoute I Le silence de la forét^ seulement interrompu par le bruit du vent qui fait courberlle sommet des arbres^ excite la terreur de l'esprit timide qui croit entendre le hurlement des loups et distinguer à chaque moment des êtres malfaisants. Que de fois avons-nous pris le sifflement de la tempête pour les cris de désespoir d'un malheureux, l'ombre gigantesque d'un arbre pour celle d'un démon agitant d'énormes bras I Toutes ces fictions sont peu connues dans les villes, où les esprits sont habitués de bonne heure à la réalité ; mais, à la campagne, l'imagination simple du paysan se laisse frapper par le moindre bruit. Il rentre tout tremblant dans sa chaumière, et assure qu'un revenant lui est apparu; il prend parfois une vapeur blanche qui entoure mollement le tronc nu d'un vieil arbre, pour un fantôme enveloppé de son linceul.
C'est ainsi que le voyageur qui marche nuit et jour au milieu d'un désert sans fin, est presque toujours le
jouet d'une hallucination bizarre, que les Arabes appellent le ragle. Un savant bien connu, M. d'Escayrac, a donné, dans son voyage au Sahara et au Soudan, d'iatéressants détails sur le ragle des Arabes.
La fatigue accable celui qui traverse le désert, le sommeil le presse ; il avance, veut se dompter et ne point soumettre sa volonté aux exigences de son corps; ses yeux, qu'il tient forcément ouverts, demandent da repos; tousses sens, émoussés par la veille, exigent uq moment de calme ; il ne peut rien accorder à la nature, et le ragle s'empare de lui. Ses idées commencent à perdre de leur netteté ; mille sentiments divers traversent son esprit ; il recherche en vain la pensée qu'il vient d'avoir ; pourtant il parle, il marche, mais la trouble n'en continue pas moins ses effets.
En vain on a recours à l'eau fraîche, si propre à dissiper les vapeurs de l'ivresse : les hallucinations nous obsèdent, nous accompagnent sans cesse. L'horizon semble se mouvoir, se rapprocher et s'éloigner tour à tour, la terre s'élever dans le ciel. Parfois la voûte céleste est une gaze dont les mailles se resserrent et s'agrandissent ; la vue est si profondément affectée que les objets les plus rapprochés restent invisibles. Le voyageur voit un mur lui barrer le passage, il le traverse; un autre se présente, il le franchit, pour en retrouver plus loin un semblable..
On ne saurait énumérer toutes les aberrations qui s'emparent de l'esprit de l'homme : le jour, Téclatante lumière occasionne le ragle ; la nuit, l'obscurité n'est jamais complète, l'horizon rougeâtre reflète sur toute la nature une lueur indécise, les yeux se fatiguent à chercher dans une demi-obscurité la véritable forme
des objets que les ténèbres enveloppent de leurs mystérieuses transformations. Les rochers prennent des dimensions singulières et presque formidables; les grandes herbes, dont l'ombre s'étend sur le sol, donnent lieu à des fictions surprenantes : un précipice paraît béant sous les pas de l'infatigable dromadaire, une personne aux bras gigantesques se dresse à côté du cheaiin, une rangée de bataillons se déroule sur le bord de la route. Le simoun, ce vent impétueux du désert, froisse les unes contre les autres les herbes desséchées : le voyageur qui est soumis aux hallucinations, croit entendre une musique bizarre et fantastique ; les gémissements du simoun sont pour lui une sorte de mélodie infernale qui prend les tons les plus aigus et les plus bas.
Nous pouvons avoir à peu près l'idée du ragle lorsque, dans une voiture roulant bruyamment sur des cailloux, nous nous plaisons à nous rappeler les chants qui viennent de nous impressionner. Notre imagination nous transporte-t-«lle dans un de ces sanctuaires pieux où la musique élève l'âme des fidèles, il nous semble saisir les notes mélodieuses de l'orgue ; les cahots de la voiture nous procurent à chaque instant de nouveaux accords; l'illusion est si complète qu'au moment de l'arrivée nous regrettons cette douce symphonie.
Puisque nous avons des hallucinations au milieu des hommes^ où tout est dégagé du voile mystérieux de la nature, il n'est point étonnant qUe le spectacle grandiose du désert nous jette dans de profondes illusions : des plaines interminables s'étendent devant le voyageur, rien n'attire spécialement les regards ,
l'horizon est toujours le môme ; le ciel- ressemble à la terre par sa monotonie ; point de nuage que l'œil puisse suivre ; l'immensité règne de tous côtés.
L'Arabe, qui est presque toujours la victime de ces pénibles hallucinations, est porté par le chameau, ce vaisseau du désert, avec le mouvement régulier delà vague de l'Océan. Ses nerfs sont excités par les privations; il ne dort presque jamais, il passe des journées entières sans prendre de nourriture ; il est aussi inébranlable que le désert.
Si toutes ces circonstances sont les principales causes du ragle, nous devons être assurés d'un point : c'est que les hallucinations auxquelles F Arabe est soumis n'apparaîtront jamais dans nos contrées civilisées.
GUINÉE ET SÉNÉGAMBlk.
Le lieutenant Guilleyin. — Royaume de Dahomey.
Le roi Guézo. — Une fête sanglante. — Les anaazones.
Divers voyages : P. du Chaillu, etc.
Les voyages n'auraient-ils que le seul avantage de nous faire apprécier notre pays à sa juste valeur, qu'il serait utile d'en entreprendre.Combien de fois, en lisant les descriptions pompeuses que Ton se plaît à faire des contrées chaudes, avons-nous regretté de ne pas jouir de toutes leurs merveilles l II nous semblait que la patrie de notre pensée était là-bas plutôt qu'ici, et que
le séjour des voluptés terrestres devait se cacher à Tombre des pamplemousses et des sycomores, sous quelque ciel du midi.
La vérité est loin de tous ces rêves. Les contrées équinoxiales sont presque toutes un foyer de maladies terribles; l'air parfumé qu'on y respire recèle trop souvent la mort; la végétation luxuriante qu'on y voit est moins le paradis des hommes que celui des hôtes féroces et des reptiles. Quant aux habitants, ils y sont presque toujours indolents, sanguinaires, cruels jusqu'au raffinement, et parfois anthropophages. Heureuses donc les zones intermédiaires I Comme la médiocrité de la fortune, elles ne connaissent ni les grandes misères, ni les grandes richesses.
Qu'on demande, par exemple, au lieutenant Guillevin, qui s'est assis à côté du terrible roi Guézo, dans le pays de Dahomey, qu'on demande à ce courageux voyageur ce qu'il pense de ces contrées équinoxiales si merveilleusement dotées de toutes les splendeurs de la nature ; il n'hésitera guère, je crois, à répondre que, si notre vieille Europe a moins de produits naturels, elle possède, somme toute, plus de vraies richesses, plus de vrai bonheur.
Jusqu'à présent, les curieuses explorations de M. Guillevin ont eu peu de notoriété. Évidemment elles méritaient davantage. N'assiste pas qui veut, en spectateur paisible, aux saturnales des Dahomiens; n'est pas admis qui le souhaite à contempler les femmes et les amazones du roi Guézo. Voici du reste les traits principaux du voyage de M. Guillevin, dont la relation a paru en grande partie dans les Annales des Voyages.
Sous la sauvegarde du pavillon français, notre compatriote s'aventure dans le royaume de Dahomey, qui n'est autre^ on le sait, que cette c6te des Esclaves de si triste mémoire. Légalement^ le commerce desnpirs est aboli, et pourtant, en dépit du principe établi, le premier individu qu'il rencontra fut le cherchary pourvoyeur en chef de tous les négriers, et spécialement chargé d'offrir aux étrangers les prisonniers capturés . par le roi Guézo. Le cherchar ouvre son âme au nouveau venu et se plaint amèrement de la manière d'agir des Européens à son égard ; il accuse, le pauvre homme! les Anglais d'une philanthropie outrée, et prétend qu'à tout prendre, ses meilleurs clients sont encore les Yankees eux-mêmes.
Après avoir fait une visite à l'arbre fétiche, aux chauves-souris et aux serpents sacrés, M. Guillevin s'arrête à Cana, qui est la troisième ville du royaume de Dahomey et le Versailles d'Abomey.
Le roi Guézo y possède une résidence et s'y divertit à sa manière. Il y donne des réjouissances dans lesquelles le bruit du tam-tam se mêle toujours aux cris des victimes.
Par une bonne fortune que beaucoup de personnes ne lui auraient certes pas enviée, notre voyageur fut témoin d'une de ces lugubres cérémonies; il assista à la belle fête à! En nah ek begh.
En entrant sur la place du palais, il voit attachées à des poteaux six têtes humaines fraîchement coupées; mais ce n'est là, pour ainsi dire, que l'affiche du spectacle. Un peu plus loin, il distingue le roi Guézo assis sur un sofa de velours cramoisi, trônant sous un dais luxueux, et promenant avec orgueil ses regards sur
son brillant entourage. A droite et à gauche^ sont groupées les femmes du monarque, les princes et les princesses du sang, et, rangées dans le meilleur ordre, une trentaine de femmes troubadours, chargées de célébrer les hauts faits historiques du Dahomey et la puissance du plus grand potentat du monde, l'illustre Guézo. Personne, du reste, ne manque à cette fête, pas même un personnage très-occupé, le toonoqnoo, principal eunuque du royaume. Quant aux amazones, revêtues de pagnes bariolés, elles forment la haie et entourent le cortège royal ; elles ont le jarret tendu, l'œil fier; à leurs mains brillent une carabine et un glaive.
Devant le trône, on dépose dans des calebasses de nombreux crânes de rois; on les place autour d'un petit monticule qui recèle la tête d'une victime sacrifiée la veille. Au centre de la cour intérieure, se dresse une tente ornée de calebasses également remplies de têtes humaines. Un Dahomien à Tair féroce se tient auprès et porte un étendard blanc, sur lequel est peint, en guise d'armoirie, une cruche couverte d'un crâne. Partout l'image de la mort, ne rappelant aux yeux de ces populations dégradées que des victoires ignobles remportées sur les nations voisines.
.Le prélude de la cérémonie ressemble à la promenade traditionnelle des toréadors dans le cirque. Les cabocers et les ministres, au nombre d'environ soixante, armés de cimeterres, d'épées et de massues, défilent devant le roi, se prosternent et se jettent de la poussière sur la tête.
Le prince lève ensuite gravement un de ses bras; aussitôt les portes s'ouvrent, et la populace, partout
avide de spectacles dramatiques, se rue dans Fenceinte du palais. Une dizaine d'eunuques frappent alors sur un instrument de cuivre; l'assistance comprend immédiatement le signal, et pousse des cris de joie; c'est le glas funèbre de quatorze nctimes, dont l'unique crime est d'appartenir à une nation vaincue.
Les prisonniers soutiennent avec audace les regards de leurs ennemis. Pas une larme ne s'échappe de leurs jeuij pas une plainte de leur poitrine. Us connaissent leur sort. Le code dahomîen est inflexible, mais les sauvages^ en étant implacables^ font de leuis victimes des héros.
Un roulement prolongé dç tam-tam résonne^ les prisonniers montent sur la fatale plate -forme. « Quels trépignements ! s'écrie M. Guillevin, quelle joie dans les yeux des spectateurs ! Cette scène me faisait horreur... En ce moment, l'oreille la plus attentive n'eût pu saisir le souffle d'un soupir, il semblait que c'était un songe ; mais l'affreuse réalité ne tarda pas à dissiper toute illusion. Les six exécuteurs, armés de grands couteaux, se tenaient au pied de l'échafaud^ grimaçant d'un rire affreux. La populace, impatiente, rompit tout à coup ce silence de mort, et, hurlant avec fureur, cria que les dieux avaient faim. »
Le roi fait alors un discours ; il dit qu'en sacrifiant ses ennemis, il veut uniquement plaire aux dieux; puis, s'approchaut d'un des condamnés, il le pousse dans le vide. Le malheureux est reçu à coups d'épée par les bourreaux et porté à la foule, qui le déchire en mille pièces. Les autres prisonniers servent de môme aux plaisirs féroces du peuple.
Ces fêtes, bien que fréquentes, n'offriraient pas au
roi Guézo une distraction suffisante ; il lui faut un délassement quotidien. On assure que, pour se reposer des tracas du gouvernement^ il s'installe auprès d'une troupe de cannibales, qui dévorent devant lui de la chair humaine.
Eh bien I vérité de nature à désespérer les gouvernements paternels, les Dahomiens^ quoique molestés, opprimés, avilis par leur souverain, ne se lassent pas de l'adorer. Peut-être voient-ils en lui le génie du mal qu'il faut à la fois craindre et respecter^ mais ils ne songent Jamais à tramer des conspirations. Le joug est si complet^ si absolu, que ce pauvre peuple, ravalé et abâtardi^ va même au-devant des caprices du maître. Il lui sacrifie tout, famille et fortune. 11 ne songe qu'à entrer dans ses vues, qu'à satisfaire ses ignobles fantaisies ; avouons-le, sa lâche humilité est logique : il sait que le moindre signe du tyran peut le conduire à la mort.
M. Guillevin fournit aussi d'intéressants détails sur les amazones du Dahomey; il porte leur nombre à 3,000. En entrant dans l'armée, ces femmes font toutes vœu de chasteté, mais toutes finissent néanmoins par entrer dans le sérail du prince ou dans le harem de quelque seigneur noir.
Habituées aux fatigues de la guerre^ elles paradent^ passent des revues^ marchent au combat^ donnent la mort et la reçoivent avec autant de courage et de sang-froid que le soldat le plus aguerri. Leur ardeur a rarement besoin d'être stimulée ; cependant, lorsque le roi croit nécessaire de raviver leur enthousiasme belliqueux^ il leur dit que son palais manque de couverture, que les féticheurs n'ont pas d'ouvrage; aussi-
tôt les amazones se mettent en campagne et rapportent de nombreux crânes conquis chez les ennemis On range alors les sanglants trophées sur le toit du palais.
Les femmes qui ont consacré une dizaine d'années au service militaire deviennent généralement le partage des fonctionnaires. C'est une faveur qu'on accorde aux sujets fidèles, au prix, il est vrai, d'une somme de 30,000 cauris (300 francs). Le roi désirant^ d'une part, demeurer seul maftre de réunir dans son sérail les plus remarquables beautés, et voulant, de l'autre, délivrer son bataillon des difformes, des vieilles et des laides, impose ses amazones et ne les laisse jamais choisir. Un employé de l'État sollidte-t-il l'honneur d'entrer en possession d'un des satellites féminins, il est obligé de prendre aveuglément celle qu'on lui donne. Quelquefois le souverain s'amuse aux dépens du postulant et lui envoie tout simplement sa fille. La plaisanterie divertit la cour, et l'acheteur en est pour ses frais.
11 y aurait bien d'autres faits curieux à extraire des relations des voyageurs qui ont parcouru la Guinée: — l'un paile d'un souverain possesseur de 3,333 femmes; — d'autres, comme M. P. du Chaillu et M. Reade, nous conduisent au Gabon^ au milieu des forêts peuplées de serpents et de redoutables gorilles; — MM. Serval et Griffon du Bellay ont visité l'Ogovaï, qui paraît être un très-grand fleuve, jusqu'ici presque inconnu; — Burton nous fait gravir le mont Camarones; — sous l'inspiration du général Faidherbe, gouverneur de la Sénégambie, un grand nombre de voyages sont entrepris par de jeunes officiers français : MM. Mage^ Lambert, Pascal, Braouézec, Vincent, etc.
VOYAGES EN AFRIQUE. t51
AFRIQUE AOSTBALE.
Ladislai Magyar.
Il nous faut maintenant passer Téquateur et continuer notre pérégrination dans le sud. Donnons d'abord un souvenir, en traversant la Coanza^ à Ladislas Magyar^ ce marchaud hongrois qui^ en 1849^ partit du Benguéla pour Vintérieur et épousa la fille d'un chef de Bihé. A la tête d'une troupe nombreuse et hardie de chasseurs d'éléphants^ il s'est avancé dans l'esty au milieu de montagnes élevées. Après de nombreuses excursions^ il s'est installé sur la côte du Benguéla.
Aspecl de TAfriqae australe. -^ Productions.
La région australe de l'Afrique, loin d'être une terre désolée et sauvage, présente aux yeux de riants panoramas, des spectacles grandioses, une végétation luxuriante, des animaux nombreux. Les rivières, les lacs, répandent de tous côtés la fécondité, mais sont malheureusement trop souvent une cause d'insalubrité. Les plantes qui fournissent les principaux aliments viennent presque sans culture, et quelques arbres portent des fruits savoureux; la terre cache, sur plusieurs points, des mines de métaux précieux, dont les naturels méconnaissent à peu près l'importance.
et qui pourraient faire la richesse d'autres nations. Il y a des mines d'or dans le pays désigné sur les cartes sous le nom bien connu de Monûmotapa. La faune est variée : le lion est l'objet d'une vénération toute particulière; les habitants, surpris sans doute de la supériorité de cet animal, loin de le tuer, l'approchent en frappant leurs mains en signe de respectueuse soumission. Les animaux que la vue de l'homme effraye dans nos contrées paissent librement et sans crainte à côté des huttes des indigènes : les élans, les bufQes, les gazelles, fourmillent dans les pclturages ; les zèbres^ les éléphants^ les girafes^ fournissent une chair dont on se nourrit journellement. Les oiseaux choisissent de préférence leur retraite sur le bord des fleuves ; leur nombre est si prodigieux que le docteur Livingstone, sans prétendre pourtant à la réputation d'un habile chasseur, en tua quatorze d'un coup de feu.
C'est aussi dans les mêmes contrées que ce singulier oiseau appelé couœu indicateur conduit l'htimme à la recherche des ruches d'abeilles. Mais à la liste de ces animaux, qui sont, en général^ une providence pour l'honmie^ ajoutons un insecte que la nature semble, au contraire^ avoir placé là comme destructeur: la redoutable mouche tsetsé fait une guerre acharnée à tous les animaux domestiques^ excepté à la chèvre. A peine le bœuf a-t-il ressenti l'influence du venin de son ennemie qu'on le voit prendre une contenance effarée : ses yeux roulent dans leur orbite; ébloui, en proie au poison qui le consume, il erre en tous sens, comme frappé de cécité; un tremblement parcourt ensuite tous ses membres, il tombe et meurt. Heureusement Tbomme ne succombe pas à la piqûre de cet insecte.
Le docteur LÎTingstone. — Découverte du lac Nyami. DiyerB voyages dans le centre de l'Afrique australe.
Le docteur David Livingstone, de Glasgow, est un des plus éminents voyageurs de notre époque. Animé d'un courage inébranlable^ il a passé une partie de son existence dans des contrées lointaines, où ses vertus et son grand caractère ont laissé de profonds souvenirs. Au point de vue purement scientifique, sa mission est une des plus remarquables de notre siècle : Livingstone est non-seulement homme de cœur, mais excellent géographe; ses voyages dans une contrée presque entièrement inconnue ne sont jamais soumis au hasard de la route et des événements fortuits; il se trace une voie, il la suit pas à pas, ne se laisse point ébranler par des difficultés ordinaires, et ne recule que devant l'impossible : aussi le voyons-nous franchir à la nage des rivières et des maraif ;• surprendre par une apparition subite un peuple ennemi, inspirer par un visage calme et une contenance noble le respect et môme la vénération à des sauvages endurcis.
C'est en 4849 que Livingstone commença à explorer l'Afrique australe. Il continua pendant huit années ses pénibles recherches. Il fut d'abord accompagné de MM. Oswel et Murray, qui vinrent tout exprès d'Angleterre pour prendre part à l'expédition. Les voyageurs partirent de Kolobeng, ville placée au nord du Cap, traversèrent ie pays desBetchouanas,et découvrirent, en 1849, le lac Nyami. Des obstacles insurmontables les arrêtèrent; néanmoins les deux années suivantes furent employées à des pérégrinations nou-
t54 PEUPLES ET VOYAGEURS.
Telles, qui tendaient au môme but, c'est-à-dire à connaître les contrées situées au nord du lac. Des tentatives infructueuses ne peuvent décourager Livingstone, qui triomphe des difficultés en 1851 et qui voit la curieuse ville de Linyantî^ dans le pays des Makololo. Le roi Sébétoane le reçut avec des marques d'affection et d'admiration^ et se serait probablement converti à la religion chrétienne, si la mort ne l'avait frappé quelques jours après l'arrivée du missionnaire.
Livingstone put bientôt compter parmi ses amis tous les habitants de Linyanti, qui, admirant son courage et l'élévation de son caractère, lui vouèrent un attachement sans bornes. Nous en verrons plus tard des preuves irrécusables. Sélcélétou^ le successeur de Sébétoane, se plut à écouter ses sages enseignements et à l'entourer de tous les égards.
Livingstone profite de son séjour à Linyanti pour visiter le cours supérieur du Liambye ou Zambèze. Mille obstacles l'attendent dans cette périlleuse excursion : il traverse des déserts, des marais, où des plantes aquatiques lui opposent une terrible barrière. « C'était, nous rapporte-t-il, une horrible espèce d'herbe, de 2 mètres de haut^ ayant les bords dentelés, qui coupait cruellement les mains^ traversait mes fortes guêtres jusqu'aux genoux, mes souliers jusqu'aux or teils. » Livingstone revint ensuite à Linyanti, centre de ses nombreuses explorations, et se prépara à s'avancer hardiment du côté de l'ouest^ jusqu'à Saint- Paul de Loanda^ ville portugaise de la côte ocdinitale de l'Afrique .
Voyage de LiTingstone à Loanda.
Avant de partir pour un nouveau voyage, Livingstone voulut jeter quelques lumières dans l'esprit des habitants de Linyanti: les caractères de nos livres leur parurent d'abord suspects; mais, cédant aux sages objections du missionnaire, ils consentirent enfin à apprendre à lire ; cette étude fut si bien comprise qu'en un seul jour ils parvinrent à connaître l'alphabet.
Un grand nombre de naturels briguèrent l'honneur d'accompagner le docteur à Loanda: aussi l'expédition était-elle considérable rii parfaitement équipée. La santé robuste de Livingstone fut momentanément altérée par une extrême fatigue et par un climat insalubre ; néanmoins, malgré la fièvre qui consume ses membres, il avance et pénètre dans un pays peuplé de sauvages pillards et rapaces, qui menacent de le retenir prisonnier, mais qui se contentent de le dévaliser. C'est surtout en approchant des établissements portugais, dit Livingstone, que les populations sont de plus en plus redoutables. Cette seule remarque fait suffisamment comprendre l'influence pernicieuse de la traite des esclaves.
Arrivé à Loanda, il y reçut un accueil cordial et des soins empressés, qui rétablirent en peu de temps sa santé. Ses fidèles compagnons, les naturels deLinyanti, furent en proie à la plus vive stupéfaction lorsqu'ils se trouvèrent en face de l'Océan : ils se croyaient au bout du monde. Tout surprenait ces braves habitants de l'intérieur : les vaisseaux, ces maisons flottantes, les habitations des blancs, jusqu'aux moindres objets
i56 PEUPLES ET VOYAGEURS.
d'industrie. Habitués à vivre dès notre naissance au milieu d'une civilisation développée, nous ne pouvons pas bien nous figurer l'effet que doit produire son apparition subite sur des esprits simples. L'imagination des sauvages est pour ainsi dire éblouie par les prodiges de nos inventions et de nos découvertes. Livingstone nous raconte qu'il fit une triste expérience de la faiblesse d'esprit d'un des bons habitants de Linyanti. Lors de son retour en Europe, il voulut emmener un naturel de cette ville ; mais la vue d'un bateau à vapeur le remplit d'un tel effroi qu'il perdit la raison et se précipita dans la mer.
Livingstone quitta Loanda pour regagner le centre: il revint à Linyanti avec la renonmiée d'une créature surnaturelle.
Voyage de Livingstone au Zambèze, au Rovuma, etc.
L'ardeur de notre voyageur le poussa à une exploration qu'il tenta dans la direction de l'est. L'aspect du pays^ les cultures de maïs, de seigle^ de millet^ de riz^ de courges, n'attirèrent pas moins son attention que les peuples dont il a décrit les mœurs et les coutumes. Il traversa des territoires où les animaux pullulent. Aussi, ne se chargea-t-il jamais d'aliments pendant ses pérégrinations ; car les animaux n'avaient aucune crainte et se tenaient à portée de son arme.
11 examina le Zambèze avec la précision du géographe. Muni d'instruments de physique^ il se livrait à des études profondes^ qui ont fait de son voyage un des plus précieux monuments^ mais qui agitait au plus haut point les naturels. Ils crurent un
VIOYAGES EN AFRIQUE. 257
que Livingstone portait la lune et le soleil sous le bras. Le Zambèze forme plusieurs cataractes, dont une offre un de ces spectacles grandioses qui frappent Tesprit de l'homme et qui y laissent une impression éternelle. A la distance de 10 kilomètres, Livingstone aperçut des colonnes de vapeur qui s'élevaient au-dessus du fleuve à une très-grande hauteur ; la cataracte qui produisait ce phénomène est un des plus sublimes accidents de la nature, et Livingstone n'hésite pas à lui faire occuper un rang supérieur à la chute du Niagara.
Parmi les intéressantes découvertes du missionnaire^ nous devons placer celle du cours exact du Zambèze ; la possibilité de remonter cette grande artère est d'une importance incontestable : pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique, c'est civiliser la région australe de ce continent; pour un peuple entreprenant^ c'est une véritable conquête.
Quelque temps après son voyage sur les bords de ce fleuve, il quitta l'Afrique, et trouva en Europe des amis et des admirateurs. Il est retourné depuis dans ce champ de ses glorieuses explorations. Il a revu le Zambèze, il a visité le grand lac Nyassa, découvert le lac Chiroua, et parcouru le fleuve Rovuma. Les populations, apercevant son navire, prirent en général la fuite, croyant avoir devant les yeux quelque embarcation de négriers. Qu'on s'empare de leurs richesses, les sauvages y consentent encore; ils vont môme au-devant, en présentant des dons aux étrangers, mais qu'on ne les arrache pas à leur patrie, voilà le simple vœu qu'ils forment. Malheureusement les Portugais ont si souvent ébranlé leur confiance en la bonne foi des blanc8,'que Livingstone parvient dif-
ficilement à calmer leurs terreurs^ à chasser leurs soupçons.
Mœufs. — Les femmes du sud de l'Afrique.
D'après les relations de Livingstone, les peuplies du sud de l'Afrique sont rarement sanguinaires et farouches ; la guerre les divise presque sans cesse, mais on ne peut pas, on le sait, ranger cet état de choses parmi les coutumes exclusivement barbares.
Les femmes jouissent de prérogatives qu'on ne leur accorde pas dans toutes les parties du monde: ailleurs, l'homme considère presque toujours sa compagne comme inférieure à lui ; les habitants de l'Afrique australe suivenf une voie entièrement opposée : quoique très-intelligents, les indigènes se soumettent à l'autorité de la femme; point d'importante décision prise sans le consentement du chef du logis, c'est-àdire de l'épouse ! Le sexe féminin a voix délibérative dans les assemblées. Les femmes ne se contentent pas toujours de l'autorité de la parole, mais elles infligent parfois des punitions. « J'ai vu un mari, dit Livingstone, qui s'était posté le soir sur un arbre, d'où il poussait des cris douloureux et retentissants : « Je croyais, disait-il, avoir épousé cinq femmes, mais j'ai épousé cinq sorcières ; elles ne permettent pas que je prenne aucun aliment. > En revanche, 'si une femme s'oublie jusqu'à frapper son mari, elle est conduite à la grande place de la ville, lieu où réside le chef. Là, elle est obligée de charger l'époux sur son dos, et de le porter à la maison au milieu des rires et des moqueries du peuple. »
Nous voudrions citer tous les traits de mœurs qui abondent dans les relations de Livingstone, mais nous devons le quitter déflnitivement, pour continuer à parcourir l'Afrique avec d'autres courageux voyageurs.
Voyage d'Audersson dans le sud-ouest de l'Afrique.
Il y a quelques années, le jeune Suédois Andersson faisait avec M. Gai ton ua fructueux voyage dans le sud de l'Afrique. Il entreprit seul une exploration dans la direction du lac Nyami. Parti de la baie de Walvisch, sur la côte occidentale du continent, près du tropique du Capricorne^ il pénétra dans le pays des Bushmen (bommes des bois), peuple presque sauvage qui n'obéit qu'à la force, et il s'avança dans le territoire habité, par les Bétchouanas. Andersson atteignit le lac Nyami après de dangereuses excursions; il en mesura avec soin l'étendue et en releva les bords.
Il serait intéressant de suivre le voyageur à travers les steppes et les marais, à la chasse du rhinocéros et de l'éléphant, au milieu de peuples soupçonneux dont il eut souvent à déjouer les entreprises fallacieuses. A l'étude des mœurs des tribus qu'il rencontra sur son passage, il a joint des observations d'altitude et de positions géographiques : aussi a-t-il justement mérité les éloges de tous ceux qui ont suivi ses judicieuses recherches. A son retour en Europe, les sociétés savantes ont, par des distinctions toutes particulières, rendu hommage à son mérite.
Andersson a voulu continuer ses investigations dans l'Afrique australe; il a abandonné une seconde fois l'Europe, qu'il n'a pas encore revue. De temps en
temps, des nooTelles nous mettent à peu près aa courant de ses explorations. Tout à coup un bruit sinistre s'est répandu : on parlait de la mort d'Andersson; mais la Térité fut bientôt connue ; la victime était le naturaliste Wahiberg, qui, malgré les sages conseils de ses amis, fit une cbasse imprudente aux éléphants et fut tué par un de ces animaux. Peu de jours auparavant, ses compagnons le détournaient encore de ses prc^ets et recevaient cette réponse : « Vous avez raison, mais c*est plus fort que moi ; et chaque fois que je vois un élépbant, je perds la tête et m'élance après lui. »
Wahlberg fut, avec Oswel, le plus grand chasseur d'éléphants de notre époque; il parvenait à en tuer quatre dans une heure.
COUP d'œil général sur les derniers voyages.
L'Amérique est plus cruellement agitée que jamais. Du nord au sud, la discorde plane partout. La politique 7 occupe une si grande place que la science a peine à s'y faire jour : aussi aurons-nous peu de grands voyages à signaler.
Parmi les explorateurs qui ont le plus particulièrement fixé l'attention des géographes^ M. le docteur Hayes occupe une place importante. M. Hayes, ancien compagnon de l'intrépide docteur Kane, se proposait de parcourir de nouveau les passages du pôle nord et de retrouver la mer libre de glaces découverte par son ami. 11 partit de Boston le 10 juillet 1860, sur le petit navire United-States, atteignit Upemavik, et, quelque
temps après, hiverna au cap Alexandre. La nourriture ne fit pas défaut, car les voyageurs trouvèrent en abondance des rennes, des renards bleus et des lièvres. Le 4 avril i86i , le docteur Hayes fait préparer en toute hâte ses traîneaux et atteler ses chiens ; il part en ligne directe vers le nord, bien résolu à affronter des périls pour le bénéfice de la science. Malheureusement, le destin fut contraire à ses nobles intentions ; Hayes ne fit aucune découverte importante, ne vit pas la fameuse mer dont parle Kane et revint avec un très-faible bagage de documents nouveaux.
L'histoire du savant docteur Hayes est un peu celle de tous les voyageurs qui, avant leur départ, annoncent d'immenses découvertes. Que dirait, à ce sujet, le Nil, si on pouvait l'interroger I Combien de voyageurs en ont vu la source en espérance et ont fait retentir les échos delà presse rie leur future découverte! En revanche, la science obtient souvent plua qu iiH^i n'espère d'humbles voyageurs qui partent sans gramî bruit, reviennent avec des renseiguements neiif^^, nombreux et circonstanciés. — Ici, commoailleursj ki faits accomplis valent mieux que ceux qu'on projette d'accomplir.
Revenons à l'Amériqïie. — Les régions glacées au nord, malgré les ditritiiltés souvent insurmoutablo qu'elles opposent aux explorateurs^ ont é^'alemen! ' tiré plusieurs autres Arriérîeuins; l'un d'rïux^ trj' naliste Hall (de Cincinnatij^ a fait des eiplor ntkri rilleuses dans les parages de la terre ûe Mnmhti
Qu'il est à déplorer que ces Amérioiim, ï V&in intrépide et si actif, soieul tombi- Car il n'est pas de peupk au moiiu. ,
plus entreprenant ; — la terre, le ciel, l'eau, semblent obéir à leur génie hardi. Pendant qu'en France on met une dizaine d'années à distribuer quelques réseaux télégraphiques dans nos provinces du centre, aux Etats-Unis on achève en quelques mois les communications euite la côte du Grand Océan et celle de l'Atlantique. Quelle œuvre gigantesque et vraiment digne d'un grand peuple I En quelques secondes les nouvelles peuvent être portées à travers les États-Unis, voler de New- York et de Terre-Neuve à San-Francisco, franchir un espace de près de 1,500 lieues I
En attendant que cette communication fût terminée, on a employé jusqu'à ces derniers temps un service de dépêches, nommé poney express, au moyen de courriers montés sur d'ardents poneys et parcourant en huit ou dix jours le trajet entre San-Francisco et Saint-Joseph. Cette ville de Saint-Joseph, d'assez fraîche date, est appelée à un bel avenir; elle est le point de départ et d'arrivée des fourgons de la Californie et de rOrégon; les wagons qui s'aventurent dans les plaines désertes qu'il faut traverser dans cet intervalle, et où l'on a souvent à craindre les attaques des Indiens, se réunissent en un certain nombre pour leur mutuelle protection : vingt à vingt-six forment ordinairement une caravane.
Ces pauvres Indiens, perdus aujourd'hui au milieu des savanes de l'ouest, se montrent d'autant plus farouches qu'ils connaissent de plus en plus, à leurs dépens, le caractère implacable des Anglo-Américains. — Le sang saxon, si colonisateur, si persévérant, ne se mêle en lien aux races indigènes. Il est également
réfractaire aux Indiens du Nouveau-Monde, aux né-« grès de l'Afrique et de l'Australie, aux Hindous et aui Indo-Chinois; — là où il est, il ne veut que lui. Il écarte, il écrase, il anéantit; sa personnalité égoïste et puissante ne supporte aucun contact étranger.
Aussi, quels changements ethnographiques opérés dans les contrées que ]a race saxonne envahit! Eq Australie, les Saxons vainqueurs discutent froidement la question de l'anéantissement de la race indigène; — en Afrique, les naturels s'éloignent devant les Anglais; — dans l'Inde^ les deux races vivent côte à côte^ mais une haine invétérée sépare le peuple conquérant de la nation en apparence soumise ; — en Amérique, l'est des États-Unis est déserté par les sauvages; le flot saxon qui monte et qui vient de rorient fait sans cesse reculer les Indiens^ qui se réfugient dans les montagnes de l'ouest, comme à l'approche d'une inondation. Que deviendront ces derniers débris de quelques grandes nations ? Ces naufragés échappés à la ruine du peuple autochthone seront-ils emportés par la tourmente générale^ ou, vivant à l'écart, dans un complet isolement, étrangers aux cataclysmes qui bouleverseront le Nouveau-Monde, vieux levain d'une nation forte et grande, ne se dresseront-ils pas un jour du haut des monts Rocheux et des Andes pour régénérer leur antique patrie? Ne serait-ce pas l'avenir que la Providence réserve aux petits-fils des Incas^ aus descendants des Toltùques?
En attendant, les voyageurs anglais explorent sans
relâche les vastes possessions britanniques de TAmé.
rique du nord. MM. Palliser, Hector et d'autres ont
franchi les monts Rocheux et étudié les passages le:
VOYAGES EiN AMÉRIQUE. 265
plus favorables pour se rendre à la nouvelle et déjà florissante colonie de la Colombie anglaise. '
Le passé du monde de Colomb, passé que Ton commence à exhumer, surtout au Mexique, a pour principaux historiens MM. Stephens, Brasseur de Bourbourg, Aubin^ Charnay, Ferdinand Denis. Le docteur Poyet a exploré le Mexique oriental et a donné des monographies intéressantes sur diverses parties du département de La Vera-Cruz. M. H. de Saussure a visité très-fructueusement une grande partie du Mexique. Les officiers de notre brave armée ne manqueront pas non plus de fournir de nombreux renseignements. Le fameux voyageur Richard Burton, qui a affronté de si grands dangers en Afrique^ a voulu se reposer de ses fatigues en faisant quelques milliers de lieues en Amérique. 11 s'est assis au foyer des Mormons^ a vécu pendant quelque temps avec eux et a étudié leurs mœurs : sa relation complète le beau travail qu'un savant voyageur français, M. Jules Remy, a déjà fait sur les singuliers disciples de Smith.
L'Amérique centrale et l'isthme de Panama ont été étudiés à fond par M. Maurice Wagner.
Dans l'Amérique du sud, M. James Wilson, ingénieur, a franchi, à travers de grandes difficultés, l'espace compris entre la côte nord-ouest de l'État de l'Equateur et Quito; son but était d'examiner les moyens d'exécuter une grande roule entre le rivage de la province d'Esmeraldas et cette capitale. — M. Elisée Reclus a parcouru le nord de la Nouvelle-Grenade. — Les gouverneurs de la Guyane française et de la Guyane hollandaise se sont entendus pour diriger de concert une commission internationale d'explora-
tion du Maroni, fleuve qui sépare les deux colonies : on doit de bons renseignements ethnographiques et géographiques à cette importante entreprise. — M. Tschudi a exploré les Andes et le Pérou. — M. Gonçalves Diaz a dirigé une importante expédition scientifique entre l'Amazone et le cap Saint-Roch. — Notre spirituel peintre Biard a parcouru le Brésil, le crayon et la plume à la main, et a fait paraître un gros volume d'aventures. — Les frères Grandidier et M. Marcoy ont franchi de grands espaces de l'Amérique méridionale. — Le docteur Martin de Moussy a visité la confédération Argentine; le docteur Moure, le Matt(f Grosso. — M. Pissis continue à faire au Chili de précieuses études géodésiques et géologiques.» M. Guinnard est revenu d'un voyage en Patagonie, qui rappelle par son côté dramatique les épopées les plus émouvantes. On se souvient des tortures qui signalèrent la captivité de notre malheureux compatriote, et de sa miraculeuse délivrance. — Tels sont les principaux voyages accomplis dans ces derniers temps en | Amérique. — Mais, avant d'en examiner plusieurs en particulier, jetons un regard sur les explorations qui les ont précédés.
VOYAGES DANS l'aMÉRIQUE ARCTIQUE.
Aspect de PAmérique arctique. — Esquimaux.
L'Amérique arctique est^ pour ainsi dire^ couverte d'une couche éternelle de neige, où poussent çà et là des plantes chétives et bientôt desséchées par l'intensité du froid; la nature, cruelle marâtre^ n'y produit
VOYAGES EN AMÉRIQUE. i(i7
aucun fruit savoureux ; les arbres résineux aux sombres rameaux ont seuls de la vigueur dans cette indomptable contrée. Les jours de douce température ne sont pas de longue durée; des myriades d'insectes sortent alors des marais : les moustiques, les maringouins^ deviennent pour Thomme un fléau aussi redoutable que les glaces de l'hiver.
Qu'on se figure des plaines interminables de neige se déroulant sous un ciel brumeux ; des animaux carnassiers, tels que les ours, les loups, les martres, cherchant de distance en distance leur pâture au milieu des frimas; des Esquimaux épuisés de fatigue, poussant devant eux des troupeaux de rennes, ou sortant de huttes misérables pour s'emparer d'une proie qu'une famille attend avec les angoisses de la faim ; qu'on suive par la pensée ces malheureux chasseurs s'enfonçant dans les neiges, luttant contre des animaux féroces affamés ; qu'on assiste à ces terribles combats où l'homme obtient sa nourriture au péril de la vie, et l'on aura déjà une idée de l'existence des habitants du Nord; mais, de l'avis de tous les voyageurs, les récits sont impuissants à rendre le spectacle des contrées arctiques.
Entrons maintenant dans un de ces tristes intérieurs où l'Esquimau, malgré ses privations, sait aussi trouver le bonheur de la famille. Au milieu des instruments de pêche, des lances, des harpons, des filets, se débattent pôle-môle les enfants et les chiens, qui se disputent quelques débris d'aliments. Les femmes et les hommes se tiennent accroupis dans un coin de l'étroite demeure, et réfléchissent à la vie du lendemain. Une lampe, alimentée par l'huile de baleine
ses PEUPLES ET VOYAGEURS.
OU par un morceau de graisse de phoque, répand une lueur indécise sur toute la famille^ et exhale une odeur fétide qui ne déplait pas aux indigènes.
La chair, le sang^ la graisse de phoque, les poissoDS crus, sont leurs principaux aliments; ils y joignent quelquefois un peu de lichen appelé tripe de roche.
On pourrait croire que ces peuples, qui ont à lutter contre les éléments, sont unis entre eux; la nature devrait être une barrière suffisante opposée aux dissensions intestines; et pourtant les Esquimaux se livrent souvent des combats, signalés par la plus affreuse barbarie. On a vu des mères, poussées par la famine occasionnée par la guerre, égorger leurs enfants pour se nourrir de leur sang.
Parmi les occupations des Esquimaux, il faut citer d'abord la pèche des poissons et de la baleine. Ils fendent la glace et s'emparent des poissons à l'aide de leurs chiens; à l'époque de la pèche des baleines et des narvals, ils s'élancent au milieu des flots sur une légère embarcation, qu'ils dirigent avec une surprenante hardiesse; cette espèce de nacelle, appelée kayahy est étroite et fort longue; sa forme est semblable à une navette, percée d'une cavité où l'homme se place ; à la portée du marin sont le harpon^ la lance, la hache, les cordes; il avance en frappant alternative* ment k droite et k gauche les flots d'une large pagaie; le courageux pécheur est k peu de distance de sa proie : il va l'atteindre, et le cétacé n'a pas aperçu son ennemi.
VOYAGES EN AMÉRIQUE. iC9
Premières découvertes. — Premier voyage de John Ross. Edouard Parry et le capitaine Lyoa.
Depuis longtemps les voyageurs européens ont tenté de périlleuses expéditions dans le nord de l'Amérique. Avant la découverte de Christophe Colomb, les Danois, au IX* et au x« siècle, visitèrent les parages inhospitaliers de l'Amérique septentrionale. Ils établirent des colonies dans le Groenland et dans une autre région tenant au continent et appelée Vinland ou pays de la vigne vierge. Les dissensions intestines des États Scandinaves privèrent les colons des secours de la mère-patrie, et ils périrent peut-être tous.
Arrivons maintenant aux découvertes géographiques du XIX* siècle. La plupart des voyageurs qui ont exploré le nord de l'Amérique se sont proposé deux buts, dont l'un n'a pas encore pu être positivement atteint : ils ont voulu en môme temps étudier l'aspect des régions arctiques, et chercher un passage nord-ouest qui permettrait à l'Europe de communiquer avec l'Asie orientale et l'Océanie ; mais les glaces opposent des barrières presque insurmontables, et, si Mac-Clure est parvenu à franchir ces difficultés à force de courage et de patience, nous ne pouvons pas en conclure que le passage est ouvert à la navigation.
En 1818, John Ross s'avança dans la mer de Baffin avec le projet de chercher cette communication si désirable entre l'Europe et l'Asie. 11 ne tarda pas à apercevoir des Esquimaux, qui, par une exception remarquable, se montrèrent très-empressés à visiter les étrangers. Ces sauvages abordèrent le bâtiment, se
270 PEUPtES ET VOYAGEURS.
livrèrent à des danses et à des démonstrations de joie qui parurent fort plaisantes aux voyageurs. Tout en longeant le Groenland, John Ross s'appliquait à en relever soigneusement les côtes et à rectifier quelques erreurs de ses prédécesseurs.
On abandonna bientôt les régions qui avaient eu quelques rapports avec les Européens^ pour entrer dans des mers qui n'avaient jamais été^ sans doute, traversées par des vaisseaux. Les voyageurs furent surpris de rencontrer des habitants à une latitude aussi élevée, et, de leur côté, les naturels furent frappés d'épouvante à la vue du bâtiment anglais. L'interprète Sackouse, Esquimau intelligent, parvint, à force d'adresse, à calmer un peu leur eifroî. Cet homme mérite une mention particulière : par un fait bien rare chez une nation boréale, il avait abandonné sa patrie et ses glaces, mû par un désespoir amoureux. Embarqué sur un bâtiment baleinier, il avait atteint l'Angleterre, et n'avait pas tardé à préférer l'Europe civilisée aux froides contrées du Nord. Malgré les paroles de Sackouse, les Esquimaux furent pendant longtemps dominés par la frayeur que leur causaient tant de prodiges; ils suppliaient les Européens de ne leur faire aucun mal, et leur demandaient en grâce de s'éloigner. Une de leurs premières questions fut celle-ci : « Qu'est-ce que cette grande créature? Vient-elle du soleil ou de la lune? » Arrivés auprès du navire, ils l'interrogèrent, et ne voulurent point croire à l'existence de peuples plus privilégiés qu'eux des dons de la nature : ils supposaient que la terre était entièrement couverte de neiges et de glaces éternelles. Quelques présents contribuèrent à
dissiper leur crainte ; ils manifestèrent alors leur extase en se tirant le nez à plusieurs reprises : ce geste imité par les blancs parut leur faire grand plaisir. Tout surprenait ces pauvres sauvages^ qui ne cessaient de se tirer le nez en signe d'admiration : ils furent surtout frappés de voir des voiles d'une substance inconnue et des mâts de bois. Ils ne pouvaient se figurer qu'il y eût des terres où les plantes atteignaient de telles proportions; au premier abord^ ils prirent le bois pour des os de baleine.
/ohn Ross ne continua pas à l'ouest un voyage si bien commencé ; il revint en Europe sans découvertes importantes^ et ne fut pas accueilli avec empressement par ses compatriotes, moins sensibles aux récits curieux et aux détails pittoresques qu'au but pratique qu'il se proposait d'atteindre.
L'année suivante, son compagnon Edouard Parry faisait une expédition peut-être plus fructueuse. Parry passa le détroit de Lancastre, pénétra dans l'entrée du Prince-Régent, découvrit le détroit de Barrow, l'île Melville, la Géorgie septentrionale, et d'autres terres qui furent appelées depuis archipel Pari^, Il fut obligé de passer l'hiver au milieu des glaces, dans la baie de VEeUa, Cette saison est décrite ainsi par le voyageur :
« Nous nous amusâmes, dit-il, à faire, congeler du mercure en l'exposant à ce froid continu, et à le battre sur une enclume préalablement amenée à la température de l'atmosphère. Il ne me parait pas trèsmalléable dans cet état, et se brise ordinairement après deux ou trois coups de marteau. Un incendie s'étant déclaré dans le voisinage, chacun se mit à l'œu-
vre pour éteindre les flammes en les étouffant dans la neige : le thermomètre, cependant, était à 44 degrés au-dessous de zéro. Les flgures des matelots, éclairées par le feu, présentaient un singulier spectacle. Presque tous les nez et toutes les joues étaient gelées et blanchissaient cinq minutes après avoir été exposés à Tair. »
Parry et le capitaine Lyon eurent de fréquentes relations avec les indigènes ; ils racontent des faits presque prodigieux sur la nourriture et sur le goût de ces malheureux habitants du Nord : un mets qui plaît beaucoup aux Esquimaux, c'est un mélange de graisse et de sang de cétacé. Le capitaine Lyon, voulant remercier dignement deux Esquimaux d'un service qui lui avait été rendu, leur offrit un paquet de chandelles, qui fut immédiatement dévoré avec des marques d'un extrême contentement. La graisse qui entretient leurs modestes lampes est la môme qui est employée dans l'alimentation. Un des voyageurs en fit involontairement l'expérience :1e capitaine Lyon ayant demandé une de ces lampes, la maîtresse du logis se hâta de boire l'huile qu'elle contenait, et nettoya l'ustensile sans autre secours que sa propre langue. Une autre fois, un Esquimau ayant vu un des voyageurs se servir d'un morceau de savon pour se laver les mains, s'en empara et l'avala tout d'un trait.
Si les Esquimaux montrent, en général, une grande douceur dans leurs relations avec les Européens, ils sont, envers leurs semblables, fort peu compatissants : la vieillesse ne jouit d'aucun privilège; le malade ne trouve pas un ami poUr le soigner, et la mprt ne laisse après elle que des regrets superficiels. — Il n'est pas
rare que des maris délaissent leurs femmes mourantes et ne s'informent jamais du sort de ces infortunées. La plupart du temps, on abandonne les cadavres à la voracité des loups et des chiens.
Après un voyage long et pénible, Parry revint en Angleterre, sa patrie; néanmoins il devait revoiries glaces du pôle et fournir à la science de nouveaux renseignements. — Il s'avança, en 1827, dans les mers situées à l'est du Groenland, et pénétra jusqu'à 82® 45', le point le plus reculé qu'aient atteint les explorateurs du Nord.
SecoDd voyage de John Ross. — Le capitaine Back, *Dease, Simpson, etc.
John Ross, déjà habitué à la fatigue d'un périlleux voyage, partit en i 829, à bord de la Victoire, avec une troupe d'hommes disposés à affronter les dangers d'une longue expédition. On parvint rapidement à la pointe où, peu de temps auparavant, le capitaine Parry avait été obligé d'abandonner la Pury. Quelques semaines après, le bâtiment de John Ross était enveloppé dans les glac.es, et l'hivernage allait commencer. Les pauvres voyageurs flrent leurs préparatifs avec une extrême ardeur, et en quelques jours ils eurent tout le confortable qu'on pouvait espérer dans un semblable désert. Craignant pour ses compagnons l'ennui, souvent plus terrible que la fatigue, Ross imposa à tous des occupations journalières, et, grâce à la variété des travaux et des distractions, on passa courageusement la première année. Les Esquimaux du voisinage visitèrent les étrangers, et il s'établit bientôt entre eux et
les Anglais un agréable échange de bienveillance. On payait les services par l'abandon d'un objet de peu de valeur, qui ne laissait pas de remplir d'allégresse les naturels. « Que personne^ dit le capitaine Ross, ne pense connaître le véritable prix d'un don avant d'avoir appris quelle joie peuvent produire un petit grain de verre bleu, un bouton doré, une aiguille ou un vieux morceau de cercle de fer. »
En plusieurs occasions^ le capitaine put apprécier l'intelligence développée de certains habitants, mais aussi leur tendance aux croyances surnaturelles. Plusieurs objets appartenant au navire ayant disparu, il parvint à se les faire rendre en répandant le bruit d'un pouvoir magique. L'été allait renaître; on s'apprêtait à parcourir de nouveau la mer, lorsque les glaces se refermèrent entièrement avant que l'on pût dégager le navire. Il fallut donc songer à un second hiver vage. Pendant trois années, les espérances furent vaines. On comprend la désolation de ces infortunés, qui tournent du côté de leur patrie leur unique vœu, et qui ne découvrent devant eux que des glaces infranchissables. C'est dans ces dernières extrémités qu'on peut apprécier tout ce qu'il y a de courage dans le cœur des marins : peu se laissent abattre par leur affreuse position. On se résout à abandonner le navire. En quelques instants, on fait les provisions nécessaires, et l'on part du c6té de la pointe de la Furj^, au milieu d'obstacles qui auraient paru insurmontables si la vie n'avait pas été en jeu. a En quittant mon vaisseau, s'écrie Ross, j'éprouvai la sensation que Ton éprouve à se séparer d'un ancien ami. »
Voilà les voyageurs franchissant les neiges, coupant
les glaces avec la scie, élevant leur modeste campement dans le désert, luttant contre un nouvel hiver. Néanmoins ils prévoient le moment où les vivres vont manquer, et, d'un commun accord, ils se décident à s'embai'quer sur des canots, et à relâcher dans un autre pays. Un cri vient de remplir d'espoir tous les Anglais : on aperçoit à l'horizon une voile ! Les barques sont bientôt à flot, les rameurs redoublent d'ardeur; mais c'est peut-être une illusion; la voile n'est probablement qu'un de ces glaçons immenses emportés par les courants. La déception est plus cruelle que l'attente. Néanmoins ils avancent, et ils pourront, dans quelques instants être sûrs de la vérité. Les doutes s'évanouissent ; ils distinguent un vaisseau I II est facile de juger du bonheur de ces infortunés et de comprendre aussi leur angoisse, lorsqu'ils voient leur seule chance de salut s'éloigner rapidement. Ce fut un affreux moment pour tous les hommes de l'équipage : l'idée de la mort et des tortures de la faim s'empara de leur esprit. C'est en vain qu'ils font des signaux désespérés, le vaisseau fuit, et bientôt il va disparaître. Pourtant le vent se calme, le bâtiment s'arrête, la barque avance, on les aperçoit, ils reçoivent un affable accueil, et touchent peu de jours après le sol britannique.
Le capitaine Back, qui avait accompagné Franklin dans un premier voyage, tenta une expédition dans des territoires jusqu'alors complètement inconnus des Européens. A la tête de vingt-quatre hommes entreprenants, il pénètre dans les froides régions du Nord ; son grand projet est l'exploration de la rivière du Pois son, enveloppée jusqu'alors de mystères impénétra-
%1S PEUPLRS ET VOYAGEURS,
blés. Back trouva, dans les Indiens, des guides fidèles ^t intelligents; malgré des dangers qui auraient découragé un voyageur ordinaire, en dépit des malencontreuses prédictions des naturels, qui considéraient son expédition comme au-dessus des forces de Thomme, il voit enfin la rivière du Poisson, la franchit sans accident, et en étudie les bords. On sait que, plus tard, la rivière changea de nom et prit celui du voyageur qui le premier avait osé la visiter.
La relation du capitaine Back contient des détails qui sont une bonne fortune pour le lecteur. Il nous parle des moustiques qui livrent au voyageur une lutte incessante pendant les courtes chaleurs de Tété ; c'est en vain qu'on se roule sur le sol, qu'on s'entoure de voiles de gaz, ces insectes parviennent inévitablement à leur but. « Nos figures, dit-il, ruisselaient de sang comme si nous avions été piqués par des sangsues. Les douleurs que nous éprouvions étaient si intenses que nous étions pris d'une sorte de vertige qui nous rendait presque fous. »
De 1837 à 1839, MM. Dease et Simpson parcoururent les côtes septentrionales de l'Amérique et explorèrent tout le littoral, sauf un intervalle de 6 à 7 degrés de longitude entre le fleuve Back et la presqu'île Melville. Le docteur Rae, à la tête d'une petite expédition, se chargea de la découverte de cet espace, et y parvint après de pénibles travaux.
Déjà, plusieurs années auparavant, Franklin, Hood et Richardson avaient fait des expéditions sur les bords du Mackenzie et avaient découvert des territoires entiers. Nous aurons bientôt à parler plus longuement du célèbre et infortuné Franklin, et plus
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encore des généreuses expéditions dirigées à sa recherche; exemple curieux des destinées humaines! le silence qui a plané pendant plusieurs années sur le sort de Franklin, a excité l'ardeur des pionniers de la science, qui se sont élancés dans les glaces du pôle sur les traces de l'éminent voyageur^ comme les religieux du mont Saint-Bernard à la recherche des malheureux égarés dans les neiges.
Que d'espérances vaines, que d'amertun\e et de regrets I Mais aussi combien de découvertes intéressantes, combien de faits nouveaux et saisissants I C'est une loi de la nature que les événements heureux soient intimement joints à la douleur. Si Franklin et ses compagnons étaient revenus sains et saufs de leur voyage, aurions-nous vu les Mac-Clure, les Belcher, les Rellett, les CoUinson, les Kennedy, les Inglefield, les Bellot, les Kane, les De Haven, s'aventurer dans les mers de glace, poussés par le stimulant de nouvelles découvertes? On peut dire que l'esprit est moins audacieux que le cœur. On ne se jette pas sans une nécessité impérieuse dans le danger; mais on ferme les yeux devant le péril lorsque l'on pense calmer une souffrance ou sauver un frère. La science devient bien belle et bien séduisante lorsqu'elle est guidée par le cœur.
Départ de Franklin. — Recherches de Richardson, Ross, Austin, etc.
Après de fructueuses expéditions dans les régions arctiques, Franklin ne sentit pas le besoin de se reposer sur une gloire qu'il avait acquise à force de travaux et de privations ; entraîné par une ardeur nou-
velle et presque juvénile, il voulut couronner sa longue carrière par la découverte du passage nordouest. Il partit donc à la tête de deux bâtiments, VErèbe et la Terreur, qui avaient déjà affronté les glaces sous la conduite du capitaine James Ross. Le 26 mai 1845, les navires quittent l'Europe avec un approvisionnement considérable ; quelques mois après, on recevait par les baleiniers des nouvelles de l'expédition ; rien ne pouvait faire pressentir une catastrophe, et pourtant, depuis cette époque, un silence de mort a plané sur le sort de Franklin et de ses infortunés compagnons.
L'Europe entière a pris part aux angoisses des amis de l'illustre capitaine, et surtout aux douleurs de celle que nous pouvons appeler aujourd'hui la veuve de Franklin. Cette vénérable épouse a mis tout en œuvre pour découvrir les traces de sir John ; elle a sacrifié sa fortune, le repos de sa vie, à la recherche de l'expédition. Nous l'avons vue encourager les marins qui se dirigeaient du côté du nord, les remercier de leur généreux empressement, les accompagner jusqu'aux limites extrêmes de l'Angleterre et leur livrer ses dernières instructions : nous pouvons le dire sans crainte de trouver des contradicteurs, lady Franklin est un des plus beaux caractères de notre époque : lorsqu'elle entrevoyait encore quelque lueur d'espoir,* elle ressemblait à cette femme vertueuse qui, au chevet du lit d'un marj agonisant, s'efforce de ranimer une existence qui s'éteint; mais dès qu'elle fut forcée de prendre un costume de deuil, elle attacha sa pensée à cette ■ terrible région du Nord comme au tombeau de son époux : ses souvenirs, ses conversations, étaient les
seules fleurs qu'elle pouvait déposer sur cette sépulture inconnue ; aussi, loin de détourner de soh esprit la pensée d'un amer chagrin, elle se plaît encore aujourd'hui à parler du grand navigateur à tous ceux qui l'entourent. Il semble qu'on ne puisse plus voir les glaces du pôle sans avoir eu quelque entretien avec cette illustre veuve, et sans recevoir ses ordres.
Depuis Franklin, toutes les expéditions tentées dans les mers du Nord s'efforcent de retrouver ses traces : on voit alors Richardson, qui, malgré ses soixante-deux ans, parcourt le nord de l'Amérique, et recherche en vain les vestiges de son ancien ami; en môme temps, le capitaine John Ross, non moins intrépide, passe un hiver au fond d'une baie désolée, où il parvient à trouver des ressources suffisantes en dépit d'une nature marâtre et glacée ; le capitaine James Clark Ross est aussi présent à ce rendez-vous de douleur et de souffrance; il emploie, pour sauver l'expédition de Franklin, tout ce que l'amitié et l'expérience des contrées septentrionales peuvent lui suggérer. Le canon du navire résonne de distance en distance, des feux de Bengale sont allumés à l'extrémité des mâts, et les animaux vont môme servir aux tentatives de recherches : on prend des renards blancs, on leur attache des colliers avec des indications, et on leur rend la liberté dans l'espoir qu'ils pourront peut-être, comme la colombe de la Bible, apporter des renseignements à Franklin et à ses compagnons. Inutiles efforts I aucune nouvelle de la grande expédition ne parvient jusqu'aux voyageurs; on rencontre pourtant une tombe dans l'île Beechey, et l'on reconnaît que Franklin à dû passer en cet endroit l'hiver de i845 à 1846.
Ea 1850, le capitaine Austin part avec quatre vaisseaux, et le capitaine Penny avec deux. Nous ne voulons pas suivre les voyageurs dan^ leurs nombreuses excursions, qui ne parvinrent pas au résultat que l'on s'était proposé d'atteindre, c'est-à-dire à la découverte des traces de Franklin^ mais qui, néanmoins, ne laissèrent pas d'être utiles à la science.
L'espace ne nous permet pas non plus d'insister sur plusieurs voyages qui furent entrepris dans les mômes années, et nous arrivons immédiatement au lieutenant Bellot, une des illustrations de notre marine.
Kennedy, Bellot, Inglefield.
Dans sa douloureuse anxiété, lady Franklin équipe un petit bâtiment, le Prince AWert, qui, sous la conduite du capitaine Forsyth, s'aventure dans l'entrée du Prince-Régent, et qui, l'année suivante, sous le commandement de Kennedy, s'avance hardiment dans la môme direction.
C'est de cette dernière expédition que faisait partie notre courageux compatriote Bellot : quoiqu'il n'en fût point le chef, il sut exercer sur l'équipage une influence que lui valaient et ses vastes connaissances et la supériorité de son esprit. Bellot naquit à Paris en 1826, mais il se considérait comme enfant de Rochefort, sa patrie adoptive. Malgré le peu de fortune de son père, qui pratiquait dans cett^ ville la simple profession de vétérinaire et de maréchal, Bellot, grftce à sa précoce intelligence, reçut de bonne heure une éducation solide, qui concourut aux généreuses inspirations de son âme. Studieux et brillant élève du col-
lége de Rochefort, il mérita^ par son excellente conduite, la bienveillante protection des hauts fonctionnaires de la ville^ qui reconnurent en lui les éléments d'un homme d'élite. Apporter des soulagements à sa famille, faire rigoureusement son devoir^ ne jamais désespérer de la fortune, ce sont là les aiguillons du jeune Bellot, qui entre à l'École navale à l'âge de quinze ans, et se livre désormais uniquement à son goût pour la marine. Avant d'entreprendre les grands voyages qui lui valurent sa réputation, il combattit sous notre drapeau à Madagascar; ce fut en récompense de ses actions d'éclat qu'il reçut, à l'âge de vingt ans, la croix de la Légion d'honneur. Nommé, quelque temps après, enseigne de vaisseau, il parcourut rOcéanie et l'Amérique méridionale, et revint en Europe pour s'élancer avec Kennedy dans les glaces, à la recherche de l'expédition de Franklin. En 1851 et 1852, on voit le petit navire le Prince- Albert pénétrer dans le détroit de Lancastre, franchir le détroit de Barrow, cingler dans la baie de Brentford, découvrir un détroit qui reçoit le nom de Bellot, et trouver, à la pointe de la Fury, un dépôt de vivres en parfaite conservation, laissé par John Ross vingt années auparavant. Au milieu des nombreuses péripéties des voyageurs, il est un incident qui permit à Bellot de déployer toute son ardeur et sa présence d'esprit. Kennedy s'aventure dans un canot, se trouve séparé quelque temps de son vaisseau par un immense intervalle; mais Bellot part à sa recherche, ne se laisse point ébranler par les périls qui le menacent, surmonte toutes les difficultés, et, après plusieurs jours de marche dans la neige et dans les glaces, il retrouva son
compagnon, qui s'était réfugié auprès de quelques Esquimaux hospitaliers. « Tout est blanc autour de nous^ dit Bellot dans son journal^ mais d'un blanc à donner le vertige : au bout de quelques minutes de promenade^ la vue se trouble^ il semble que Tair s'épaississe^ les objets perdent leurs formes, et l'on n'avance, après des chutes sans nombre, qu'à tâtons et comme le plongeur sous un élément qui n'est pas le sien Le vent souffle avec une rage toujours croissante^ et la glace se brise avec des craquements que nous prenons plus d'une fois pour les cris de détresse de notre mâture^ qui s'agite et se tord sous ses froides étreintes. » Bellot passe tour à tour de la gravité à des pensées souriantes; il unissait à l'esprit fin et sagace du Français le caractère entreprenant et positif de l'Anglais.
Les natures vigoureuses ne se laissent point abattre par une première tentative infructueuse : à peine de retour en France, Bellot voulut revoir les froides contrées du septentrion. Bientôt après il partait, avec le capitaine Inglefield, à bord du Phamix, et se dirigeait tout droit dans la mer de Baffin. Ce voyage pouvait faire pressentir «un véritable succès. Les explorateurs étaient parvenus à une latitude très-élevée, lorsque la mort de Bellot paralysa lés elTorts de ses compagnons. On se rappelle le triste retentissement qu'eut en Europe cette affreuse nouvelle : le nom du jeune Français fut dans toutes les bouches et pénétra tous les cœurs. Pour nous, qui avons eu le bonheur de voir et d'entendre cet éminent jeune homme, nous ne saurions rendre l'affliction que nous avons ressentie en lisant les détails de cette fin prématurée. Bellot voulait
faire une recoûûaissance dans les environs du navire avec deux hommes de l'équipage (c'est un de ses marins qui a communiqué une touchante déposition de l'affreux événement) : « Il était, dit le matelot Johnson, parti depuis quatre minutes, quand j'allai, pour le chercher, faire le tour du même glaçon sous lequel nous .étions abrités ; mais je ne pus le voir, et, en retournant à notre retraite, j'aperçus son bâton du côté opposé d'une crevasse d'environ cinq toîses de large, où la glace était toute cassée. J'appelai alors M. Bellot, mais sans réponse. A cet instant, le vent soufflait très-fort. Je cherchai encore tout autour du glaçon, mais je ne pus découvrir aucune trace de M. Bellot. Je crois que, lorsqu'il sortit de la cachette, le vent l'emporta dans la crevasse, et, son paletot étant boutonné, il ne put nager pour revenir à la surface. » On retrouva dans les papiers de l'infortuné marin une lettre qui ne devait être ouverte qu'après sa mort; il y exprimait des sentiments empreints de grandeur d'âme et de résignation. « Ma mort, disait-il, en pressentant les dangers auxquels il s'exposait, attirera peut-être sur les divers membres de ma famille la considération des hommes et les bénédictions du ciel. »
L'Angleterre et la France ont montré le plus grand empressement à rendre justice à la mémoire du généreux marin. On voit aujourd'hui, sur les bords de la Tamise, à peu de distance de l'hôpital de Greenwich, un monument de granit élevé en son honneur.
Le commander Mac-Clure.
Le capitaine Kellett se livrait à des excursions dans le nord, lorsque Mac-Clure, marin entreprenant, résolut de triompher de tous les obstacles par une persévérance opiniâtre, en prenant une route nouvelle, celle du détroit de Beering. « Je pars sous ma responsabilité , disait-il ; je découvrirai Franklin ou le passage. » Parvenu vers 126 degrés de longitude ouest, il se dirigea au nord,, toucha la grande île Baring, qui n'est, du reste, qu'une dépendance de la terre de Banks, et, grâce à une manœuvre habile et à des travaux prodigieux, il parvint à en faire le tour. Tantôt le navire était arrêté par des blocs immenses de glaces, formidables banquises qui se dressaient devant l'équipage comme des murailles ; tantôt par des montagnes flottantes qui menaçaient d'écraser sous leur monstrueuse masse la frêle embarcation. Souvent il fallait se frayer un chemin dans la glace par la hache, par le feu même ; maintes fois on y fit jouer la mine comme dans de profondes couches de rochers ; à la fin, la marche du vaisseau devint impossible. Mac-Clure est toujours inébranlable, il n'en poursuit pas moins son but : découvrir Franklin ou le passage. Trois hivers n'abattent pas l'intrépidité des compagnons du commander, qui a su leur inspirer une confiance sans bornes. « Cette saison si redoutable, dit-il en parlant de l'hiver, dont l'approche avait excité bien des craintes parmi nous, s'écoula fort doucement. Pourtant, dans les mois de janvier, février et mars, le thermomètre descendit jusqu'à 44°, et la température moyenne fut
VOYAGES EN AMÉRIQUE. tSS
au-dessous de 30*. Malgré rintendté du (roid,rétat sanitaire ne fut aucunement altéré. Point de doute que ce résultat remarquable ne. fut dû à l'énergie de nos marins et à Texcellence de nos provisions. » L'unique occupation des matelots fut la chasse. On sait que les Esquimaux ont la plus grande considération pour les habiles chasseurs, qu'ils reconnaissent seuls dignes du titre d'hommes; aussi plusieurs compagnons de Mac-Clure furent-ils bientôt jugés favorablement par les indigènes.
L'expédition voit cette ile Melville qu'avait autrefois visitée Parry, et découvre ce passage nord-ouest y impraticable détroit qui ne pourra jamais offrir le moindre ayantage au commerce du monde^ ni aux relations des peuples. Quoique cette découverte de Mac-Clure nous paraisse d'une importance médiocre, nous ne voulons en rien diminuer la gloire de ce hardi voyageur. Le journal que le commander a rédigé de ses grandes excursions est une suite de récits palpitants que nous regrettons vivement de ne pouvoir rapporter en entier.
« Je me promenais, dit-il, avec le lieutenant Greswellj à quelques milles du vaisseau, lorsque nous vîmes su* bitement apparaître, du côté du nord, un point noir qui semblait rouler plutôt que courir sur la glace. Nous imaginant que c'était quelqu'un des tuMri^i poursuivi peut-être par un ours blanc, nous nou:: portâmes à sa rencontre; mais nous ne tardâmes [^ns ^ distinguer que la figure qui s'approchait avec tùitt du rapidité n'appartenait à personne du bord. Cet iHr<*f quel qu'il fût, se mit, à notre vue, à agiter les brat eti l'air et à pousser des cris que l'éloignement, ou lii*^****
autre cause, nous rendit inintelligibles. J'avoue qu'alors nous fûmes tentés de chercher si cette apparition^ au teint de suie et aux gestes étranges^ ne cachait pas les griffes et la queue du vieux Nick. Nous finîmes enfin par nous joindre, et Ton peut juger de notre surprise quand, à cette question naturelle de ma part : « Qui ête&-vous? et d'où venez-vous^ au nom du ciel? » l'étranger répondit d'une voix étranglée par l'émotion et la rapidité de sa course : o Pim, le lieutenant Pim, « du Herald. » A la place du diable, c'était un ange de lumière que j'avais devant moi. On peut juger quelle poignée de main je. donnai à mon vieux camarade. »
Nous comprenons aisément la joie de ces pauvres matelots qui se figurent revoir la patrie en entendant leurs compatriotes; il se fit en eux une telle révolution de bonheur, que les malades oublièrent leurs souffrances; les boiteux marchèrent : l'amour de la patrie accomplissait un véritable miracle. Mais Mac- Clure et les siens vinrent tout à coup à douter de la vérité, ils se crurent en butte à une hallucination que la raison devait dissiper. « Lorsqu'il fut bien avéré, s'écrie Mac-Clure, que ce n'était point un songe, mais une réalité, la parole fit défaut à mes compagnons comme à moi-même pour exprimer nos pensées. Nos cœurs étaient trop pleins. Jamais, j'en ai la confiance, les sentiments de gratitude qui ont élevé en ce moment ma pensée vers le souverain dispensateur des choses, ne s'affaibliront dans mon souvenir. »
Le lieutenant Pim avait été envoyé au secours de Mac-Clure par le capitaine Kellett, appartenant à l'escadre de sir Edward Belcher. Ce fait mémorable se passait le 6 avril 1853.
Ce ne fut que l'année suivante que les voyageurs purent toucher le sol européen. Nous sommes heureux d'ajouter que le nom d'un officier français, M. Emile de Bray, s'associe à celui de Kellett.
Le capitaiDe CoUiDson. — Le docteur Race.
Le capitaine Mac-Clintock.
Cette redoutable région du pôle attire toujours à elle de nouveaux voyageurs^ avides d'émouvantes péripéties et de terribles drames. En 1851, le capitaine Collinson pénétra, par le détroit de Beering, dans l'océan Glacial américain ; les premières dépêches qu'il envoya apportaient le deuil dans plusieurs familles : son lieutenant Bernard venait d'être tué, avec quelques matelots, par des Indiens. Malgré les banquises et les obstacles de toute nature^ Collinson circula pendant trois années dans les mers arctiques^ et fut de retour en 1854.
A la même époque^ le docteur John Kane acquit à peu près la triste certitude de la terrible fin de Franklin et de ses compagnon : des Esquimaux trouvèrent, au milieu des glaces^ des armes^ des débris d'ustensiles qui paraissaient avoir appartenu aux malheureux Anglais. C'est dans le voisinage de l'embouchure du Back qu'ils ont probablement péri de faim ou de froid.
Le docteur Kane est un de ces esprits entreprenants et infatigables qui ne s'arrêtent qu'épuisés par les dernières étreintes de la mort; Kane aurait été un des plus célèbres voyageurs du monde, s'il n'avait pas joué avec une existence affaiblie par les travaux et les pri* vationsj s'il n'avait consumé ses plus belles années en
les Jetant^ pour ainsi dire^ dans le tourbillon d'une fiévreuse agitation. Lorsque l'on étudie cette vie si remplie et si courte,' on est à la fois surpris d'admiration et de terreur : on voifdrait retenir ce malheureux qui suit une voie inévitablement fatale; on prévoit dès lors la mort quile menace, et pourtant, lorsqu'elle frappe, on ne peut croire à la fin de cet homme incroyable, tant il a su, dans sa pénible carrière, affronter les dangers de toutes sortes. Kane est un véritable héros; partout, dans ses voyages, se révèle son esprit aventureux et hardi : dans l'île de Luçon, il se fait suspendre par une corde de bambou à la pointe d'un rocher de deux cents pieds de hauteur perpendiculaire, et d'où sa vue peut plonger dans le cratère du volcan de Taal, rejetant abondamment des scories et de la fumée. Cet acte d'une prodigieuse audace le fait considérer comme un être diabolique par les naturels, qui menacent de le tuer.
Quelque temps après ses pérégrinations dans la Malaisie, on le retrouve dans les îles Sandwich.
Une tribu de sauvages l'attaque; il se défend comme Alexandre dans la ville des Oxydraques. Il passe en Afrique, franchit l'Egypte, visite la Grèce, revient en Amérique, repart pour le continent africain, parcourt la Guinée, et y est atteint d'une fièvre qu'il doit conserver jusqu'à la mort. Son état est presque désespéré. N'importe, il salue de nouveau' sa patrie, les États-Unis, et, en dépit d'une maladie qui le mine, il prend part aux entreprises militaires des Américains au Mexique : Kane se montre aussi brave que généreux ; il rencontre dans un combat le fils du général ennemi, il le blesse grièvement; mais sa grandeur
d*âme l'emporte : il bande les plaies de celui qu'il vient de frapper, et soigne son prisonnier comme le plus tendre des amis. Le général ennemi devient son prisonnier ; les soldats am^icains veulent se venger de cet homme en le massacrant, Kane tire alors l'épée contre les siens et fait tomber sous ses coups le premier qui ose s'avancer; mais il est blessé dans cette noble lutte, et reçoit à son tour les soins de celui qu'il a sauvé. Le docteur apprend que M. Grinnell, riche négociant américain, veut concourir de sa fortune aux efforts des explorateurs dans le Nord ; il a bientôt su s'attirer la confiance de ce généreux capitaliste, et nous le voyons, quelques mois après, dans les glaces à la tête d'une expédition : parti de New- York en 1853, il franchit le détroit de Smith, atteint en traîneau 82*30' de latitude nord, voit une mer libre qui porte aujourd'hui le nom du courageux voyageur. Cette mer s'étend-elle jusqu'au pôle ? Quelle est la cause d'une telle élévation de température dans cette latitude? Trouverait-on des terres habitables à l'extrémité de cet axe autour duquel tourne notre monde? Nous entrons dans le domaine des conjectures ; mais un jour, nous l'espérons, ce voile mystérieux tombera, l'homme fera la conquête de la terre entière. Kane fut aus^ intrépide au milieu des glaces que dans les régions équinoxiales. Il revit sa patrie pour lui dire un éternel adieu ; il expira à La Havane le 16 février 1857, à peine âgé de 35 ans. On lui rendit des honneurs funèbres comme au citoyen qui meurt^n se dévouant pour son pays.
Le capitaine Mac-Glintock , partit dans l'intention de retrouver quelques traces de l'expédition
de Franklin; ses recherches furent d'abord infructueuses. Enfin, en 1859, il a recueilli des renseignements et des débris qui ont fait voir que le lieu de la mort de l'illustre voyageifr et de ses compagnons était bien, comme on le soupçonnait, la Terre du Roi Guillaume, au nord-ouest de l'embouchure du fleuve Back.
La corvette la Reine-Hortense dans les mers du Nord.
Avant le voyage entrepris par la corvette la Beine- Hortensey les Français avaient moins assisté en acteurs qu'en spectateurs aux entreprises arctiques; on peut considérer les Anglais et les Américains comme les uniques moteurs des précédentes expéditions. Nos sentiments de sympathie les avaient, il est vrai, toujours accompagnés dans leur glorieuse mission ; nous les suivions comme de véritables compatriotes ; mais nous n'avions pas, il faut l'avouer, le mérite de l'initiative. Une prudence qu'on ne saurait blâmer nous a pendant longtemps détournés de ces voyages périlleux; mais aujourd'hui nous pouvons nous élancer vers le pôle avec des renseignements précis, avec des partes habilement tracées; la longue expérience de nos voisins nous servira à trouver une route sûre et à pénétrer définitivement dans cette mer libre que l'on rencontre à l'extrémité de l'axe terrestre. Il nous semble que le passage nord-ouest ne doit plus être le mobile des voyageurs; mais on peut faire de précieuses découvertes scientifiques dans les régions qui s'étendent au nord de l'Europe, entre la Nouvelle- Zemble et le Spitzberg. Comme on le voit, le champ
est vaste aux tentatives ; qu'on s'applique donc maintenant à explorer le monde dans cette direction, et qu'on suive l'impulsion donnée par la corvette la Reine-Hortense !
Le 16 juin 1856, la gracieuse corvette abandonnait Le Havre, emportant du côté du Groenland une commission scientifique dirigée par le prince Napoléon. Les voyageurs furent bientôt au milieu des glaces, menacés par des banquises, presque retenus comme Parry et Mac-Clure. Pendant ce temps, le prince faisait des observations sur la température, et les savants qui l'accompagnaient prenaient des notes qui ont servi de base à un excellent ouvrage publié tout récemment. Nous ne voulons pas insister davantage sur un voyage dont nos lecteurs ont déjà apprécié tout l'intérêt dans les colonnes de plusieurs journaux quotidiens, et surtout dans le livre de M. Charles- Edmond; on sait aussi que d'importantes collections minéralogiques et géologiques ont été rapportées en France et offertes à la curiosité du public. — L'expédition que nous venons d'exposer bien sommairement n'est, à notre avis, que le prélude de nouvelles tentatives.
VOYAGES DANS l'aMÉRIQUE DU SUD.
M. Demersay. — Le docteur Martin de Moussy.
Voyages et aventures de M. Guinnard. — Les Pnyuches.
Si les écrivains voyageurs et les romanciers ont peut-être trop abusé des sauvages du nord de l'Amérique, il est impossible de leur faire le môme reproche au sujet des indigènes de l'Amérique du sud,
et pourtant les mœurs des populations du Brésil, de la république Argentine ou de la Patagonie, sont au moins aussi curieuses que celles des Sioux, des Comanches et des Apaches.
En lisant les ouvrages de plusieurs voyageurs, et particulièrement les travaux de MM. Demersay, Martin de Moussy et Guinnard, on pourra se convaincre de la richesse de ce champ encore inexploité. On retrouve dans les pampas et dans les Uanos cette sombre et captivante poésie des savanes du nord ; ce sont, à peu de chose près, les mômes paysages, les mêmes horizons, la môme majesté. On reconnaît aussi, dans ces sauvages à la taille élevée, au maintien fier et aux instincts guerriers, les frères de ces courageux Indiens des États-Unis et du Mexique qui préfèrent l'isolement et la mort à la soumission.
M. Demersay a principalement voyagé dans le Paraguay et dans une république dont on ne soupçonne guère l'existence en France, celle du Grand-Chaco. Il faut avouer, du reste, que ce Grand-Chaco mérite peu Tattention du monde : qu'on se figure des plaines immenses, dénudées, monotones, plates comme une mer calme, coupées seulement çà et là par des rivières aux eaux dormantes et limoneuses. Au milieu de ces pampas sans fin, errent plusieurs tribus qui se détestent souvent entre elles, mais qui ont toutes, comme point de contact, une haine invétérée contre les blancs. On ne peut jamais se fier aui dispositions pacifiques de ces sauvages : au moment où leurs démonstrations semblent le plus amicales, ils apparaissent en bandes nombreuses, et, profitant de l'obscurité d'une nuit profonde, ils s'élancent sur les
campements des voyageurs el se retirent après un sanglant carnage.
De toutes ces peuplades, celles que M. Demersay a le mieux étudiées, ce sont les Lengua et les Toba. Ces Lengua aiment beaucoup les parures et tiennent surtout à grand honneur d'avoir le lobe des oreilles démesurément percé. On passe dans les oreilles des enfants en bas âge une rondelle de bois dont on augmente sans cesse le diamètre, de telle sorte qu'après une quarantaine d'années, le trou formé par ce singulier ornement offre d'énormes dimensions. « J'en ai mesuré plusieurs, dit M. Demersay, et j'ai trouvé, pour moyenne, dans le sens longitudinal, 6 centimètres. Les morceaux de bois sont irrégulièrement arrondis et m'ont présenté dans leur plus grand diamètre jusqu'à 45 millimètres. Souvent aussi les Lengua les remplacent par un long morceau d'écorce d'arbre roulé en spirale, comme un ressort de pendule. »
Quant aux Toba, ils songent plus aux armes qu'aux parures. Montés sur de légers chevaux, ils traversent, comme une avalanche, d'immenses déserts, fondent sur de pauvres familles souvent sans défense et les pillent sans merci. Ce sont les Apaches du Grand- Chaco. Après les combats avec les Espagnols et leurs courses à travers les pampas, la pêche est leur plus grand plaisir; aussi ont-ils imaginé un paradis de la pêche, comme les sauvages des savanes un paradis de la chasse : « Les âmes des morts, disent-il, montent de branches en branches l'arbre gigantesque HalHagdigna, et vont pêcher dans des lacs immenses qui abondent en poissons savoureux. »
Pendant que M. Demersay s'initiait surtout aux mœurs et aux coutumes des habitants du Paraguay, M. le docteur Martin de Moussy explorait la confédération Argentine : peuples, histoire, faune, flore, climat, il a tout passé en revue. Peu satisfait, néanmoins, de n'avoir mis au jour que deux gros volumes de précieuses observations, le savant docteur est reparti pour l'Amérique, et a exploré de nouveau les plaines de la république de la Plata, pour nous donner un troisième volume. Qui a bu une fois à cette coupe enivrante des voyages veut y boire jusqu'à la mort.
Il y a quelque temps, un voyageur français que sa famille croyait à jamais perdu, revenait des mômes régions. Ce voyageur est M. Guinnard, qui a beauconp appris, beaucoup vu, sans le vouloir, et qui, bien malgré lui, s'est assis pendant trois années au foyer inhospitalier des Patagons. Ses aventures sont autrement semées de péripéties que celles du matelot Selkirk, dont Daniel de Foë a fait un récit si populaire ; aussi M. Guinnard est-il à la veille de devenir célèbre, et, ce qui a tout lieu de surprendre, célèbre sans l'avoir cherché, sans l'avoir souhaité.
Parti en 1855 pour l'Amérique, dans un but tout commercial, notre jeune compatriote s'aperçoit bientôt, à ses dépens, que cette terre tant vantée de l'or n'enrichit pas tous les Européens qui la foulent. Peu satisfait d'entreprises industrielles tentées à Montevideo, et en dernier lieu à Buenos-Ayres. il veut gagner la ville de Rosario, située à 60 lieues de. là, et se joint à un jeune Italien, pauvre comme lui, et lancé également dans le Nouveau-Monde à la piste de la fortune.
Ne pouvant, dans leur précaire situation, se procurer un guide, ils tracent un itinéraire sur une carte, achètent une boussole, se munissent de fusils et se mettent courageusement en voyage. Les voilà s'engageant à travers les pampas^ franchissant les rivières gonflées par les pluies torrentielles et luttant avec cette rude nature de la confédération Argentine. Une fois, ils se trouvent entre un torrent profond et une longue roche escarpée. Le cours d'eau prend tout à coup des proportions formidaMes et bat de ses flots la base de la falaise. Une inspiration leur vient en aide: ils enfoncent leurs poignards dans les rochers, s'en font des espèces d'échelons et gagnent ainsi le sommet de la hauteur.
Plus loin, ils ont à lutter contre un mal plus cruel encore, celui de la faim. Plusieurs jours d'angoisse se passent. Ils aperçoivent une panthère; ils la tuent et se partagent sa chair, sans presque s'être donné le temps de la faire cuire. Malgré leurs souffrances, ils marchent sans cesse, et font des efforts désespérés pour gagner Rosario. Cependant, après plusieurs mois de voyage, ils reconnaissent qu'ils se sont complètement trompés de route et ne songent plus qu'à revenir. Il était trop tard; les sauvages avaient aperçu l'empreinte de leurs pas. « Nous sortions d'une caverne où nous nous étions réfugiés, dit M. Guinnard; des Indiens surgirent comme par enchantement de tous les plis de terrain, et, se livrant à une joie féroce, poussant des cris gutturaux et brandissant leurs lances, leurs boules et leurs lazos, nous entourèrent de toutes parts. Rien n'est plus bizarrement triste que l'aspect de ces êtres à demi-nus, montés sur des che-
vaux a rdents qu'ils manient avec une sauvage prestesse; que la couleur bistrée de leur robuste corps, leur épaisse et inculte chevelure tombant tout autour de leur figure et ne laissant entrevoir, à chacun de leurs brusques mouvements, qu'un incroyable emsemble de traits hideux^ auxquels l'addition de couleurs voyantes donne une expression de férocité infernale. »
En présence de tels démons^ les deux voyageurs se voient en face de laiifbrt;ils se disent un dernier adieU^ se serrent la main et font feu sur les assaillants. L'un des Indiens est blessé; ses compagnons se précipitent, la lance au poings sur les malheureux jeunes gens. L'Italien, percé de coups, accablé par le nombre, tombe pour ne plus se relever. Quand à notre infortuné compatriote, frappé à l'avant-bras par un javelot et atteint à la tête par un lazo, il roule 'inanimé sur le sol; il est ensuite emporté sur un cheval indompté du côté du campement des Poyuches.
Il se rétablit bientôt; mais un esclavage aussi cruel que ses souffrances vint peser sur lui. C'est en subissant sa captivité que M. Guinnard a pu s'initier aux mœurs des Patagons. 11 a composé, sur ce peuple, un ouvrage qui complète les renseignements déjà fournis par Alcide d'Orbigny, de Bovis et plusieurs autres voyageurs.
Les Poyuches-Patagons, dont le pauvre voyageur devint l'esclave, ont une taille ^levée, mais ne sont probablement pas plus grands que les indigènes Payaguas du bassin du Paraguay. Somme toute^ s'ils ne méritent pas le surnom de géants, ils ne justifient que trop, par leurs coutumes barbares et sanguinaires, a
terreur qu'ils inspirent aux Espagnols du littoral. Ils reconnaissent deux êtres supérieurs : le dieu du bien, dont ils admirent la puissance, et le dieu du mal, qu'ils adorent seuls. Du reste, tout est primitif chez eux.
Jamais un de ces Indiens ne mange sans lavoir d'abord offert au Très- Haut la première part. Il se tourne pieusement vers le soleil, envoyé de Dieu, et, prenant entre ses mains les aliments, il prononce ces paroles sacramentelles :
« père, grand homme, roi de cette terre, soismoi favorable. Donne-moi tous les jours bonne nourriture, bonne eau et bon sommeil. Je suis misérable, moi. As-tu faim? Tiens I ma nourriture est pauvre, prends si tu veux! d
Le repas achevé, il môle du tabac à de la fiente de cheval ou de vache, en bourre une pipe en pierre et aspire avec volupté l'affreux parfum qui en sort. Quelques minutes après, on le voit étendu sur le dos, plongé dans une ivresse voisine de l'extase. De ses lèvres entr'ouvertes s'échappent des flots de salive, et ses yeux, à moitié sortis de leur orbite, contribuent. à rendre sa physionomie effrayante. Loin d'être l'objet du mépris général, le sauvage est alors entouré de la respectueuse sympathie de tous les siens. On se garderait bien de le troubler, car la divinité elle-même a partagé ses joies ineffables, puisqu'une bouffée a été lancée à son adresse.
Je reviens à M. Guinnard. Après une infructueuse tentative d'évasion, il fut gardé de si près que tout espoir de s'enfuir lui paraissait impossible. Il finissait par accepter son triste sort, lorsque tout à coup une
occasion favorable se présenta. Les sauvages aTaient reçu du président Urquiza plusieurs barils d*eau-4evie, et naturellement toute la tribu s'était plongée avec délice dans l'ivresse. Le captif se glissa en rampant vers l'endroit où se trouvaient les meilleurs chevaux» sauta sur l'un d'eux, en chassa deux autres devant lui et gagna en toute hâte la campagne. Il galopa sans relâche pendant toute la nuit, croyant avoir sans cesse les indigènes à sa poursuite.
« Souvent, nous a-t-il raconté lui-même, je mettais pied à terre, et, l'oreille appuyée sur le sol, j'écoutais, espérant puiser un peu de tranquillité dans le silence de la pampa; mais, loin de là, les oreilles me tintaient tellement que je croyais entendre sur le sol dur retentir le pas sinistre des chevaux de mes ennemis, et je précipitais de nouveau ma fuite.
« Cette course désordonnée durait depuis quatre jours déjà, quand le cheval que je montais s'abattit, il était mort. Le second eut bientôt le môme sort. Je partis le cœur navré, décidé à ménager^ par tous les moyens, mcn dernier compagnon de misères. Nous avancions fort lentement, lorsqu'à la tombée de la nuit je remarquai qu'il doublait le pas de lui-même; à la fraîcheur du terrain qu'il foulait et avec l'instinct propre à tous les hôtes de ces vastes déserts^ le pauvre animal sentit le voisinage de l'eau. Peu d'instants après, nous étanchions notre soif commune dans ces lagunes que déposent dans le nord de la pampa les filets d'eau issus des contreforts des Andes. Il put me porter jusqu'à Rio-Quinto^ et s'affaissa, tout à fait épuisé; et moi, à bout de forces, mourant de faim, de fatigues physiques et morales^ je tombai à ses côtés
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sauf
de JDL inii-L '. j.-e5
Ih Hit*-l.niiiii. .
L'Australie. ~ Opinions diverses sur les naturels.
Mœurs des indigènes. — Les yoydgeurs en Australie.
Mac-Douall Stuart. — Burke. — HowitU
Landsborougb. — Mac-Kinlay.
C'est encore une partie du monde bien mystérieuse que cette Australie tombée sous la suzeraineté britannique.
Si les côtes en ont été presque toutes explorées et relevées, le centre laisse toujours à la science de nombreux problèmes à résoudre; mais on peut affirmer que nous sommes à la veille du jour où l'énergique persévérance de la Grande-Bretagne aura triomphé de tous les obstacles.
Demain^ derrière les pionniers anglais, des batail-
jons de colons s'installeront au cœur même de cette lie immense.
L'Australie a fait, depuis dix années, des pas de géant vers le progrès. Qu'on promène ses yeux sur une carte portant le millésime de i854, et qu'on vienne ensuite à regarder les tracés les plus récents, on sera surpris des conquêtes faites par la science et la civilisation.
Dans les possessions anglaises^ la géographie et la politique sont deux sœurs étroitement unies : les voyageurs donnent l'élan et sont l'avant-garde de la conquête. Aussi, l'étude de la géographie, comme on la comprend en Angleterre, est-elle éminemment civilisatrice.
Malheureusement l'Australie n'a pas encore été suffisamment étudiée par les ethnographes, pour que l'on puisse parler avec autorité de ses peuples indigènes. Nous croyons, quant à nous, que certains voyageurs les ont trop dénigrés, et que d'autres les ont exaltés outre mesure. Pickering est évidemment tombé dans un de ces extrêmes, en faisant cette peinture de l'Australien : « Je serais porté, dit-il, à le regarder comme le plus beau modèle des proportions humaines sous le rapport du développement musculaire. Il combine la plus parfaite symétrie avec la force et l'activité, tandis que sa tête pourrait être comparée au masque antique de quelque philosophe. »
D'après des témoins oculaires plus dignes de confiance que Pickering, l'Australien est généralement grand et vigoureux. 11 est presque aussi noir que le nègre africain. Son nez est aplati, ses narines sont larges, ses yeux creux, ses lèvres épaisses, sa bouche
est grande^ ses dents sont blanches et égales. Ses bras, ses jambes, sont généralement d'une maigreur extrême, ce qui provient sans doute d'une alimentatioa insuffisante, car on a remarqué que ce défaut de conformation n'avait pas lieu chez ceux qui prenaient une nourriture saine et abondante. Comme les vivres font soiïvent défaut, ils sont obligés de se contenter de tout ce qui leur tombe sous la main, lézards, grenouilles, serpents, araignées, fourmis, écorce d'arbre, etc. Quelquefois même ils tuent les nouveau-nés.
Us ont pour armes le tomahawk, la lance, l'épieu, le boumerang, sorte de court javelot qui fait de terribles blessures.
La danse, chez eux, marque ordinairement la fin des luttes guerrières. Ils sortent alors de l'apathie dans laquelle les avait plongés la fatigue du combat, ils s'allongent, se redressent comme des panthères sortant de l'engourdissement du sommeil, et se préparent à l'une de ces cérémonies qui se gravent à jamais dans l'imagination de ceux qui ont la bonne fortune d'y assister en simples spectateurs.
On choisit une place convenable à peu de distance des huttes. Un bûcher y est allumé par les femmes et les enfants. A la fin du jour, les guerriers s'éloignent et se préparent à entrer dignement en scène. Ils reviennent, quelque temps après, sous l'apparence de hideux squelettes. Cet effet est produit au moyen de l'argile blanche. Ils se tracent, avec cette substance, de grandes lignes sur les bras, sur les jambes et sur la tête. Leurs côtes deviennent surtout très-visibles.
Pendant cette effroyable fête, qui n'est éclairée que par les lueurs blafardes de la lune et les reflets rou-
VOYAGES EN AU6TBA1JK. 90a
geâtres du bûcher, les sauvages buttent la mt)«ure »ur leurs bouclierB et pousBent des cris perçuuta.
Les danseurs s'animent progresitiveweiU : ce sont d abord des mouvement assez lents , quoique naccud^^, mais bientôt les corps s'agitent avec une sorte dt^ tVA:* nésie, les bras se contournent, se meuvent eu tou« sens, les jambes ne tiennent plus au »o], ou dii*aU qu'une puissance électrique les éloigne de terre, h^ seconde en seconde l'excitation augmente, l'ivrebbe dM la danse s'accroît; une sorte de fluide magnétique passe sor tous les groupes. Les sauvages qui, jusqu'alors, se tenaient accroupis, s'élancent au milieu dM leurs frères. Ce ne sont plus des hommes, ce sont autant de démons qui se livreut à uue iuternale ronde.
Que d'autres renseignements curieux ou aurait baus doate à relater^ si les mœurs aûstralieuues étaieut mieux coonuesl £t cependaut, ce u'est cerU'.& pas lu penéréniÈce et le courage des Àuglais qu'il faut m> cusa. Beaucoup d'intiépld^ voyageurs ont taxi dt^ii tentatives pour découvrir les conli'<iefc du ceuli*; di? U NouTelle-floUandeion remarque Oxley, Cuiiuiuj^li^iD^ Erre, Stnrt, Mitchell, Leichhardt^ Uta tjoi* Oivgviy, Henehel Babbage, btn^lecki, MuUer; UuA.-iM^i^H Stoart, Burke, Hcmxtt, Mac-lviulay, Laudi>ix/J<^Uj^i4; td tant d'amtr».
Les plts gnmtte résultats «ont oei'Uii'^iiiAri#li ^Mf dei vofafKs de ^inart. ietout: un ^-ouj/ 4 *^ii m^ M trois gnmdef e^^:axmm de cet hab-xt ici^/AmU*4ïï»
Ea msitn: 1^^'. Vs^-^liouaU biuar*. y^^JcA 4 kÂk^iÀn 'AmtraTj* ii; «it?,. m.\*s^ deux ^xjm^iu^^'i^ td ^u*.sietin <ii*nîœ: : Ju uii>er«at ui«: <Lu»i*tii<je 4icu>Uf^
de l'ouest (car il y a une autre rivière Victoria dans Test), se voyait forcé de rebrousser chemin devant un corps d'indigènes farouches, et revenait néanmoins avec des documents du plus haut intérêt sur le centre de l'Australie.
Loin d'être une sorte de Sahara, les régions intérieures paraissent en général praticables. Les voyageurs souffrirent cependant beaucoup du manque d'eau et de nourriture ; mais, à leur retour, ils eurent bientôt oublié ces légères contrariétés, et, sans plus attendre, en dignes fils de la Grande-Bretagne, ils se préparèrent à une nouvelle expédition.
Cette fois Stuart ne partait plus seulement avec deux compagnons : il était à la tête d'une caravane de douze hommes et de quarante-neuf chevaux. 11 quitte les bords du Chamber's Creek, le i" janvier 186<. Pendant les premiers mois, une indisposition du guide et une chaleur accablante ne permettent qu'une marche assez lente. Stuart suit d'abord la route qu'il avait prise dans son premier voyage ; il traverse ensuite le Stephenson, franchit les monts Mac-Daniel, et, le U février, arrive au lit du Finke. Le i9 mars, il voit les monts Mac-Donnell, la plus haute chaîne qu'on eût trouvée jusque-là entre l'Australie du sud et la côte septentrionale. Il explore les territoires voisins et fait des efforts désespérés pour s'engager, tantôt du côté de l'est, tantôt du côté de l'ouest; mais, trouvant des obstacles insurmontables, il continue son voyage en ligne droite du côté du nord.
Après d'incroyables fatigues, il arrive aux monts Ashburton, et bientôt ne se trouve plus qu'à une faible distance du golfe de Garpentarie, et qu'à iOO milles
environ du bassin de la rivière Victoria. Mais que de souffrances!
« Les broussailles, écrit- il, qui finirent par nous forcer à la retraite, étaient bien les plus touffues que j'aie eues jamais à combattre. On ne pouvait y entraîner les chevaux ; ils se tournaient en tout sens, et nous pouvions tous les perdre ; à une distance de moins de trois mètres, nous ne les voyions plus. Le petit espace que nous traversâmes avait déjà mis en pièces nos mains^ nos figures, nos habits et nos sacoches. Toutes les espèces de broussailles y étaient mêlées, et elles étaient aussi touffues qu'une haie. Si nous avions pénétré plus loin, nous aurions perdu tous nos bagages, ^'ulle trace d'eau... Ces plaines, hérissées de plantes épineuses, et ces bois touffus, sont des entraves aussi fortes qu'une mer intérieure ou un mur. C'est une amère déception d'arriver si près du but et de ne pouvoir avancer! »
Après plusieurs reconnaissances et plusieurs tentatives infructueuses du côté du nord, Stuart découvre, à 17' 36' de latitude sud, une sorte de lac large de 450 pieds, et dont la longueur s'étendait à perte de vue. De nombreux pélicans, des canards, des ibis, s'ébattaient joyeusement dans ses eaux.
Les voyageurs, en s'approchant des bords du lac, remarquèrent des vestiges de pas et des débris de moules qui avaient évidemment servi de repas aux naturels. On fut bien quelque peu inquiet en songeant que, d'un moment à l'autre, il fallait s'attendre à avoir quelques démêlés avec les sauvages, mais on n'en acclama pas moins avec enthousiasme la découverte de cette délicieuse masse d'eau entourée d'une agréable verdure. Stuart baptisa le lac du nom de Newcastle-
Water, en l'honneur du duc de Newcastle, ministre des colonies en Angleterre.
Ce fut dans ces parages que, le 26 mai, les voyageurs reacontrèrent pour la première fois des naturels.
« Ce matin, dit Stuart dans son journal, nous avons été visités par sept indigènes grands et forts. Ils paraissaient d'abord n'avoir pas les intentions les plus bienveillantes : ils font toutes sortes de gestes et nous menacent de leurs boumerangs (lances en bois). Cependant nous leur témoignons des marques d'amitié, et ils semblent s'adoucir. Ils s'approchent de nous, et se montreilt très-pacifiques. Néanmoins, je suis dans une très-vive perplexité : un de nos bons coippagnons, Woodforde, est descendu sur les bords du lac pour aller chasser des oiseaux, et précisément il se trouve dans la direction d'où viennent les sauvages. J'essaye de me concilier leur amitié par des cadeaux. Tandis que nous nous entretenons avec eux, j'entends au loin la détonation du fusil de Woodforde; je tente vainement de retenir les indigènes, ils s'éloignent très-amicalement en apparence, mais reviennent bientôt en toute hâte, s'élancent jusqu'auprès des limites de notre camp, et mettent le feu aux herbes sèches qui nous environnent. Il n'y avait plus à douter de leurs mauvais desseins... J'ai grande envie de tirer sur eux, mais, dominé par la crainte qu'en se retirant, les sauvages ne se vengent sur notre ami Woodforde, j'y renonce. Nous parvenons à maîtriser l'incendie, et ordonnons aux naturels de s'éloigner : ils obéissent, après avoir toutefois mis de nouveau le feu aux herbes voisines.
« Je ne vois pas revenir notre compagnon, et mon
inquiétude redouble de minute en minute. J'envoie deux hommes à sa recherche. Vingt minutes après, nous revoyons notre cher Woodforde. Du reste, mes craintes étaient motivées. Après nous avoir (juillés, les sauvages l'avaient entouré de tous côtés, et formaient autour de lui un cercle qui se rétrécissait de plus en plus. Woodforde n'avait qu'un des canons de son fusil chargé de plombs destinés aux oiseaux; voyant un des sauvages s'approcher de lui et se préparer à lui lancer son boumerang, il le mitrailla en plein visage, et se hâta de regagner le camp, profitant de la stupeur dans laquelle la détonation avait plongé les indigènes. »
Après cette rencontre, heureusement terminée, l'expédition continua sa marche vers le nord (27 mai) ; elle atteignit, en traversant d'épaisses broussailles, la partie inférieure du lit du Newcastle-Wî^ter (i33« 40' 45" de longitude est de Greenwich), qui bientôt disparut complètement, et, au delà de ce bassin, elle retrouva la plaine sans eau à perte de vue. Il fut impossible d'aller plus avant.
Stuart rentra à Adélaïde en septembre 1861 . A peine de retour, il fit de nouveaux préparatifs de voyage *.
« Mac-Douall Stuart quittait la ville d'Adélaïde, sur la côte méridionale du continent, au mois d'octobre 1861. Il avait pour compagnons W. Kekwick, qu'il nomma son lieutenant, et huit autres hommes dévoués. Il emmenait 71 chevaux, qui portaient des
i. Les paragraphes suivants marqués de gruillemets sont des extraits de deux articles insérés dans la Revue contemporaine, par M. E. Cortambert.
provisions, des tentes, des outres à eau, des instruments d'observation, etc. On franchit la frontière de la province de l'Australie du sud le 21 janvier 1862.
« On se dirigea aussi promptement que possible, et par une route déjà connue, vers le beau bassin de Newcastle-Water, qui avait été le terme de l'excursion précédente, et l'on n'éprouva aucune difficulté sérieuse dans cette partie du voyage. Aucun incident grave n'arrêta l'expédition. Deux rencontres d'indigènes méritent cependant d'être rapportées.
L'une eut lieu le i7 février 1862, près des sources appelées Merchant's Springs. Un des voyageurs, Auld, allait puiser de l'eau; il trouva un naturel qui appela aussitôt plusieurs de ses compagnons. Peu de temps après, une fumée épaisse s'élève des herbes sèches, une traînée de feu, poussée par le vent, roule rapidement vers Auld (car la flamme, propagée dans les forêts herbacées, est l'arme principale des sauvages australiens). Thring, qui gardait les chevaux, aperçut en même temps trois hommes cachés derrière un buisson et portant des lances et des épieux pointus ou boumerangs; ils se précipitèrent vers lui, et l'un d'eux chercha à l'atteindre de son épieu, qu'il jeta comme un javelot. Thring tira un coup de revolver, qui effraya les ennemis et les mit en fuite.
« Le 5 mars, lorsqu'on traversait la plaine qui s'étend au pied du mont Hay, on se vit tout à coup en face de trois indigènes armés de Icmgues lances et de boucliers. Ils coururent aussitôt vers un fourré voisin de la montagne. Ils revinrent peu de temps après avec quatre autres, et dans des intentions manifestement hostiles; ils frappaient leurs boucliers avecvi-
VOYAGES EN AUSTRALIE. m
vacîté et poussaient des hurlements furieux; tout, dans leurs gestes, annonçait le désir de combattre, et déjà ils se disposaient en demi-cercle dans la posture de l'attaque. Mac-Douall Stuart fît mettre tout son monde sur la défensive et se prépara à recevoir vigoureusement les assaillants; tenus en respect par cette démonstration, ils n'approchèrent pas. On jugea à propos de tirer quelques coups de fusil, sans vouloir les blesser^ mais pour leur montrer seulement qu'on pourrait les atteindre à une grande distance^ s'ils cherchaient à nuire, ils ne parurent nullement effrayés du bruit des armes à feu^ ni du sifflement des balles^ et restèrent dans leur attitude menaçante. Tous paraissaient vigoureux et bien proportionnés.
a Cependant les voyageurs poursuivirent leur marche à travers la plaine. Tout à coup ils virent les naturels se précipiter vers eux, dans le dessein évident de les attaquer. On fit alors une décharge générale, qui força définitivement les sauvages à la retraite.
tt Mac-Douall Stuart se retrouva, au commencement d'avril, vers cette précieuse nappe d'eau qui devait servir de base à ses nouvelles explorations.
o En chef prudent et consommé, il se gardait bien de vouloir faire avancer à la fois et à l'aventure toute sa caravane; il ne voulait pas l'exposer à rencontrer des obstacles imprévus, tels que des fourrés impénè* trahies, des déserts sans eau ou des marais impraticables. Pour lui imprimer une marche sûre, il laissait Id gros de l'expédition sous la garde de son lieuteuQut Kekwick, et lui-môme allait à la découverte avec un ou deux de ses compagnons. Il se condamnait ainiii à décupler pour lui-môme les fatigues de sa route; mal»
SjO PEUPLES ET VOYAGEURS.
c'était le gage du succès, et ses efforts intelligents, consciencieux et humains devaient être couronnés du plus brillant résultat.
« On ne rencontra aucun terrain entièrement nu, aucun de ces déserts sablonneux qui rappellent l'Afrique. 11 n'y avait que trop de végétation. C'étaient tantôt des savanes couvertes d'énormes graminées; tantôt des forêts de spinifex, petits arbrisseaux épineux; tantôt des forêts de ces beaux gommiers qu'on nomme eucalyptus. Le grand arbre appelé mulga y abonde aussi.
« On reçut, le 6 mai, la visite de quelques naturels, qui avaient une apparence très-bienveillante. Ils étaient grands et forts, armés de longues lances terminées par un silex aigu. C'étaient les premiers indigènes qu'on rencontrait depuis le Newcastle-Water; le pays n'était cependant pas inhabité dans l'intervalle qu'on avait parcouru ; mais les habitants ne s'étaient pas montrés; leur présence s'était seulement révélée par la fumée des feux qu'ils allumaient de distance en distance, dans des intentions probablement hostiles. Stuart et ses compagnons voyaient de temps en temps des traînées de flammes portées par le vent dans leur direction ; souvent, ils pouvaient à peine lutter de vitesse avec le torrent dévastateur qui roulait et mugissait autour d'eux.
« Le but principal de Stuart était de gagner la Victoria, et c'est dans la direction de ce fleuve, c'est-àdire vers le nord-ouest, qu'il fit ses premières tentatives. Mais il comprit bientôt qu'il fallait renoncer à se diriger de ce côté : le terrain, entièrement plat, y était trop privé d'eau ; les herbes y étaient en même
temps trop touffues; elles enveloppaient chevaux et voyageurs.
« On trouva, vers le nord-est, un chemin plus praticable, des flaques d'eau, çà et là quelques ruisseaux; c'est donc de ce côté qu'on se porta de préférence. Vers la fin de mai, on rencoirtra un pays plus inégal; des pélicans et. d'autres oiseaux aquatiques annonçaient unerégion plus humide; les cours d'eau augmentaient sensiblement; il y avait môme des marais assez étendus.
• Des collines, puis des montagnes, des rochers à pic réjouissaient de plus en plus la vue, que des plaines uniformes avaient trop longtemps attristée. Des arbres nouveaux s'offraient de tous côtés : c'étaient des féviers, des choux-palmistes, des melalmca, des bambous, beaucoup de bois de haute futaie, entre autres, des arbres à écorce noire ayant la feuille du chêne; les spinifex et les eucalyptus abondaient toujours, comme dans les cantons précédents.
« On reconnut, le 22 juin, qu'on se trouvait dans la région qu'avait parcourue A. Gregory six ans auparavant. Le sol y était très-fertile; les herbes s'y montraient de plus en plus hautes, et l'on s'y perdait plus que jamais. Stuart s'y égara un jour complètement, et eut beaucoup de peine A regagner ses compagnons. Les chevaux, en y paissant, disparaissaient tout à fait, et on ne les retrouvait souvent qu'avec la plus grande difficulté. Les feux qu'y allumaient les indigènes étaient effrayants.
« On suivit quelque temps une belle et grande rivière. Stuart se convainquit que c'était le Roper, tributaire du golfe de Carpentarie et déjà connu par les
voyages précédents. On vit, près de ses bords, des naturels qui parurent bien disposés; mais on avait appris à ne pas se fier à l'apparence des sauvages, et à ne pas compter sur leurs démonstrations amicales, trop souvent suivies d'un coup de lance ou d'un incendie.
« Le 30 juin et le 1*' juillet furent marqués par la visite des plus nombreux sauvages qui fussent encore venus au camp des voyageurs. L'un d'eux, vieillard de 7 pieds de haut et extraordinajrement mince, témoigna à Kekwick le désir d'avoir un hameçon qu'il voyait fixé à son chapeau ; il reçut ce précieux présent avec ute joie extrême ; alors ce fut dans toute la population un objet d'ambition et de convoitise : tous en voulaient avoir. On ne put les satisfaire. Leur familiarité devenait importune. C'était l'heure du départ : on fit avancer les chevaux vers eux, ils se montrèrent peu rassurés. Pour les intimider davantage, un des voyageurs ouvrit les lèvres d'un cheval, et l'aspect de ces deux rangées de dents les effraya singulièrement; la plupart pensèrent qu'il fallait se mettre au plus vite hors de la portée d'animaux aussi terribles, et s'enfuirent à toutes jambes; d'autres restèrent, mais en se tenant à une distance respectueuse. Ils suivirent cependant les voyageurs l'espace de quelques milles. Un coup de fusil tiré contre un pigeon par le naturaliste les épouvanta tout à fait, et ils disparurent.
« Les voyageurs eurent le plaisir de pénétrer au milieu de montagnes variées dans leur aspect et dans leur nature géologique. Un terrain basaltique s'offrit à eux sur un assez grand espace; puis on observa des
VOVAÔES en AttStRALtÊ. àl3
terrains schisteux, calcaires, sablonneux, des grès blancs, des grès rouges, des pierres ferrugineuses, tî js veines de fer magnétique qui faisaient dévier la boussole de plus de 20"; des granités, des cristaux de roche, des quartz, dont l'abondance, la couleur et la disposition firent supposer à Stuart la présence de mines d'or. Des sources se montraient partout.
« On vit des palmiers chamaerops, pour la première fois, le iO juillet; d'autres palmiers, à feuilles pennées, mariaient leur agréable verdure à celle des pins et des eucalyptus gigantesques. On rencontrait souvent aussi des bois de fer.
On arriva enfin à la rivière Adélaïde, car on avait abandonné le cours du Roper, trop difficile à suivre. Le nouveau bassin où l'on se trouvait était composé d'un riche terrain d'alluvion ; mais les herbes, durcies par une longue sécheresse, y rendaient la marche très-fatigante. Des kangourous couraient çà et là : ils parurent moins grands que ceux des parties méridionales de l'Australie. On voyait beaucoup d'oiseaux au brillant plumage et dont plusieurs étaient d'espèces inconnues; on remarqua particulièrement une oie aux pieds très-peu palmés et à la tête munie d'une grosse proéminence cornée. On admira une nouvelle espèce de lis. Malheureusement, les moustiques sont nombreux dans ce beau pays ; les hommes et les chevaux en souffraient cruellement; il était impossible de dormir.
« Les traces des naturels étaient partout évidentes ; leurs sentiers se voyaient de toutes parts.
« On descendit le bassin de l'Adélaïde, sans pouvoir toujours suivre le cours môme de cette rivière. Stuart
savait, par ses observations, qu'on se trouvait vers le duczièmo degré de latitude sud, par conséquent trèsprès de la mer ; mais il ménageait une surprise à ses compagnons, et il n- dit qu'à son lieutenant l'espoir qu'il avait d'arriver à la côfe dans quelques heures. Enfin on entend le bruit majestueux des vagues; on voit bientôt l'horizon azuré de l'Océan. Cet aspect délicieux fait oublier aux voyageurs toutes leurs fatigues. Leur joie se conçoit aisément ; c'est la joie de Colomb abordant à l'île de San-Salvador. Ils saluent de trois longs vivats ces flots qui étaient le but de leurs désirs. Mac-Douall Stuart se plongea les pieds dans la mer et s'y lava la figure et les mains, comme pour consacrer le succès de son entreprise. Il grava ses initiales (J. M. D. S.) sur un gros arbre voisin.
« Malheureusement, le rivage était formé par une vase qui empêchait les chevaux d'avancer, et des marais s'étendaient sur la côte à une assez grande distance ; on essaya de faire un lit d'herbes, de troncs d'arbres et de branchages, pour que les chevaux pussent passer. Mais ce fut impraticable. Il fallut renoncer à voir l'embouchure môme de l'Adélaïde. Qu'importe ! cette embouchure était déjà bien connue des marins ; il n'y avait pas nécessité de la reconnaître ; le point essentiel, c'était d'être arrivé au bord de l'océan Indien On se trouvait devant une vaste baie du golfe de Van Diemen ; elle fut nommée baie Elisabeth, en l'honneur de miss Elisabeth Chambers, fille de l'un des plus ardents promoteurs de l'expédition.
« Le 25 juillet, on choisit un grand arbre, et Ton y arbora le drapeau de l'Angleterre ; la petite troupe poussa trois hourrahs, en l'honneur de la reine, da
prince de Galles et de Stuart. On grava sur Vécorce de cet arbre : Cherchez à un pied au sud. A cette distance, on mit, à la profondeur de 8 pouces, une boite d'étain contenant cette indication : •
GRANDE EXPÉDITION EXPLORATRICE DE i/aCSTRAUE DU SUD.
« Le corps expéditionnaire, sous le commandement « de John Mac-Douall Stuart, est arrivé en ce lieu le « 25 juillet 1862, après avoir traversé le continent en- « tier de l'Australie, de la côte sud à l'océan Indien, « en passant par le centre du pays. Il a quitté la ville « d'Adélaïde le 26 octobre 1861, et franchi la limite « nord de la colonie le 21 janvier 1862. Pour rappeler « cet heureux événement, on a élevé ce drapeau, por- « tant le nom du chef de l'expédition. Vive la reine I » (Suivent les signatures des voyageurs.)
« Le but était donc atteint. On dit adieu à l'océan Indien, et l'on prit la route du retour le 26 juillet.
« Aucun incident ne marqua le retour jusqu'au 5 août. On vit, ce jour-là, s'approcher du camp cinq naturels, barbouillés de charbon et d'herbes brûlées ; quelques-uns des voyageurs allèrent vers eux ; les sauvages se retirèrent alors, mais ils revinrent peu de temps après avec un air menaçant et le corps peint de longues raies blanches, signe de déclaration de guerre dans l'Australie. Stuart chercha à leur faire comprendre qu'on n'avait aucune envie de leur livrer combat, mais qu'on les repousserait vigoureusement s'ils osaient attaquer. Des relations pacifiques s'établirent dès lors; on fit un échange d'instruments de
pOche; les sauvages donnèrent des harpons de leur invention pour des hameçons anglais. Ils partirent, mais les perfides mirent en s'éloignant le feu aux herbes. On eut beaucoup de peine à se garantir de cet incendie et à sauver assez de fourrage pour la nourriture des chevaux. Les indigènes qui firent cette désagréable visite étaient petits et maigres. Stuart n'avait jamais vu de populalion aussi misérable, aussi chétive. Au contraire, il avait été frappé de la taille élevée, de la vigueur et de la belle apparence des naturels de l'intérieur du continent, à l'exception poa^ tant des femmes, qui lui avaient paru généralement très-petites et très-laides.
« Quelques jours plus tard, on rencontra, près de la rivière Roper, un assez grand nombre de femmes et d'enfants, occupés à préparer des racines et d'autres aliments pour le repas de la tribu. A la vue des voyageurs, toute cette troupe s'enfuit en poussant des cris de terreur et en laissant sur le sol toutes sortes d'objets. Parmi ces objets, on remarqua un tomahawk, formé d'un morceau de fer forgé, qui avait appartenu évidemment aux Européens, et qui semblait avoir servi de gond à une grande porte. Un mois après, autre rencontre de femmes : on en vit venir plusieurs qui avaient l'intention de puiser de l'eau à une source' près de laquelle on campait. Elles s'enfuirent à la vue des étrangers ; mais deux hommes, qu'elles appelèrent sans doute à leur secours, se présentèrent peu après; ils approchaient avec précaution. Kekwick alla au-4evant d'eux. Dès qu'ils aperçurent son fusil, ils ne voulurent pas se laisser aborder. Il posa son arme à terre et put alors les approcher. 11 tira de sa poche
du calicot blanc et le partagea en deux, leur en offrant à chacun un morceau. Mais ici commença u^r jiniiiomine curieuse : les sauvages avaient une e-'V/e- etréme de prendre le calicot; nul objet ne pouvait hiiT être plus agréable, mais ils ne voulaient pas s'avancer assez pour le saisir. Kekwick leur fit signe qu'il désirait attacher cette étoffe à leur poignet; ils hésitent, ils approchent, ils reculât, ils étendent les bras de toute leur longueur ; Kekwick étend le siens avec effort ; enfin ils sont en possession de l'inestinable ornement ! La confiance et des rapports plus intimes s'établirent dès lors ; ils expliquèrent à leur manière la cause de leur défiance; montrant le fusil, ils imitèrent avec leur bouche le bruit de l'arme, et firent comprendre qu'au premier passage de la caravane ils avaient entendu un coup de feu qui les avait fort étonnés. On se sépara amicalement.
« La plus curieuse et la plus émouvante rencontre d'indigènes qu'aient faite nos voyageurs, eut lieu le 10 octobre, au soir. Les naturels y montrèrent une malice de bonne guerre, qui triompha de la sagacité des représentants de la civilisation; Ânnibal, luttant contre la prudence de Fabius Cunctator, ne fut pas plus habile. Voici comment ils s'y prirent pour empêcher Stuart et son monde d'agir, pendant qu'eux-mêmes iraient puiser de l'eau : Ils commencèrent par produire une épaisse fumée en brûlant des spinifex, et ils poussèrent de grands cris. Stuart prépara sa troupe à la défense. Les naturels suivaient le feu qui dévorait les herbes. Un vieillard, leur chef peut-être, poussait les plus terribles hurlements; plusieurs femmes qui Fentouraient mêlaient leurs cris aux siens.
ô'8 PEUPLES ET VOYAGEURS.
« I x scène, dit Stuart, était grande et extraordinaire; l[u' î\ii.. ■ ligne de flammes qui tantôt montait d'ct"» i'' airsj tantôt glissait sur le sol; ces hommes nrârs et étranges qui, au milieu du feu, se mouvaient dans divers «ens et faisaient toutes sortes de gestes grotesques; ce vieillard qui, tournant et tordant son corps, ses jambes, ses bras, de toutes les manières, et poussant des cris lugubres, paraissait se livrer à des incantations mystérieuses, tout cela nous offrait l'image de démons effroyabbles s'ébattant au milieu des abîmes infernaux. » Arrivés près de Teau, ils burent avidement, ils remplirent leurs vases et leurs outres, puis allèrent camper à trois quarts de mille de nos voyageurs. Leur bruit assourdissant dura deux heures. Pendant tout ce temps, Stuart et ses compagnons n'avaient pas bougé, de peur d'une attaque ; c'est ce que voulaient nos malicieux sauvages; ils avaient parfaitement atteint leur but.
Mac-Douall Stuart se trouvait tellement épuisé de fatigue vers la fin d'octobre, il souffrait tellement des épaules et des reins, qu'il ne pouvait plus se tenir à cheval. Il se fit faire une litière qui fut portée par deux chevaux marchant de front. Mais l'un de ces deux animaux ne subit qu'avec impatience ce mode d'attelage; il se cabra et mit en pièces le véhicule. On imagina alors une sorte de siège incliné qui pourrait être placé comme un hamac entre deux chevaux marchant à la suite l'un de l'autre. Ce moyen réussit.
« On abattit un cheval, afin d'avoir pour le malade de la viande fraîche et un bouillon fortifiant. Ce pauvre voyageur était réduit à l'état de squelette ; il pouvait à peine articuler un mot, il ne voyait presque
plus; une transpiration visqueuse et froide couvrait tout son corps; un frisson continuel agitait ses membres; il se crut arrivé à sa dernière heure. Ses forces revinrent peu à peu^ grâce à une nourriture plus substantielle, grâce aussi aux soins touchants et à Tattention afiTeclueuse de tous ses compagnons.
« Il rentra, le il décembre 1862, à Adélaïde. La population se porta en foule sur son passage et l'accompagna de ses vivats. Il ramenait tout son monde en bonne santé ; lui seul était malade, victime des fatigues inouïes qu'il s'était imposées pour faire ces explorations partielles qui devaient assurer la marche du corps de l'expédition.
« Sur les 71 chevaux qu'on avait emmenés, il n'en restait plus que 48. Cette perte de 23 chevaux n'a rien qui étonne, quand on pense aux difficultés incroyables de la marche à travers de telles savanes. »
Examinons maintenant le voyage de Burke, le premier qui ait franchi de part en part le continent australien.
« De Melbourne, capitale de la province de Victoria, partait, le 20 août 1860, une petite et courageuse caravane, parfaitement équipée, munie de provisions abondantes, de bons instruments de précision; elle avait vingt-cinq chameaux, amenés d'Arabie et destinés à seconder, de leur patience, de leur sobriété, de leur force, les chevaux qu'on emmenait aussi et qui n'auraient pu seuls affronter tant de fatigues. Elle comptdt douze hommes bien déterminés. Leur chef était Robert O'Hara Burke, ancien officier, à l'apparence mâle et vigoureuse, au caractère résolu, et.
malheureusement aussi, trop impétueux et trop irascible. Le cornmandant en second était William John V «Hà, (rès-jôuno, encore, mais distingué déjà par ses connaissances en astronomie, en topographie, en physique. Puis on remarquait Gray ; King, jeune militaire de l'armée de l'Inde ; Landells, le directeur spécial des chameaux; enfin, plusieurs cipayes.
« Le départ est Joyeux et plein d'espoir. On s'avance \ers le fleuve Murray. On amve à Menindie, au bord du Darling. De là, on se dirigea vers le Cooper's Creek. Cette seconde partie du voyage ne fut pas aussi heureuse que la première : on eut beaucoup à souffrir du manque d'eau et des terrains rocailleux. Une mésintelligence s'éleva entre le chef de l'expédition, Burke, et le directeur des chameaux, Landells. Celuici se sépara de ses compagnons, et revint à Menindie, avec plusieurs de ses animaux. Enfin^ Burke affaiblit encore son expédition, en laissant une partie de son monde à un dépôt qui fut établi sous la direction de Brahe aux bords du Cooper's Creek. On se trouvait là à la moitié de la distance qui sépare Melbourne du golfe de Carpentarie.
« Burke et trois de ses compagnons, Wills, Gray et King, s'enfoncent seuls dans les profondeurs du continent, avec un cheval et six chameaux; ils avaient des vivres pour trois mois. Brahe devait les attendre pendant tout cet espace de temps.
« Us traversent d'abord une région fertile, où leurs montures trouvent une nourriture abondante : leur courage est excité par cet heureux présage ; mais ensuite se présente un désert pierreux, qu'ils parcourent avec une grande difficulté. Us respirent enfin dans
VOYAGES EiN AUSTRALIE. 3e»!
la vallée de l'Eyre's Creek, qu'avait déjà vue Sturt en 1845, et qu'ils longent assez longtemps. A partir de cette rivière, ils s'avancent dans dÎBs contrées où nul voyageur avant eux n'avait jamais pénétré. Ils marchent vers le nord aussi directement que possible, en suivant à peu près le 140" degré de longitude (à Test de Greenwich), qui coupe le milieu du golfe de Carpen tarie.
a Ils franchirent le tropique du Capricorne le 7 janvier, c'est-à-dire au moment où le soleil dardait verticalement ses rayons sur leurs têtes. Us soulTraient beaucoup de la chaleur; dans les vastes plaines qui s'offraient devant eux, le phénomène du mirage trompait leur vue, comme il trompe les voyageurs en Afrique, et leur montrait l'image décevante de fraîches nappes d'eau, dont ils auraient eu grand besoin. Du reste, ils ne rencontrèrent pas de ces difficultés infranchissables qui désespèrent le voyageur ; pas de grands fleuves, pas de grands lacs ou de grands marais qui leur barrent le passage; pas de montagnes aux rocs inabordables; pas de peuples farouches et hostiles, mais de rares et inoffensives petites peuplades; de modestes ruisseaux, coulant les uns à l'est, les autres à l'ouest; tantôt des plaines un peu sèches, mais qui ne méritent pas le nom de désert; tantôt des vallées assez fertiles, ou des collines pierreuses, ou de petites montagnes boisées.
« En approchant de la mer, le pays devient plus accidenté et revêt des formes plus tranchées : les voyageurs rencontrent une chaîne de montagnes assez remarquable, qu'ils nomment Standis Range, et ils longent une assez grande rivière qu'ils appellent Clon-
curry; c'est U môme que leFlinders ou Yappar,dont on connaissait déjà Tembouchure dans le golfe de *«entarie. Malheureusement, lorsqu'ils étaient sur le point d'arHter à l'Océan, des marécages impraticables paraissent leur opposer un obstacle sérieux; ils y perdent un de leurs chameaux ; on est obligé de laisser les autres sous la garde de Gray et de King, à une dizaine de lieues du golfe. Burke et Wills s'avancent seuls vers la côte, avec le cheval, qui faillit plusieurs fois rester dans la boue ; enfin , au sortir d'une magnifique forêt, les deux voyageurs se voient près de la mer, le 11 février 1861 ; mais des marais formés à l'embouchure du Gloncurry, des marais profonds où ils remarquent que le flux s'introduit par les bras nombreux du fleuve, ne leur permettent pas de toucher l'Océan lui-même, comme ils l'avaient désiré. Qu'importe ? ils pouvaient dire qu'ils avaient traversé le continent dans toute sa largeur et que désormais la route était ouverte.
« Us prennent la route du retour. Mais ici les renseignements deviennent vagues et incomplets; les notes imparfaites laissées par les voyageurs ne nous donnent pas de détails précis sur les péripéties de ce retour, qui dut être bien pénible si l'on en juge par le temps qu'ils mirent ^ l'efifectuer; nous les retrouvons, vers le milieu d'avril, au Gooper's Creek, réduits à trois et accablés de lassitude et de besoin; Gray était mort d'épuisement et de fatigue un peu avant qu'on atteignît cette rivière; le cheval avait péri; il ne restait que deux chameaux, incapables de porter des fardeaux. Burke et ses deux derniers compagnons arrivent enfin, le 21 avril, au dépôt laissé sous
la garde de Brahe; ils étaient sauvés, ils allaient revi^TC I Mais, cruelle déception I Brahe était parti, et, par une affreuse fatalité, c'était ce joup-là méme^ le 21 avril, qu'il avait abandonné ce posté, .las d'attendre et n'espérant plus revoir ses compagnons; près de deux mois s'étaient écoulés au delà du terme fixé pour le retour de l'expédition du golfe ; il supposait qu'elle avait péri. On conçoit aisément le désespoir et le désappointement de Burke, de Wills et de King à l'aspect de ce camp désert; leur douleur redouble, quand, fouillant dans le sol, sous les pierres qui enveloppaient le dépôt, ils trouvent une note apprenant que sept heures seulement s'étaient écoulées depuis le départ de Brahe.
» Que vont-ils faire ? Suivront-ils Brahe dans sa marche vers Menindie?lls n'osent le tenter. Leur épuisement, celui de leurs chameaux, ne leur permettront pas de l'atteindre, et, livrés à leurs seules ressources , ils ne pourront jamais franchir les 150 lieues qui les séparent du Darling; ils tournent plutôt leurs regards du côté de l'Australie méridionale et d'Adélaïde, capitale de cette colonie : ils s'y rendront, en descendant les rives du Gooper's Creek.
« Mais les forces trahissent leurs espérances ; ils ont bientôt épuisé les vivres que Brahe avait laissés au dépôt, ou plutôt ils sont obligés de les abandonner en grande partie, parce qu'ils se sentent incapables de les porter; ils veulent avancer toujours, mais un de leurs chameaux s'enfonce dans la fange d'un des bras du Gooper's Creek; le pauvre animal y meurt, et ils le dépècent pour s'en nourrir. Leur autre chameau, à son tour, ne peut plus faire un pas ; ils se
an PEUPLES ET VOYAGEURS.
voient oblig<^s de l'abattre, et sa maigre chair est leur dernière ressource.
« Désormais ils ne pensent plus . au retour ; leur unique souci est de vivre au jour le jour; ils traînent leurs corps amaigris le long des marais desséchés, pour y trouver cette plante aquatique nommée nardou, qu'ils savaient être un des principaux aliments des indigènes; ils en trouvent, en effet, et ils ont le bonheur de rencontrer les naturels eux-mêmes, qui leur en procurent et qui leur donnent aussi du poisson; mais l'épuisement des infortunés voyageurs était trop grand pour que ce secours leur rendît des forces suffisantes; et, d'ailleurs, la peuplade hospitalière disparaît bientôt pour aller camper ailleurs.
« Deux d'entre eux ne purent supporter plus d'un mois une vie si misérable. Wills mourut le premier. Burke le suivit de près. King restait seul; il parvint à retrouver les indigènes. Il fut reçu par eux avec une affabilité touchante, ils lui donnèrent leur meilleure hutte; ils lui fournirent en abondance le poisson et le nardou, qui composent à peu près leur unique nourriture. Ils le conduisent de campement en campement, s'appliquent à lui épargner toutes les fatigues, tous les travaux dont ils peuvent se charger pour lui; mais ils ne sauraient, hélas I lui donner les vêtements qu'ils n'ont pas eux-mêmes et dont ses habits en lambeaux lui font vivement sentir le besoin.
« Il passa quatre mois dans cette étrange existence de sauvage. Enfin, un jour (c'était le 15 septembre), un homme de la tribu vint lui dire avec joie qu'il a vu des blancs de l'autre côté de la rivière. C'était une expédition qui arrivait à la recherche de celle de
Burke. M. Howitt, envoyé de Melbourne par le Comité d'exploration, qui était, à trop juste titre, inquiet du sort de Burke et de ses compagnons;,,.- v;i.: n^y^U.» Brahe et gagn^ le Cooper's Creek. On juge de la joie de King à l'aspect de ses compatriotes, de ses sauveurs l Des soins éclairés, des aliments plus substantiels, et surtout le bonheur, eurent bientôt ramené chez lui la force et la santé. On rendit les devoirs de la sépulture à ses deux infortunés compagnons, et des inscriptions gravées sur des arbres voisins rappellent la dernière demeure de ces deux martyrs d'une expédition hardie, mais très-imprudemment dirigée, il faut en convenir. — On remercia, on récompensa les indigènes des soins qu'ils avaient prodigués à King. Des couteaux, des miroirs, des allumettes chimiques, du sucre, quelques morceaux d'étoffe, quelques peignes, quelques tomahawks, des objets en verroterie, leur semblèrent des richesses inappréciables, en retour desquelles ils comblèrent les Anglais de nardou et de poisson.
a L'expédition de Howitt quittait le Cooper's Creek à la fin de septembre 1861, et, parfaitement conduite, elle est revenue à Menindie, avec son nombre intact d'hommes, de chevaux et de chameaux, avec le brave King, et avec les notes de Burke et de Wills, trouvées soit dans les dépôts ménagés par eux, soit entre les mains de King lui-môme. »
Ainsi, Burke est le premier qui exécuta la traversée du continent, en 1860 et 1861. — Mac-Kinlay a été le second. Il partit d'Adélaïde, en septembre 1861, pour aller à la recherche de Burke, dont le sort inspirait
de trop justes inquiétudes, et il arriva au golfe de Carpen tarie, sans beaucoup d'obstacles, en mai 4862; de là il gagna le port Benison, sur la côte orientale de l'Australie, et il s'y embarqua pour Sydney.
Landsborough, r û également par le désir de découvrir les traces de Burke, était parti du Queeasland pour le golfe de Carpentarie, en 1861 ; et, de là, il s'était avancé au loin dans l'intérieur, en suivant une direction sud-ouest. 11 revint au golfe sans avoir rien appris sur l'infortuné voyageur; il se remit en marche^ et, se dirigeant droit au sud, il effectua la troisième traversée du continent en 1862. —La quatrième était accomplie peu de temps après par Mac-Douall Stuart, comme nous l'avons raconté.