LES SALUTATIONS
Comparer une jenne fille à un TieîUard, c'est lui supposer un grand cœur, une âme Tigoureuse, un esprit sûr et une riche imagination.
Dans Textréme Orient, la génuflexion est érigée non-seulement en coutume^ mais en principe; les courbettes et les délations sont le fond du système gouvernemental du Céleste Empire.
Les neuf rangs de mandarins se rendent des hommages proportionnés à leur classe. Un mandarin à globule de corail a la préséance sur un mandarin à globule de cristal, qui lui-4néme a le droit de tyranniser et de mettre à ses pieds un mandarin à globale d'or.
Deux gouverneurs de province qui se rencontrent se saluent en plusienrs poses et attachent la plus haute importance à ne pas dépasser les limites de l'étiquette. Un mandarin de première classe^ par exemple, ne doit saluer un mandarin de deuxième classe qu'à telle hauteur et avec des gestes scrupuleusement étudiés, et ainsi de suite pour les autres classes.
Lorsque deux Chinois s'abordent, ils lèvent les mains au-dessus de leur tête, puis les baissent progressivement jusqu'à terre, en courbant le corps comme un arc fortement tendu : TeM ko fane? se disent-ils alors avec une extrême gravité, c'est-à-dire : Avez-vous bien mangé votre riz?
Les Japonais sont les plus civils de tous les peuples; Us s'inclinent, ils se prosternent à tous moments. Devant un grand, ils 6tent leur pantoufle et la lui montrent fort civilement. La politesse est innée chez eux et marche à l'égal de l'honneur; il n'est pas d'hommes plus chatouilleux sur les marques de déférence : un passant vient-Il maladroitement à les effleurer de
s PEUPLES ET VOYAGEURS.
la gaine d'un sabre^ ils en conçoiyent le plus mortel affront; la perte de la vie peut seule^ à leurs yeux, racheter la honte qui les couvre; aussi, sans plus tarder, s'ouvrent-ils le ventre en prononçant le grand nom de syGuto.
Si le passant n*est pas un grossier personnage, il accepte le défi, prend sans hésitation son épée, se fait quatre terribles entailles et meurt sur place *.
Les Tibétains accueillent les gens en tirant la langue et en se grattant l'oreille; nul doute qu'un pareil procédé ne parût fort insolent chez les Européens, qui, à leur tour, scandalisent au plus haut point les Orientaux par leurs pratiques et leurs usages.
« Les habitants de l'Europe, disait le chinois Kouenfou après un voyage dans notre monde, ont les coutumes les plus ridicules, les plus méprisables qu'on puisse imaginer; ils accordent le sceptre aux fenmies^ et les jugeraient pourtant indignes de diriger une petite ville de province; ils mangent afin de discuter et prennent des friandises après leurs repas; chez eux^ les dames sortent à toute heure et marchent aussi bien que nos meilleurs fantassins; on les voit causer avec des étrangers et saluer familièrement dans les promenades et dans toutes les voies ; quant aux hom-
i. Cet usage, cependant, commence à tomber en désuétude.
LES SALrTATIONB, •
t à dMqqd Imlaiit leuf eoffuM an
Enn^kéein tlnflurmant dai aouvaUas da frièics en laur demindant l'iU icmt eo vérité hkea debout (alhisioii ta Commmi wm partoi-iuia^ des Français, «n Cmm $tat dat Italiens, au C<mmo mh ted? des E^agnols). D'autreSy tais qua cas HoUaodaU qui onl un entrepôt à Désima, sintarrogaat plm sagement SOT la nourriture qu'Us ont prisa et sa disent: Smake^fk eim? (Ave»-vous bien dîné?) Certain peupla qui ressemble beaucoup aux Français par la tournure et l'esprit, et que la puissante Russie a rangé sous son joug> compte dans l'extrême Occident un tièggrand nombre de représentants qui semblent prendra fort gaiement leur parti de ne plus avoir de patrie i ils abordent les étrangers avec une grande courtoisie; un d'eux me dit un Jour ; Fadam dQ nog, ce qui ma fut expliqué par ces mots : Je Uimhe à vos pitds. it m'attendais à le voir se courber devant moi, mais il n'en fut rien; le barbare s'approcha d'une autre personne en lui lançant les mêmes paroles et sans plu0 obéir à ce qu'il avançait*
« Du reste, en cette matière comme en bien d'auttesy il leur arrive rarement de faire ce qu'ils disent : ainâ^ les Espagnols, qui, suivant un de leurs grands honmies, ont l'apparence de la sagesse^ tandis que les Françak, qui n*en ont pas Tapparence, en ont la réa* lité, les Espagnols se présentent devant les dames en disant : Beso a ugted los pies (Je vous baise les pieds)^ ce qui me parait d'une politesse sotte, exagérée, basse^ vile et malsaine. Encore si les pieds des dames euro* péemies ressemblaient à ceux 4e6 femmes de nos
mandarins; s'ils étaient petits^ potelés^ faits à l'image des pieds des jeunes chats; mais ils sont larges, longs, maigres, plats et endurcis à toutes les fatigues I
« Je n'épuiserai pas la série des usages insensés des Européens : lorsqu'ils écrivent à un pauvre diable qu'ils maltraitent d'ordinaire et gourmandent d'importance, ils n'oublient jamais de se déclarer ses trèshumbles serviteurs; ils s'intitulent journellement les très-humbles valets d'une foule de gens qu'ils n'ont jamais connus^ et ne pensent pas un mot de ce qu'ils disent. Avec les Européens, je le répète bien franchement, il vaut mieux se cautériser la langue et se brûler les lèvres que de chercher à expliquer leur façon d'agir,»
Les attaques de Kouen-fou ne sont que le pendant de celles que nous adressons aux peuples dont la civilisation diffère de la nôtre. Dans le chapitre des coutumes^ il faut étudier, mais non juger.
En Océanie, quelques insulaires se saluent en se cognant le nez ; d'autres prennent la main ou le pied de celui qu'ils veulent honorer et s'en frottent le visage.
Dans les contrées australes de l'Afrique, les naturels, en voyant leurs amis, se roulent à terre et se frappent violemment l'épigastre. Au nord de l'équateur, dans les plaines brûlantes du Soudan, M. Petherick fut reçu avec empressement par les Djours, qui se hâtèrent de le conduire à leur chef; celui-ci complimenta le nouveau venu, le compara à un second soleil, l'appela grand lion, et termina une brillante allocution en lui crachant à la face et dans la paume de la main droite : c'était le baptême de l'amitié.
LES SALUTATIONS. Il
Il est un usage qui semblerait^ au premier abords tout chrétien et que Ton retrouve dans les parages les plus lointains de TAfrique^ chez les nations idolâtres^ c'est celui d'adresser des souhaits après Téternument. A Sennaar^ lorsque le roi éternue^ les courtisans lui font un compliment^ puis tournent le dos et se donnent un coup sur la cuisse. Au Monomotapa, une cérémonie non moins particulière ayait lieu lorsque le même accident venait à se produire chez le souverain : les assistants poussaient une exclamation gutturale que répétaient de chambre en chambre tous les habitants du palais.
Aristote a dit : « Quand vous étemuez, on vous salue pour marquer que Ton considère votre cerveau comme le siège de l'esprit et de l'intelligence. »
n est plus d'un commentaire à ce singulier usage : les uns prétendent que^ sous le pontificat de saint Grégoire le Grand, une épidémie meurtrière sévissait en Italie^ où la religion était alors maîtresse de toutes les âmes; le prélude de la maladie était l'étemument : a Que Dieu vous bénisse ! » s'écriait-on, car il fallait penser à rendre à Dieu un compte exact de sa vie; d'autres^ et nous les supposons mieux informés^ prétendent que l'éternument était de bon augure chez les anciens, comme le chant du coq et le vol des corbeaux à droite... Pourquoi? C'est peut-être parce que l'on étemue plus volontiers sous les rayons du soleil que dans l'obscurité, et que la lumière est la dispensatrice de tous les biens et l'emblème de l'éternité I
Il entrerait dans une monographie complète des salutations (Dieu nous garde de cette prétention I) une curieuse analyse des formules d'adieu adoptées dans
It PEUPLES ET VOYAGEURS.
les messages et les lettres des goaTemements et des sonyerains^ sortes d'accolades politiques destinées à plusieurs millions d'individus; on y Terrait que les princes qui se traitent de cousins^ tout en étant prêts à se déchirer par l'entremise de leurs armées^ se souhaitent inyariablement les destinées les plus prospères, et que plus d'un pontife a béni celui qu'il maudissait au fond de l'âme...; on y Terrait... mais chut! car Fontenelle^ dont on ne saurait trop suivre les préceptes^ a dit : « Si J'avais la main pleine de Térités^ Je me garderais bien del'ouTrir. »
Un liTre sans préface, prétend un écriTain d'esprit, ressemble à un homme sans chapeau : nous le tou- Ions bien, mais nous pensons aussi qu'un ouvrage sans adieu manque aux règles de la plus simple couTenance; lorsqu'on a couTersé pendant quinze ou seize cents pages aTec le lecteur^ c'est bien le moins qu'un salut termine cette longue conférence; nous faisons le Tœu qu'une formule courte^ précise, soit stéréotypée dans toutes les imprimeries et mise à la fin de bien des liTres; en conséquence^ nous proposons celleci pour bien des auteurs : Pardonnez-leur, mm Bieu, il$ ne saoent ce qv^ils disent I