MEXICAINS. — ESPAGNOLS. — MÉTIS. — INDIENS
Le Mexique, qui attire si vivement aujourd'hui l'attention de l'Europe, doit en grande partie ses calamités à la diversité d'origine des peuples qui l'habitent. Toute nation n'est forte que par son homogénéité, et la nation mexicaine n'est qu'une agrégation artificielle d'hommes de races et de mœurs différentes, qui forment deux classes distinctes, séparées par le mépris, d'une part, et par la haine, de l'autre. Ces deux classes sont les Mexicains d'origine espagnole et les Indiens.
Les Mejicanos ou Mexicains Espagnols tiennent le premier rang. C'est entre leurs mains que se trouvent presque toutes les propriétés et presque toutes les richesses. Généreux, hospitaliers, enthousiastes, il formeraient un peuple recommandable si beaucoup d'entre eux n'étaient malheureusement corrompus par
l'oisiveté et par les vanités du nom et de la naissance.
En thèse générale, la race latine est exigeante, turbulente, émeutière; mais dans la plupart des anciennes colonies espagnoles, et particulièrement au Mexique, ces défauts sont devenus des vices. De là, l'état déplorable dans lequel se trouve aujourd'hui une grande partie de l'Amérique.
Bien des causes ont amené la dégénérescence des colonies américaines ; mais une des principales, c'est le mépris que les colons espagnols ont, de tout temps, professé pour le travail. Aujourd'hui môme, leur vanité juge comme méprisable toute carrière, excepté celles d'officier, d'ecclésiastique, d'avocat et de médecin; encore leur semble-t il plus honorable de dépenser leur fortune en largesses stériles. Aussi considèrentils comme des professions ignobles celles des artistes, des littérateurs, des instituteurs, des commerçants. Là-bas, tout père de famille quelque peu aisé croirait entacher l'honneur de sa maison s'il destinait ses enfants à la profession d'artiste ou d'écrivain. Placer des jeunes gens dans un comptoir serait également une honte; car, suivant un adage populaire au Mexique, l'homme né libre ne doit pas se soumettre à la volonté d'un maître.
Combien de fois ce malheureux préjugé a-t-il fait descendre des nobles mexicains au plus bas degré de la société ! On a vu quelquefois, en effet, ces orgueilleux cabalîeros devenir des bandits de profession et faire parade d'un reste de gentilhommerie en détroussant les voyageurs. Il est vrai qu'ensuite ils font généreusement l'aumône aux mendiants et qu'ils se targuent de la plus exquise galanterie auprès des senoras.
La justice étant impuissante à réprimer ces abus, on se trouve forcé de transiger avec les chefs de bandits. Le propriétaire rural leur donne l'hospitalité dans sa propre demeure ; tout en devenant leur victime, il
les traite comme ses meilleurs amis, et il se garde bien de la dangereuse pensée de les dénoncer, car il sait qu'après un assez court emprisonnement le brigand sera sûrement rendu à la liberté et ne manquera pas alors de se venger. Les voyageurs qui veulent user de prudence au Mexique se font donc délivrer un saufconduit par le chef suprême des voleurs. Chacun connaît celui-ci, car c'est toujours un galant homme, qui vit au milieu du meilleur monde. Le sauf- conduit obtenu, vous pouvez voyager sans crainte : bien plus, les brigands vous escorteront, si vous le voulez, jusqu'au terme de votre route, et vous protégeront au besoin.
Si les colons espagnols sont loin d'être tous tombés dans un tel état d'avilissement, si beaucoup ont encore ce caractère enthousiaste, généreux parfois à l'excès, qui caractérisa toujours leur race originelle, il fatu pourtant reconnaître que leur rôle touche à sa fin. Tout semble le démontrer : leurs dissensions incessantes, et surtout le décroissement rapide de leur population. Aujourd'hui même, à les considérer sous le rapport de leur nombre, qui ne s'élève qu'a t, 200,000, sur 7,000,000 que compte le Mexique tout entier, ils n'occupent plus que la seconde place parmi les habitants de race pure.
Les indigènes et les métis forment le fond de la population, c'est-à-dire le vrai peuple mexicain et le seul avenir du pays; pendant longtemps toutes les vexations leur ont été réservées, car la couleur de leur
peau les excluait de la société des blancs et établissait entre eux et les créoles une ligne de démarcation. Ce préjugé semble tombé.
De* ces injustices sont néanmoins issues ces haines invétérées, que suivent les plus terribles conflits, et, comme l'a dit le président Buchanan, le Mexique a fini par n'être plus qu'un navire s'en allant à la dérive, gouverné seulement par les passions de partis contraires, également jaloux du pouvoir.
En se propageant dans le Nouveau-Monde, la race saxonne a partout repoussé les indigènes; là où elle vit, elle ne veut qu'elle. La race latine est moins réfractaire à l'existence des peuples tombés sous son joug; elle les méprise encore, elle ne les extermine plus ; aussi la population indigène, loin de s'éteindre, augmente-t-elle sensiblement au Mexique, comme dans plusieurs autres colonies espagnoles.
Le Mexique possède deux classes d'Indiens : les J/idios mansos (soumis) et les bravos. D'un caractère grave, taciturne, mélancolique, les Indiens mansos, lorsqu'ils parviennent à sortir de leur somnolence, font souvent preuve d'une énergie qui parfois dégénère en implacable férocité. Soumis en apparence au christianisme, ils répudient au fond une foi enseignée par leurs oppresseurs. Le despotisme civil et religieux des Mejicanos n'a pu détruire en rien les vieilles traditions et les superstitions païennes des naturels. M. Brasseur de Bourbourg a même remarqué, au Mexique, comme dans l'Amérique centrale, que les indigènes devenus chrétiens conservent sur beaucoup de points les rites secrets de leur ancien culte. Dans l'État de San-Salvador, par exemple, ils sacrifient encore, cha-
que année, à la déesse toltèque appelée Matlacuyé (la dame aux jupons d'azur) un enfant non baptisé, pour obtenir d'heureuses moissons. Dans l'État de Guatemala, ils poussent si loin la haine contre le christianisme, qu'ils ont formé entre eux des confréries en l'honneur de Judas Iseariofe, qui livra le Christ. On les voit, néanmoins, prier devant la croix et les autels, mais ils ont soin d'enterrer d'abord ou de cacher devant ces symboles chrétiens de petites idoles auxquelles s'adressent en réalité leurs prières. La manière cruelle dont les Européens se sont conduits autrefois envers les Indiens n'est-elle pas un peu cause de ces sacrilèges? Quoi qu'il en soit, ces pauvres indigènes, si sympathiques malgré leur dégradation actuelle, ont formé, en se mêlant aux blancs, une caste de métis dont le nombre est d'environ 3,000,000.
Voilà ce que nous trouvons dans un excellent ouvrage du commencement du siècle sur le préjugé de la couleur.
Tout homme qui, au Mexique, ne jouit pas d'une pureté caucasique incontestable, est l'objet du mépris des Espagnols. Qu'il soit issu de l'union d'un blanc et d'une indigène à teint cuivré, ou bien qu'il naisse d'une quarteronne, épouse légitime d'un Européen, cet homme n'en est pas moins réprouvé. De ce que la considération à laquelle on peut prétendre se résume en une simple question de couleur, les blancs, pauvres ou riches, vivent à peu près tous sur un pied d'égalité; ils se plaisent même à raffiner sur leurs prérogatives de race et d'origine. Aussi, lorsqu'un homme du peuple se dispute avec quelque caballero titré, n'estil pas rare d'entendre dire au premier : « Serait-il
possible que vous crussiez être plus blanc que moi? »
Il arrive encore que des familles dans le sang desquelles on soupçonne quelque mélange, demandent à la haute cour de justice qu'on les déclare appartenir à la race blanche. Si les solliciteurs sont riches, les pétitions sont ordinairement prises en considération, et cela explique comment on rencontre un certain nombre de mulâtres très-basanés qui, selon l'expression populaire, ont eu l'adresse de se faire blanchir. Toutefois, quand il est trop évident que les solliciteurs élèvent là une prétention insoutenable, les termes du * jugement restent un peu problématiques : la sentence dit alors simplement que tels ou tels individus peuvent se tenir pour blancs.
Sous le nom à'Indios bravos, on comprend les Apaches, les Comanches, les Apumis, les Opates, les Mayos et beaucoup d'autres tribus sauvages qui s'adonnent à la chasse et à la guerre, quelquefois même à l'agriculture. Ces diverses tribus se détestent presque toujours entre elles, mais elles sont unanimes dans leur haine implacable contre les blancs.
Armés de longues flèches terminées par une pointe d'os ou de pierre, les Apaches peuvent lutter avec les plus habiles tireurs des armées mexicaines; ils lancent leurs flèches avec une telle vigueur qu'à trois cents pas ils percent un homme. Ils se servent également volontiers d'une javeline longue de cinq mètres. Lorsqu'ils chargent l'ennemi, ils tiennent cette arme des deux mains par-dessus leur tète et ils dirigent leur cheval par la seule pression des genoux. De près ou de loin, ils frappent : ce sont des foudres dont il est impossible de parer les coups.
Les Comanches sont, avec les Apaches, les plus terribles des indigènes. Ils entreprennent régulièrement des expéditions contre les États de Durango, de Chihuahua et de Cohahuila; tout périt sur leur passage, sauf les jeunes tilles et les enfants, qu'ils entraînent à leur suite. Leurs expéditions ont des dates précises : la régularité en est si grande, dit M. Ruxton, que, dans le calendrier comanche, le mois de septembre, époque choisie par eux, est désigné sous le nom de Lune du Mexique, comme les autres mois sont nommés la Lune du buffle, la Lune des ours, la Lune du blé, etc.
Quant aux nègres, le Mexique en a très-peu, et ils jouissent tous, au moins en principe, d'une sorte d'indépendance ; car, si l'ancien royaume de la Nouvelle- Espagne est déchiré par les guerres intestines, il faut reconnaître que sur son sol il n'y a pas positivement d'esclaves. Ce son t les noirs qui s'engagent eux-mêmes ; mais ils se trouvent souvent dans une situation telle qu'ils ne peuvent jamais se racheter, et subissent alors un joug qui ressemble à un véritable asservissement.
Tels sont les divers éléments de la population qui habite le Mexique. On doit facilement comprendre quelles facilités de semblables désaccords de race offrent à l'anarchie, et combien il est urgent que l'Europe intervienne pour établir l'ordre là où toute l'histoire du passé et toutes les passions des hommes semblent conspirer contre le retour de la paix.
L'empire Chinois renferme quatre cents millions d'habitants, dont quelques millions abrutis par l'opium des Anglais.
Le Céleste-Empire, empire du Milieu ou Fleur du milieu, est l'État le plus formidable si l'on considère son étendue et sa population ; — si l'on envisage la variété de ses productions et de ses richesses, c'est le plus important ; — si l'on remonte à l'antiquité de son histoire, c'est incontestablement le plus ancien et le plus immuable; — *i l'on étudie la littérature et les institutions de ses peuples, c'est un des plus grands empires civilisés; — si l'on approfondit la religion professée par les hautes classes, on la trouve éclairée d'une lumière parfois si pure qu'on n'hésite pas à proclamer comme une des premières nations du monde
celle qui croit à des vérités d'un ordre si élevé ; — si l'on s'applique à juger le degré réel d'intelligence de la plupart des Chinois échappés à l'opium britannique, on demeure étonné de l'erreur ou de l'outrecuidance des Occidentaux qui leur lancent ironiquement l'épithéte de barbares ; — si l'on vient à parcourir les campagnes et les villes, on ne peut s'empêcher de tomber en extase devant d'admirables cultures, œuvres de patience et de soin, devant de prodigieux travaux accomplis avec une prodigieuse perfection.
Suivant le point de vue où l'on se place, la Chine apparaît, tour à tour, comme un empire éminemment respectable ou comme un état dégradé et avili; — il est, en effet, permis de mépriser une foule de Chinois en particulier, mais on ne doit pas faire tomber le blâme sur la nation tout entière. Les institutions qui les régissent excitent l'hilarité de ceux qui les étudient superficiellement; elles paraissent, au contraire, fort belles aux yeux de ceux qui les approfondissent ; seulement, elles ont le tort immense d'être en arrière de plusieurs siècles; aussi sont-elles devenues aujourd'hui surannées et partant impuissantes.
Tout peuple dont le sang est renouvelé par des éléments étrangers à peu près tous les cinq siècles, c'està-dire à la veille d'un affaiblissement intellectuel, se relève de l'abaissement imminent où il courait ; le croisement des races est une garantie de viabilité morale; aussi, les guerres d'invasion peuvent-elles être comparées à. la pluie torrentielle qui ravage pour féconder; les peuples qui jouissent trop longtemps de la paix et qui n'ont aucun contact étranger, peuvent demeurer stalionnaires durant plusieurs siècles, mais il
arrive une heure où commence infailliblement la dégénérescence.
Actuellement, les Chinois sont sur le point d'expier chèrement leurs longues années de calme et de bonheur; s'ils avaient été toujours tenus en éveil par le voisinage de populations turbulentes et agressives, on verrait peut-être maintenant, au moment du danger, surgir parmi eux un patriotisme exalté qui pourrait opposer à nos tentatives une terrible résistance; mais leur esprit est tellement paralysé par leur somnolence et leur léthargie séculaires, qu'ils sont incapables de soutenir une lutte véritablement sérieuse.
La Chine a rarement été émue par des invasions étrangères : les montagnes qui l'enserrent à l'ouest, au nord et au sud, les mers et les fleuves qui la protègent au sud-est, à l'est et au nord-est, semblent au premier abord devoir être des barrières infranchissables pour des conquérants ordinaires.
Avant les événements présents, cette contrée se comparait à une immense île complètement isolée du reste du monde ; fiére de ses barrières naturelles, jalouse de ses richesses intérieures, satisfaite d'elle-même, elle ne demandait rien aux peuples européens, si ce n'est de continuer son existence paisible.
Il en fut autrement : l'Europe voulut que la Chine offrît à son commerce de nouveaux éléments de prospérité, et elle s'imposa. — Plusieurs ports nous furenj ouverts, et nous commençâmes à entrevoir tout ce que l'on pouvait attendre un jour du commerce dans l'extrême Orient.
Le caractère chinois est défiant, et le nôtre dominateur; si les Chinois se sont souvent montrés aveu-
gles dans leur manière d'agir, ils ont du moins toujours soupçonné l'issue de la voie dans laquelle ils étaient forcément engagés; ils n'ont jamais accueilli les Européens en amis, mais en hommes dangereux, et toutes les fois qu'ils ont pu restreindre l'autorité croissante des étrangers, ils l'ont fait. A plusieurs reprises, leur haine a éclaté au grand jour, et les menaces les plus formelles ont été lancées à l'adresse des résidents européens; dans une proclamation datée de 1851, un gouverneur s'énonçait en ces termes à leur égard : « Barbares haïssables ! barbares dégoûtants! vous n'êtes que des bêtes et des animaux, ne différant des brutes que par votre manière de parler. Notre peuple vous parle raison, vous parle lois; mais vous êtes aveuglément et obstinément stupides. Vous ne voulez pas comprendre. Aussi, n'avons-nous plus qu'un seul moyen d'en finir avec vous : c'est de vous égorger et de vous massacrer tous tant que vous êtes, car, depuis que vous êtes arrivés sur la terre de la nation du Milieu pour commercer librement, vous avez toujours agi de la manière la plus brutale, sans la moindre pensée aux conséquences... »
Ce sont là des insultes plus grotesques que réellement terribles. — Comme toutes les nations qui n'ont jamais eu l'occasion de mesurer leurs forces, les Chinois ont eu pendant longtemps une haute idée de la puissance de leur armée : ils comptent, en effet, près d'un million d'hommes qui portent l'épée pour défendre la patrie ; si l'on avait jugé, comme eux, follement de la force d'après le grand nombre, nos troupes envoyées dans l'extrême Orient, étant à peu près, relativement aux leurs, dans la proportion de 2 à 100,
il eût été à craindre qu'elles ne fussent opprimées par des armées cinquante fois plus considérables; mais la puissance véritable d'une armée est son génie militaire, sa discipline, son courage, et l'issue favorable d'une entreprise en Chine ne pouvait pas paraître douteuse; nous avons maintenant pour nous les précédents : la prise de Canton avec une poignée de braves, l'entrée du Peï-ho forcée par quelques canonnières hardies, et surtout la brillante campagne de Pé-king.
La race chinoise est petite, sans aucune majesté; l'embonpoint disproportionné est érigé chez elle en beauté; on juge affreux l'homme maigre, et beau le personnage obèse et boursouflé.
Au physique, le Chinois est donc en général un homme petit, à la té te presque quadrangulaire, au nez court et écrasé sans être positivement épaté, au teint jaune, aux yeux bridés, au front large e"t élevé, aux grandes oreilles, aux cheveux noirs et à la barbe rare; — au moral, le Chinois est vil, humble, servile ou despote, lâche et rusé, ami du repos et pourtant laborieux, ingénieux plutôt qu'artiste, trafiquant plutôt que négociant.
On essayerait vainement de rechercher l'époque où les Chinois se sont établis dans le vaste empire qu'ils occupent aujourd'hui; leur histoire ne compte pas par siècles, comme la nôtre, mais par milliers d'années ; seulement, d'après des données historiques admissibles, les Chinois se seraient d'abord répandus sur les bords du fleuve Jaune, et, de là, dans toute la contrée, jusqu'aux bornes naturelles, et le peuple autochthone serait une nation de chasseurs refoulée depuis longtemps dans les hautes montagnes.