Éloge du Sahara poème par Abd-el-Kader
Vaisseaux légers de la terre,
Plus sûrs que les vaisseaux,
Car le navire est inconstant...
Nos mahara le disputent en vitesse au maha (gazelle).
Ils sont la promesse de la victoire...
Les Touaregs aiment passionnément la vie indépendante ; plus sensibles en général aux joies brutales des combats qu'au bonheur tranquille de la paix, ils semblent peu soucieux des vertus patriarcales et des préceptes religieux. Ils sont musulmans, mais prient peu, ne jeûnent point et ne font pas les ablutions prescrites. Le Coran ordonne de saigner les animaux; ils sont plus expéditifs : d'un seul coup de sabre ils leur tranchent la tûte.
Ils remplacent les prières par des chants guerriers et les fêtes religieuses par des simulacres de combats.
La guerre, la chasse, les razzias, les courses sans fin dans ces plaines immenses, tels sont les plaisirs dont s'enivrent ces intrépides enfants du désert. Leur patrie leur paraît préférable à toutes les autres contrées. « Qui voudrait jamais la quitter, disent-ils ? La vie y est bonne et libre, et c'est un beau pays ! Le gibier y fourmille, la chasse y est facile ; les chèvres, les brebis et les chamelles y sont des sources de lait. Beau pays, aimé de Dieu et loin des sultans 1 »
« Toutes les armes sont à craindre, s'écrient-ils encore; mais la meilleure, c'est le sabre, le large sabre de Rdamès ou du Maroc ;
« Les balles et le fusil trompent souvent ; « La lance est la sœur du cavalier; mais elle le peut le trahir;
« Le bouclier, c'est autour de lui que se groupent les malheureux ;
« Le sabre l le sabre ! c'est l'arme du Targui, quand le cœur est aussi fort que le bras. »
Ces vertus guerrières dégénèrent trop fréquemment en brigandage. Dès que les espions ont éventé une caravane, dit le général Daumas dans un de ses remarquables ouvrages, ils la suivent à la piste, de loin, prudemment, en se cachant dans les plis des vagues du sable, pendant que d'autres vont accélérer la marche de la bande commune, qui bientôt se disperse dans l'espace. Quand la nuit sera venue, quand, fatiguée de la journée, la caravane se reposera sur la foi de ses sentinelles, les Touaregs s'en rapprocheront. Les plus adroits s'avanceront en rampant, lentement, sans bruit, et, le lendemain, dix, quinze, vingt chameaux manqueront au départ.
Depuis Ouargla jusqu'à Timbouctou, sur une étendue de quatre cents lieues, les Touaregs dominent en maîtres; tout relève d'eux, tout est rangé sous leur joug. Malheur à ceux qui les offensent 1 Les plus terribles représailles en sont l'inévitable conséquence.
Le général Daumas raconte qu'il y a quelques années, le cheikh Badda, chef touareg vénéré, se laissa imprudemment entraîner par l'ardeur de la chasse sur les confins de l'Ouest. 11 fut tout à coup entouré par des Berbères ennemis, qui lut ordonnèrent de leur livrer sur-le-champ ses troupeaux.
— Mes troupeaux, répondit le cheikh Badda, sont autour de ma tente, à deux journées d'ici, dans la montagne.
— Et tes compagnons? reprit le chef de la bande.
— Je suis seul avec ma tète.
— Tu mens, chien I Mais le bâton te fera parler.
— Tu ignores sans doute, repartit fièremen le Touareg, que je ne suis pas de ceux que l'on bâlonne. N'as-tu pas entendu parler du cheikh Badda? Il est devant toi : tue-le, mais ne le traite pas en esclave.
— C'est bien, s'écria l'impitoyable Berbère, meurs donc !
Et, appliquant le canon de son fusil sur la poitrine du cheikh, il pressa la détente et étendit lâchement son ennemi sur le sable.
Les compagnons du malheureux cheikh le cherchèrent vainement dans les montagnes et dans les plaines voisines, puis revinrent auprès de leur tente, mirent toute la jeunesse sur pied, et, deux jours après, le corps du cheikh Badda était retrouvé au milieu d'épaisses broussailles.
Au moment où le cruel chef berbère commençait à oublier son crime, il reçut, du fils du cheikh, une missive dans laquelle se trouvaient ces phrases menaçantes :
« En tuant un homme qui n'avait pas les armes à la main pour te combattre, tu as violé les usages sacrés de nos ancêtres. Je serai plus généreux que toi ; je te préviens de ce qui arrivera. Si grand que soit ton ventre, toi vivant, je le remplirai de pierres; je l'ai juré. »
Sans plus tarder, le fils de Badda et trente cavaliers vôlus comme des femmes berbères et montés sur d'excellents chameaux arrivent à une certaine distance du douar ennemi ; ils font cacher leurs mahara dans un ravin et se dispersent, courbés vers la terre comme des femmes qui ramassent de l'herbe ou du bois; ils s'avancent lentement vers la tente isolée de l'assassin.
Leur déguisement était si fidèle que le Berbère leur cria lui-même plusieurs fois : Hé ! les femmes, ne coupez donc pas l'herbe si près de mes chameaux !
Peu à peu les fausses travailleuses l'entourent, et, à un signal donné, se jettent sur lui, le bâillonnent et l'emportent dans le désert.
A l'endroit où le cheikh avait été enterré, le coupable est étendu et attaché à quatre pieux. On lui fait avaler un breuvage narcotique, il s'endort. Pendant son sommeil, le fils de Badda lui fend le ventre, le remplit de cailloux et recoud les lèvres de la plaie avec une aiguille à raccommoder les outres.
La douleur finit par éveiller le misérable, qui se tord sur le sable comme une panthère mortellement blessée.
— Je suis vengé! lui dit alors froidement le fils du cheikh ; va-t-en maintenant.
Ce malheureux Berbère eut encore assez de force pour se lever et disparaître ; mais, le lendemain, on le retrouva mort à côté d'un buisson.
Que d'autres récits émouvants on pourrait rapporter en consultant les annales intimes des Touaregs 1 Qu'on lise surtout les ouvrages dus à plusieurs de nos officiers qui ont eu la bonne fortune de s'asseoir dans les gourbis des Arabes et des Berbères, on aura une idée des aventures et des drames sanglants qui se passent dans le Sahara. On saura, en môme temps, que, malgré leur penchant à la cruauté et leur moralité souvent équivoque, les Touaregs forment une nation intelligente appelée à rendre d'immenses services comme intermédiaire obligée entre la Barbarie et le Soudan,
i LES POPULATIONS DU MEXIQUE