LE GOUVERNEMENT
Les Chinois ont pour chef suprême un empereur dont le pourvoir est illimité et qui reçoit les titres pompeux de fils sacré du ciel, d'unique gouverneur de la terre, de grand-père du peuple, titres fort illusoires qui travestissent un personnage la plupart du temps fort attaché aux biens d'ici-bas, d'autorité fort limitée dans le monde entier, et d'un despotisme parfois révoltant.
Son autorité, qui, primitivement, devait être tempérée par un conseil de grands mandarins, est aujourd'hui presque sans bornes. — Une haute sagesse présida originairement à toutes les institutions chinoises, même à celles qui régissaient la monarchie ; mais le temps a corrompu les dispositions les plus sages, les établissements les plus honorables : il a fait, on le sait, de certains mandarins des hommes bouffis d'orgueil et gonflés d'une fortune mal acquise, il a fait de l'empire
Chinois une sorte de caricature de ce qu'il a dû être, et de l'empereur un tyran souvent absurde, qui, au lieu d'être chéri de son peuple, en est craint et parfois méprisé.
Il était dit que l'empereur de la Chine devait être le père de tous les membres de la famille chinoise. Les lois lui accordaient le sceptre, non pour lui, mais pour la nation; — l'empire ne dépendait pas de lui, mais lui de l'empire; — il semblait devoir commander en obéissant aux gouvernés.
Les devoirs imposés à l'empereur étaient répétés sous toutes les formes, sur tous les tons, par les écrivains, par les philosophes, par les poètes ; les jeunes princes se nourrissaient utilement de ces catéchismes, catéchismes du bonheur de la nation.
Devenus empereurs, ils pesaient, méditaient et appliquaient souvent les conseils des sages : il y avait bien de temps en temps des condamnations arbitraires, des meurtres juridiques Inutiles, de petits crimes qu'une conscience scrupuleuse se serait éternellement reprochés; mais on pardonnait en considération de la très-haute et très-sublime dignité du fils du ciel.
Aujourd'hui la forme apparente du gouvernement n'a pas changé, mais les hommes ne sont plus les mômes; les Chinois ont trop vécu.
Les leçons qui jadis avaient de la valeur sont maintenant impuissantes; l'accablante autocratie est si sûre d'elle-même qu'elle ne craint même plus de laisser apprendre dans toutes les écoles de l'empire des principes ainsi formulés : « Toutes les fois qu'un prince régnant perd l'affection de la grande majorité du peuple, en agissant contrairement à ce que ce
dernier regarde comme le bien général, ce prince est rejeté ou désavoué par le ciel et peut ôtre détrôné par celui qui, au moyen d'un saint et généreux accomplissement de ses devoirs, a gagné le cœur de sa nation. » Telle est la phrase maîtresse de l'ouvrage de Mengtseu.
Le philosophe Khoung tseu, un des plus grands esprits de la Chine, a donné en quelques mots la substance des devoirs des souverains : « Tous ceux, a-t-il dit, qui sont préposés au gouvernement des empires ou des royaumes ont neuf règles invariables à suivre : I la première est de travailler constamment au perfectionnement de soi-même ; — la seconde est de révérer 4 les sages; — la troisième est d'aimer ses parents; — la quatrième, d'honorer les premiers fonctionnaires de l'État ou les ministres; — la cinquième, d'être toujours en parfaite harmonie avec les autres fonctionnaires et magistrats de l'empire; — la sixième, de traiter et de chérir le peuple comme un fils; — la 4 septième, d'attirer près de sa personne les savants, les artistes et les artisans de mérite; — la huitième, d'accueillir avec cordialité les hommes qui viennent de loin, c'est-à-dire les étrangers; — la neuvième, enfin, de traiter avec amitié les grands vassaux. » (Tchoùngyoung, ch. xx.)
Dans un autre passage, Khoung-tseu explique le sens de cette phrase populaire en Chine et relative à l'empereur : Être le père et la mère du peuple, par cette interprétation : « Ce que le peuple aime, l'aimer; ce que le peuple hait, le haïr. »
L'empereur ne choisit pas infailliblement pour son successeur son fils aîné; il doit remettre la couronne
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à celui de ses enfants qui lui parait le plus digne de gouverner.
Les honneurs religieux rendus à la plupart des souverains de l'extrême Orient, au Mikado japonais, au Dalaï-Lama tibétain et même à l'empereur du Céleste- Empire, ont de tout temps fort étonné les voyageurs européens; ces demi-dieux incarnés devant lesquels la foule se prosterne et le peuple tremble, ont souvent servi de thèmes à l'ironie dédaigneuse des écrivains de notre inonde, qui ont refusé d'accorder une haute intelligence à des adorateurs aussi vils, aussi esclaves.
Il faut pourtant considérer que les hommes éclairés, tout en montrant au bas peuple l'exemple de la soumission à l'autorité suprême, ne s'en permettent pas moins, le cas échéant, de faire des remontrances au souverain ; les grands mandarins ne paraissent être vils que pour la forme et pour la règle.
« Lorsque l'empereur sort, dit Malte-Brun, tous les Chinois ont soin de se renfermer dans les maisons; celui qui se trouve sur son passage ne peut éviter une mort soudaine qu'en tournant le dos ou en se prosternant la face contre terre. On ferme soigneusement les boutiques devant lesquelles l'empereur doit passer, et ce prince ne marche jamais sans être précédé de deux mille licteurs qui portent des chaînes, des haches et divers autres instruments propres à caractériser le despotisme oriental. »
La famille impériale jouit de très-grandes prérogatives.
11 est aussi, après l'empereur, une classe privilégiée composée de personnages qui ont rendu des services à l'État, soit en vieillissant dans l'exercice de charges
importantes, soit en tranchant la tète de généraux ennemis, soit en comprimant des soulèvements populaires, etc.
Si nous suivons la hiérarchie de ces grands dignitaires, nous trouvons au premier rang le Ho-chi-thsinwang et son collègue le To-lo-kium-wang, qui sont les deux plus importants fonctionnaires de l'empire; ensuite viennent d'autres importants personnages dont les titres correspondent à ceux de beys, de princes, de ducs, de comtes, de maréchaux et de généraux.
Un titre est rarement héréditaire : lorsqu'un Chinois a fait quelque action d'éclat qui le recommande à la gratitude de son souverain, on l'anoblit, lui et ses ancêtres.
Les Chinois honorent l'homme qui s'est rendu personnellement utile ; aussi les titres sont-ils en général portés dignement. Les honneurs nobiliaires ne se transmettent pas; — le fils du héros doit conquérir la gloire comme le premier homme 4u peuple, c'est-àdire au péril de sa vie.