LE JOUR DE L'AN EN CHINE
des félicitations aux voisins, aux amis, et particulièrement aux parents.
Les personnages importants s'installent dans une vaste salle élégante et reçoivent les étrangers avec un grand appareil : les domestiques, revêtus de leurs plus beaux habillements, entourent leurs maîtres et sont prêts à obéir à leurs moindres désirs.
Lorsqu'un étranger est introduit, les portes s'ouvrent à deux battants; un serviteur fait résonner sous les coups d'une baguette le tam-tam, l'instrument de musique national chez les Chinois. Le mandarin, qui se tenait étendu sur un sofa, se lève avec dignité et s'approche de l'étranger suivant les règles de la plus stricte étiquette. Les compliments, les souhaits, partent comme un feu de file des deux côtés et durent quelquefois jusqu'à dix minutes ; les protestations d'affection, de dévouement, de respect, sont toujours proportionnées à la position qu'occupent les mandarins.
Si le nouveau venu n'est pas un personnage de haute distinction, le maître de la maison se contente de se rasseoir majestueusement d'ans un fauteuil, et commence assez familièrement un entretien qui n'est interrompu que par le service du thé. Des toasts de prospérité sont les compléments indispensables de ces sortes de libations de jour de l'an.
Au départ de l'étranger, maître et serviteurs l'entourent de toutes les prévenances imaginables; les compliments recommencent et accompagnent le visiteur jusque dans son palanquin, où les adieux les plus affecteux lui sont encore prodigués.
Le Soon-nin chinois ressemble donc beaucoup à notre jour de l'an européen; c'est une fête de cour-
bettes, de génuflexions, de salutations, de dépenses extraordinaires, de cadeaux, de réunions, de festins, fort amusante pour les enfants, fort goûtée des mercenaires, fort divertissante pour les hommes de peu de consistance, mais fort ennuyeuse pour les gens d'esprit et pour les sages.
Digitlzed by Goog
Lorsqu'un voyageur frappe à notre porte, nous la lui ouvrons à deux battants, nous l'installons confortablement à la meilleure place de notre maison, nous nous attachons à ses lèvres, nous le suivons avec une sorte d'extase dans les territoires inconnus où il nous transporte, nous l'écoutons avec ravissement, parce que tout ce qu'il nous dit est l'émanation d'un monde nouveau, la révélation de contrées que nous soupçonnions souvent à peine. Peut-être cet intérêt, ce charme qu'exerce sur nous la peinture de lointaines régions, ont-ils pour uniques motifs, comme l'a prétendu un grand prosateur, l'inconstance et les dégoûts du cœur humain I
1. Cet article a été écrit au sujet des Souvenirs d'une ambassade en Chine et au Japon en 1857 et 1858, par le marquis de
Cependant, si notre visiteur a parcouru seul le pays qu'il nous décrit, nous suivons, le plus souvent, malignement les épisodes dont il aime à parer ses narrations, et si, par malheur, il vient à se poser en héros, le doute s'empare de notre esprit, et des que nous doutons, nous ne croyons plus.
Nous en sommes venus à un tel point, que nous ne consentons plus à accorder notre foi sans garantie : notre crédulité a si souvent été mise à l'épreuve, que nous exigeons des voyageurs certains gages d'authenticité, nous voulons un contrôle exact de leurs audacieuses entreprises ; sans cela, nous nions môme presque sans examen : le malheureux Caillié, considéré comme imposteur, en est le plus frappant exemple : wms testis, nuîlus testis. Mais, lorsqu'une expédition scientifique avance un fait, lorsque des hommes éclairés voient ensemble les mêmes contrées, leurs jugements individuels, soumis naturellement à une sorte de corroboration réciproque, acquièrent un gage de parfaite véracité, et le doute n'est plus permis.
Le livre de M. le marquis de Moges, attaché d'ambassade, remplit donc les conditions que nous réclamons : ce que l'auteur raconte, il l'a vu, non-seulement de ses propres yeux, mais avec ceux de l'ambassade tout entière.
On se souvient dans quelles circonstances M. le baron Gros et lord Elgin furent envoyés en qualité d'ambassadeurs dans l'extrême Orient ; en 1856, les autorités chinoises avaient profondément compromis la situation de nos nationaux établis à Canton, les factoreries avaient été incendiées par la populace déchaînée, un malheureux missionnaire fut martyrisé d'une
manière infâme. La conduite des Chinois exigeait une prompte réparation.
Notre ambassade partit de Toulon, à bord de l'Audacieuse, relâcha à Santa-Cruz (Canaries), à la colonie du Cap, cette sentinelle avancée du pouvoir britannique en Afrique; à Singapour, cette nouvelle Tyr de l'Orient, qui est la miniature de toute l'Asie; à Hongkong, cet avant-poste de la Chine, et enfin pénétra dans la rivière de Canton.
De toutes les populations chinoises, les Cantonnais forment la moins recommandable ; non-seulement ils savent, dans une rixe, se servir habilement de leur couteau, mais ils sont inhospitaliers, empoisonneurs et pirates effrontés; leur réputation est même détestable chez les Chinois. Lorsqu'à Chang-hai, une des grandes cités de l'Est, il se commet quelque crime, on recherche immédiatement les coupables parmi les Cantonnais. Malgré les torts évidents de Yeh, gouverneur do Canton, M. le baron Gros et lord Elgin usèrent de la plus grande modération. « Le gouvernement de l'empereur des Français, dit notre ambassadeur au vice-roi, dans un message, a droit à des satisfactions pour les griefs que ses nationaux ont éprouvés en Chine. Celui de Sa Majesté britannique est dans une position toute semblable. Une réparation est donc légitimement due à ces deux puissances : la France et l'Angleterre ne demandent rien qui ne soit équitable, rien qui ne soit fondé en droit, et lorsqu'il en est ainsi, loin d'humilier celui qui la donne, cette réparation, loyalement faite, l'élève et le grandit aux yeux de ses concitoyens! Que le noble gouverneur général se rende à l'évidence, qu'il accorde de bonne
grâce h la Franco, et à l'Angleterre ce qu'il faudra bien qu'il leur cède plus tard. » L'ambassadeur demandait la dégradation et l'exil du magistrat coupable du meurtre du P. Chapdelaine, une indemnité pour les Français, etc. Le vice-roi Yeh répondit d'une manière ambiguë et fausse; on jugea que l'insolence du haut mandarin devait recevoir son châtiment, et, quelques jours après, Canton, bombardé, tombait entre nos mains. Les Français et les Anglais, maîtres de l'orgueilleuse ville, se dispersèrent dans les pagodes, qu'ils convertirent en hôtelleries : les autels devinrent des alcôves, et les pelisses des dames chinoises, des robes de ebambre; de tous côtés, on vit une foule de bouddhas dorés mis à la porte de chez eux, servant d'oreiller à l'un, de lampadaire à. l'autre ; on fit des sièges improvisés de divinités chinoises, et l'on mangea dans la porcelaine sacrée. Partout la profanation prit une allure grotesque.
Le coupable Yeh, dont les crimes sont devenus célèbres, et qui, selon sir John Bowring, aurait, dans ces dernières années, fait couper la tète à soixantedix mille rebelles, devint notre prisonnier et fut envoyé à Hong-kong. On prit ses archives, cachées dans un yamoun, on y trouva des documents du plus haut intérêt, et un curieux mémoire adressé, en 1845, à rempereur Tao-kouang par Ky-ing, vice-roi, à propos de la signature de plusieurs traités avec les Européens, mémoire où le gouverneur de Can'on ne ménage pas les épithètes injurieuses. Il dit en propres termes à l'empereur du Céleste-Empire que, bien qu'il puisse être parfois utile d'agir envers les Barbares de l'Occident en employant de bons procédés, il est beaucoup
AMBASS \DE EN CHINE ET Àt) JAPON. M
plus prudent de les mener par la ruse ; un fait le scandalisait au suprême degré, c'est l'usage qu'ont les Barbares d'être fiers de leurs femmes : lorsque le Barbare américain «Parker et le Barbare français Lagrenée étaient a Canton, ils avaient osé amener avec eux leurs femmes ! Il avouait qu'un pareil procédé l'avait confondu, et que, devant ces femmes, il s'était senti bien mal à son aise, tandis que, elles, au contraire, paraissaient charmées de l'honneur qu'il consentait à leur faire. D'après ce document officiel, avec des gens aussi peu civilisés que les Barbares européens, aussi stupides et inintelligents dans leur style et dans leur langage, avec des gens qui se laissent gouverner par des femmes, mieux valait se fendre la langue et se cautériser les lèvres, c'est-à-dire les laisser agir follement, que de chercher vainement «V leur faire entendre raison.
Si nous avons une triste opinion du caractère des Chinois, ils semblent nous le rendre avec usure; dans un manifeste publié en 18oj, les Européens étaient ainsi traités par un gouverneur chinois : « Barbares haïssables l Barbares dégoûtants 1 essayez donc de vous mirer dans une glace ! Voyez-vous-y 1 Vous n'êtes que des bêtes et des animaux, ne différant des brutes que par votre manière de parler... Avec votre opium, vous avez entamé la vie et la santé de notre peuple ; avec vos clippers, vous vous êtes emparés violemment des sources de nos gains. Insatiables comme des baleines toujours prêles à dévorer, persévérants comme * des vers à soie détruisant la feuille des mûriers, vous
ne cessez de poursuivre vos empiétements.
« Que l'on vous accorde un pas, vous en faites deux immédiatement... Vous pensez qu'en agissant confor-
mément à vos plans, vous arriverez à vos fins, et vous vous apprêtez à agir comme le tigre et le loup parmi les bêtes ; mais savez-vous que notre peuple ne vous regarde que comme des oiseaux dans une cage, des poissons dans un filet, des chiens dans une trappe et des moutons dans un parc? Un beau matin, lorsque la rage du peuple aura éclaté, spontanée et soudaine, vous vous trouverez tous assaillis ; vous serez égorgés, ne laissant pas de vestiges après vous. Le présent édit est publié pour votre information. »
Voilà des imprécations terribles que plusieurs centaines de millions d'hommes répètent à l'unisson! Mais entre de telles menaces et l'exécution de ces effroyables projets, il y a un monde : les Chinois, plongés dans une profonde léthargie, nous paraissent incapables de se soulever d'un commun accord, comme le firent autrefois les Japonais, et d'ourdir contre les Européens un complot véritablement sérieux. On a cependant beaucoup trop rabaissé le courage des Chinois : les derniers combats ont montré qu'ils étaient capables d'une certaine opiniâtreté dans la défense. Leur armée, qui peut compter environ uu million d'hommes, n'offre, il est vrai, rien de formidable que sa masse; les Chinois ignorent l'art des évolutions militaires : ils sont, en général, fort mauvais canonniers, et, suivant un missionnaire, un soldat européen peut brûler au moins vingt cartouches avant que le Chinois ait tiré un seul coup; cependant les diificultés d'une guerre lointaine n'en restaient pas moins immenses. On en a triomphé.
Nous ne suivrons pas M. le marquis de Moges dans tous ses voyages : à Formose, ce paradis trop vanté de
DI
l'extrême Orient; à Chang-hai", que notre consul M. de Montigny a rendu si favorable aux Européens; dans le Peï-ho,-qui a été ensanglanté par une infâme surprise ; à la porte de Pé-king ; au milieu des plénipotentiaires du Céleste-Empire, et à quelques pas de la grande muraille.
L'ambassade fit ensuite voile pour le Japon, ce curieux empire du Soleil Levant. Par leur caractère, les Japonais dilfèrent essentiellement des Chinois : les uns sont probes, fidèles, honnêtes, tandis que les autres sont vils, bas et rusés ; les Chinois vivent dans la vermine et s'affublent de haillons; les Japonais ont, au contraire, le critérium du bonheur : la propreté. « Le Japonais, dit M. le marquis de Moges, est d'un naturel enjoué, intelligent, avide d'apprendre; le Chinois méprise tout ce qui n'est pas de son pays. Tout dénote donc dans l'habitant de Nippon une race supérieure à celle qui peuple la Chine. »
Cette nation parvient tellement à se faire aimer, que saint François Xavier disait souvent : « Je ne saurais finir lorsque je parle des Japonais. Ce sont véritablement les délices de mon cœur ! » Pendant longtemps, les Japonais se sont fait du suicide une sorte de point d'honneur : la moindre insulte avait immédiatement pour conséquence un meurtre volontaire ; des robes étaient destinées au jour du suicide, des professeurs instruisaient la jeunesse sur la manière de s'ouvrir le ventre selon les règles de la plus stricte étiquette; aujourd'hui l'usage du suicide est tombé en désuétude, et personne ne songe à s'en plaindre.
Les Japonais sont dans une période littéraire comparable à celle de Louis XIV; il y a actuellement,
parmi eux, des savants, des écrivains de premier ordre, de profonds érudits, dont nous ne connaissons pas seulement les noms.
Les grands hommes de l'extrême Orient ont peu de retentissement en Europe, et les taïcouns les plus fameux nous sont complètement inconnus; les Japonais sont plus avancés : ils savent apprécier notre histoire, et le nom de Napoléon est presque populaire chez eux.
Nous remarquons, dans les Souvenirs d'une ambassade au Japon, quelques détails dont nous ne voulons pas contester la valeur, mais qui nous semblent en désaccord avec les renseignements des autres voyageurs : M. le marquis de Moges prétend, par exemple, que les Japonais ont une grande tolérance ou plutôt une grande indifférence en matière de religion; nous avions toujours cru le contraire, avec Siebold, de Jancigny, Fraissinet, Léon de Rosny et beaucoup d'autres autorités.
Quoi qu'il en soit, le nouvel ouvrage est d'une lecture agréable, séduisante même : le style, qui est l'instrument harmonieux dont tous les savants devraient apprendre à jouer, est élégant, facile, sans prétention, ^f. le marquis de Moges instruit, intéresse et charme tout à la fois, souhaitons que ses Souvenirs deviennent aussi ceux de tous.
LA COGHINCHINE
Trois puissances européennes exercent aujourd'hui leur influence en Asie : la Russie, maîtresse opiniâtre du Nord, fait chaque jour de nouveaux empiétements dans le Turkestan et sur les bords du fleuve Amour. Elle s'avance sans bruit, presque à la sourdine, et n'en fait pas moins des pas de géant vers le cœur môme de la Chine ; — l'Angleterre, toujours jalouse de conserver la suprématie maritime, s'empare des principaux ports de l'océan Indien, achète ce qu'elle ne peut conquérir, plante son drapeau à l'embouchure des cours d'eau, change les moindres ilôts en forteresses, dresse des citadelles en vedette à l'extrémité des promoa-t
toires, sème partout de petites colonies destinées à devenir ensuite le centre de vastes possessions, et, satellite de l'Océan, garde l'entrée de toutes les mers.
La France, enfin, a eu aussi son glorieux rôle à remplir en Asie; mais, lasse peut-être de n'avoir remporté jusqu'ici que des couronnes olympiques, elle a planté son pavillon sur plusieurs points des cotes de l'Indo-Chine, et, cette fois, dans l'espoir bien fondé de l'y conserver. — On peut augurer un bel avenir de notre colonie naissante sur le sol de la Cochinchine ; la ville de Saigon, par exemple, devenue française, et dont les environs ont été plus d'une fois témoins des beaux faits d'armes de nos soldats, la ville de Saigon est dans une très-heureuse situation pour notre commerce dans l'extrême Orient ; avant peu, cet établissement français rivalisera avec celui que les Anglais ont à Singapour, et deviendra le point de relâche obligé d'un grand nombre de bâtiments dirigés sur la Chine et le Japon.
La contrée qui doit particulièrement attirer les regards de nos futurs colonisateurs, c'est la Basse-Cochinchine et surtout le delta formé par les atterrissements du grand fleuve Camboge ou Mè-kong et du Dong-naï; — ce delta est arrosé par d'innombrables bras de fleuve, dont la direction a dû très-probablement changer avec le temps. Aujourd'hui le Mè-kong proprement dit suit une ligne oblique courant du N.-O. au S.-E., pour se jeter dans la mer de Chine, tandis qu'il devait jadis former une bifurcation et tomber aussi bien à l'est qu'à 1 ouest.
Le delta du Mè-kong et du Dong-naï est d'une excessive fertilité, et, livré à, une culture iuteUigentc, peut