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chine s'engageait aussi à protéger le nouvel établissement.
Nous avions des forces dans l'Inde, et, à cette époque, une expédition dans l'extrême Orient ne pouvait être, comme aujourd'hui, conduite à toute vapeur ; on résolut donc de profiter d'un assez grand nombre de soldats français que nous avions à Pondichéry, et il fut décidé que le comte de Conway, alors gouverneur de nos établissements dans l'Inde, serait chef de l'expédition. Tout paraissait devoir marcher à souhait, lorsqu'une femme de mœurs équivoques vint mettre obstacle par sa ruse aux décisions en apparence les plus fermes.
Le comte de Conway avait pour maîtresse madame de Vienne, femme d'esprit, mais de peu de piété, et plus soucieuse de sa beauté que du sort de son âme. Arrivé à Pondichéry et dans le salon même de M. de Conway, le P. Pigneau, qui était ambassadeur et prêtre tout à la fois, eut le tort immense de ne pas se rappeler qu'un bon diplomate ne doit pas avoir de religion, et fit à madame de Vienne des admonestations qui furent très-mal reçues ; — la maîtresse de M. de Conway cacha son ressentiment, — car la haine avouée est impuissante ; elle parvint à se contraindre, mais résolut de faire avorter l'expédition, et y réussit. Elle suscita des lenteurs interminables, railla spirituellement le prêtre ambassadeur, cingla de sa verge satirique les projets du comte et agit si habilement que l'expédition Tut abandonnée. Cependant, le P. Pigneau, las d'attendre, avait frété un bâtiment, emmené quelques braves, et puissamment aidé Ghialoung à reconquérir son royaume.
Voilà quelle était la situation de la Cochinchine au commencement du siècle; — malheureusement, cet état si favorable à la civilisation ne devait pas être de longue durée.
Ghia-loung mourut en i820,et laissa deux fils, dont le plus jeune avait été baptisé par Pigneau, et qui au* rait très-probablement protégé les chrétiens, si le trône lui avait été accordé ; mais Ghia-loung eut peur de son jeune âge et laissa les rênes du pouvoir à son fils aîné, qui suivit une politique diamétralement opposée à la sienne; il oublia les services que les chrétiens avaient rendus à sa famille et les persécuta dès le début de son règne : il n'épargna pas plus ses sujets que les étrangers, et fit conduire au supplice un nombre considérable de Cochinchinois qui refusaient de renier la religion du Christ. Malgré les cruelles persécutions qu'ils supportèrent, on ne vit pas un seul des cinq cent mille Annamites chrétiens qui ne fût fidèle au gouvernement du fils de Ghia-loung ; en 4840, un prêtre indigène, au moment de subir la peine capitale, se tourna vers le peuple et lui adressa ces paroles : — « Nous avons un dernier devoir à remplir en mourant, nous faisons des vœux pour le roi; qu'il jouisse de toutes sortes de prospérités; qu'il règne
LA COCHINCHINE. m
longtemps et qu'il accorde la paix à notre sainte religion, la seule qui puisse rendre l'homme heureux! »
Ces derniers mots d'un prêtre furent à peu près ceux de quelques milliers de chrétiens qui subirent le môme sort. — Cette admirable fidélité ne désarma pas les bras des autorités annamites, et d'année en année les persécutions devinrent de plus en plus raffinées : quatre évêques périrent à la suite d'affreux traitements, et, sous le rogne suivant, celui de Thieou-tri, qui monta sur le trône en 1841, les crimes menaçaient de prendre des proportions si grandes, que le gouvernement français se vit obligé d'intervenir pour détourner les chrétiens du glaive impitoyable des Annamites.
Depuis une dizaine d'années, on ne se contentait plus de faire périr nos missionnaires, il fallait quelque chose de plus pour satisfaire les gouverneurs et surtout effrayer le peuple : on les tortura. — En 1833 et en 1 834, MM. Gagelin et Odorico furent victimes du fanatisme des Cochinchinois; en 1835, M. Marchand, Français, fut tenaillé avec des fers rouges et dépecé vivant; en 1837 et en 1838, la chrétienté eut à déplorer la mort d'une douzaine de vertueux missionnaires qui succombèrent sous la hache des bourreaux ; — en 1839, M. Delamotte fut torturé; — en 1841, MM. Galy et Bérneux furent mis à mort, et pendant tout le règne de Thieou-tri la cruauté des Cochinchinois ne s'est pas arrêtée un seul jour depuis cette époque. Nous ne poursuivrons pas ce long martyrologe.
lift PEUPLES ET VOYAGE UHS.
Les marins français se présentèrent à plusieurs reprises sur les côtes de la Gochinchine et intervinrent au nom des traités et de l'humanité ; — les Annamites furent inflexibles. En 1847, le commandant Lapierre, las de pourparlers inutiles, brûla la flotte des Cochinchinois ; — Thieou-tri, fou de colère, et se voyant dans l'impuissance de lutter, se déchaîna contre les meubles et les ornements de son palais, et brisa tout ce qui lui rappelait les Européens : « Il se battit à outrance, rapporte un missionnaire, contre les Français en peinture et en carton, sur lesquels il faisait tirer des balles et des flèches, après quoi on les coupait en trois ou quatre, pour qu'ils fussent bien et dûment taillés en pièces. »
Cette fureur d'insensé, d'abord plus burlesque que terrible, devait ensuite se tourner contre les indigènes convertis au christianisme ; les représailles furent horribles, et le sang annamite ne vengea que trop le souverain de sa défaite.
La France dut s'en tenir là pour le moment; car les affaires d'Europe, alors fort graves (1848), ne permirent pas à nos navires de continuer leurs brillants faits d'armes dans l'extrême Orient.