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LA COCHINCHINE

Sur ces entrefaites, Tu-duk, second fils de Thieou-tri, prend le sceptre et se montre plus sanguinaire encore que ses prédécesseurs. Le nouveau souverain, à l'occasion de son joyeux avènement, ordonne qu'on jette à la mer, avec une pierre au cou, missionnaires et chrétiens annamites, et, pour intimider davantage, il fait publier un édit par lequel il déclare que ceux d'entre ses sujets qui oseraient recevoir des missionnaires, seraient coupés par le milieu des reins et jetés dans le fleuve. Depuis ce moment, le sang chrétien n'a pas cessé d'être versé sur le sol de la Cochinchine, et, comme toujours, la persécution n'a fait que semer le germe de la nouvelle croyance.

En 1852, après d'inutiles négociations, M. Lelieur fut forcé de canonner Tourane, et, quelques années après, en 1857, M. de Montigny, qui connaît si bien le caractère des Cochinchinois et leur politique, fit à Tuduk des ouvertures pacifiques auxquelles on ne répondit que par une mauvaise foi insigne : les persécutions recommencèrent, les traités furent journellement violés, et la situation des chrétiens devint intolérable.

Il fallait un châtiment à cette infume conduite, et la France, se joignant à l'Espagne, envoya des navires

en Cochinchine ; — on se rappelle nos beaux faits d'armes, qui datent d'hier ; — on se souvient de nos victoires à Saigon et dans les environs de cette nouvelle métropole du sud. Grâce à l'énergie de nos braves légions, l'avenir se présente maintenant glorieusement, et la Cochinchine nous parait appelée à répondre aux attentes de nos colonisateurs.

Les Russes, que lesAnglais appellent le flot du Nord, tke wawe from the North, s'avancent peu à peu vers la moyenne Asie, rangeant sous leur domination les Kirghiz, les nomades de la Tartarie, les Circassiens, faisant tomber sous leur joug des tribus entières de Mandchoux, avant-garde de la nationalité chinoise.

Nous ne savons quel avenir est réservé à cette puissance colossale des Russes, à cette puissance à la fois douée des moyens d'action et d'une persévérance à toute épreuve, nous ignorons quels obstacles seront suscités par les maîtres actuels du sud de l'Asie, jaloux de la prépondérance en Orient ; mais ce que l'on peut augurer plus sûrement, c'est que la totalité de la Mandchourie tombera entre les mains des Moscovites, et qu'une partie de la Mongolie sera, un jour ou

Vautre, traversée victorieusement par des troupes de Cosaques.

La conquête des parages du fleuve Amour s'est effectuée avec une telle habileté, qu'aux yeux de beaucoup d'Européens cette invasion moscovite passe plutôt pour une annexion que pour une conquête achetée, comme toutes les autres, au prix du sang. — Il importe de rétablir les faits et de les rapporter tels qu'ils se sont passés.

L'histoire de la conquête du fleuve Amour se divise en deux époques parfaitement distinctes : la première remonte au xvn e siècle; la seconde est toute récente : elle ne date que d'une dizaine d'années.

Jetons d'abord un rapide coup d'oeil sur le passé. — La première nouvelle de l'existence du fleuve Amour fut rapportée, en 4636, par un détachement de Cosaques, qui rencontra des Toungouses dans les parages de la Léna. Les quelques renseignements géographiques fournis par ces malheureux indigènes flattèrent les espérances ambitieuses des Russes, qui, à leur retour, parlèrent, par ouï-dire, d'un grand fleuve nommé Mamour, mettant l'intérieur du pays eu communication facile avec l'océan Pacifique.

Après plusieurs tentatives infructueuses, vers 16ii>,

des Cosaques, sous la conduite de Khabarov, virent enfin le fleuve Amour, et surprirent au plus haut degré les peuplades riveraines par leur physionomie européenne. C'était pour la première fois que les naturels voyaient des hommes aux cheveux roux et à la barbe longue : aussi crurent-ils à l'existence d'êtres diaboliques. Le nom de Lotcha, c'est-à-dire satyres, qu'ils donnent encore aujourd'hui aux Russes, est un témoignage de la fâcheuse impression que firent sur eux les étrangers.

Les indigènes connaissaient déjà l'usage des armes à feu, mais ils n'en étaient pas moins fort peu disposés à tenir tête aux Russes, qui trouvèrent partout sur leur passage des maisons vides ou incendiées et des campagnes désertes. Cette persistance dans la fuite lassa la patience du général, qui résolut, néanmoins, de voir de près la population : — il se présenta en trafiquant et non en guerrier; mais la prudence engagea les indigènes à ne pas croire à la bienveillance d'un chef de Cosaques, et l'un de leurs princes répondit à Khabarov :

« Allez, ne cherchez pas à nous tromper, vous venez ici pour piller nos demeures et emmener en captivité nos femmes et nos enfanls. Les sages de notre nation nous ont déjà prévenus de vos cruels projets, et c'est pour cela que nous fuyons à votre approche. »

Puis, joignant l'effet aux paroles, il poussa son cheval dans la forêt voisine et disparut.

Khabarov, pénétré de cette pensée que les événements les plus déplorables passent souvent inaperçus lorsqu'on évite de les ébruiter, envoya coup sur coup à Moscou plusieurs messages qui donnèrent, au con*

traire, une haute idée des résultats de l'expédition : rien n'était, suivant lui, plus riche que les régions parcourues, aucune nation plus hospitalière que celles des parages de l'Amour.

L'emphase de ces descriptions réussit pleinement; car, en 1655, des Russes, conduits par Zinoviev, vinrent rejoindre fort à propos Khabarov, qui était à bout de ressources.

Le nouveau chef distribua généreusement 360 pièces d'or aux Cosaques, et s'efforça de rétablir la discipline parmi eux. Tout alla bien d'abord ; mais, lorsqu'on leur ordonna de s'adonner à la culture des champs et de cesser le pillage, tout alla mal ; les soldats furent mécontents des ordres de leur chef et n'en continuèrent que plus hardiment à marauder aux dépens des indigènes.

Profitant des discordes qui s'étaient élevées parmi leurs ennemis, les Daouriens et» les Chinois attaquèrent les Cosaques et les défirent sur plusieurs points; — bientôt môme, accablés par le nombre, les Russes se virent obligés d'abandonner le fleuve (1660).

Un événement romanesque devait, quelques années plus tard, les ramener dans les mêmes parages. Une foire considérable se tenait chaque année dans l'Ostrog de Kirensk, sur laLéna. Le voïvode d'ilimsk avait l'habitude de s'y transporter pour la diriger. Or, en 4663, Oboukhov, qui était alors voïvode d'ilimsk, se rendant à la foire, s'arrêta chez un Polonais, Nicolas Czernigowski. La femme du Polonais, au dire de la chronique, eut l'avantage de plaire au puissant voïvode. — Czernigowski résolut de se venger, et lorsqu'Oboukhov s'en retournait à llimsk, il tomba sur lui

à l'improviste, avec une troupe de gens armés, l'assassina et s'empara du riche yassak qu'il portait. Redoutant un châtiment, il s'enfuit avec les siens sur le fleuve Amour, s'établit à Albasine, en répare le fort, et s'érige lui-même en dominateur.

Sa position était pourtant fort critique : — d'un côté, il craignait les Chinois; de l'autre, il redoutait les poursuites des Russes. Se voyant privé de tout secours, il se décida enfin à se soumettre. Il expédia quelques courriers à Moscou, afin d'implorer la clémence du tzar.

Le souverain parut d'abord inflexible, et, par sentence du 15 mars 1672, Czernigowski, son fils et les principaux complices étaient condamnés à la peine de mort ; mais, deux jours après ce terrible arrêt, tous furent graciés et comblés de récompenses.

Czernigowski ouvrit la liste des gouverneurs d'Albasine et sut étendre sa domination dans les contrées voisines. Malgré cet heureux début, la puissance russe devait être bientôt ébranlée par les attaques et les ruses diplomatiques des Chinois : — toutes les villes que possédaient les Européens tombèrent peu à peu en leur pouvoir, et, à la fin du xvu e siècle, ils forcèrent leurs ennemis à ratifier leurs défaites par un traité. (Traité de Nertchinsk, 1689.)

Depuis cette époque jusqu'aux traités d'Agouïne (46 mai 4858) et de Tien-tsin (4» juin 4858), il n'y eut guère, si on le veut, qu'une dizaine d'années d'hostilité ostensible, mais près de deux siècles de pénétrantes insinuations. M. Constantin de Sabir le reconnaît lui-même dans son excellent ouvrage sur le Fleuve Amour, et l'énonce clairement dans ces phrases : « Dès lors (depuis le traité de Nertchinsk), la question de l'acquisition du fleuve ne devenait plus qu'une pure question de temps. C'était le premier acte d'un grand drame historique, qui se termina d'abord, il est vrai, au désavantage de la Russie, mais tourna entièrement, à la longue, au profit de cette puissance, quoique le dénoûment dût longtemps se faire attendre. »

M. Constantin de Sabir voit d'ordinaire les faits avec une impartialité qui fait grand honneur à son caractère; cependant il nous paraît de temps à autre se laisser aller, — peut-être trop pour un historien,— au penchant si naturel de bon patriote, en appuyant sur le rôle civilisateur des Russes dans l'extrême Orient ; nous voulons bien que, par la suite, la civilisation les suive, mais ce que nous ne pouvons admettre, c'est qu'ils aient fait la conquête des rives du fleuve Amour par pure philanthropie.

Pigitfzed

Parmi les tribus nouvellement soumises aux Russes, dans les lointains parages du fleuve Amour, les plus intéressantes sont celles des Orotchones, des Manègres, des Daouriens, des Birars, des Gholdes, des Mangounes et des Ghiliakes.

Toutes ces tribus appartiennent à la race mongolique, et n'ont, en général, entre elles qu'une faible ligne de démarcation.

Les Orotchones se rattachent à la grande famille toungouse : — leur nom se dérive très-probablement du mot orone, qui signifie renne. Le vol leur est inconnu; — aussi ne font-ils jamais usage de fermeture, et laissent-ils en toute confiance sur les voies publiques leurs vêtements et leurs bagages. — Espérons que, sous la domination des Occidentaux, ils conserveront cette rare pureté de mœurs !

Leur religion n'est qu'une grossière adoration pour de petits dieux pénates ; ils n'ont, du reste, aucune Bolidité dans leurs principes ; à leurs yeux, la religion est plutôt un enseignement de luxe qu'une base sur laquelle tout l'édifice social doit reposer. S'ils adoptent la foi du Christ, c'est par condescendance aux désirs des Busses ; car ils ne se croient pas tenus, pour cela, d'abandonner les pratiques superstitieuses du paganisme.

m PEUPLES ET VOYAGEURS.

Les Manègres forment une assez importante tribu. — On doit, sur leur compte, à M. Constantin de Sabir les renseignements linguistiques les plus précieux et qui pourront puissamment favoriser les recherches ethnographiques. Le vocabulaire manègre qu'il a publié mettra évidemment sur la voie de rapprochements ethniques passés jusqu'à présent inaperçus. Personne n'ignore que des similitudes de langues ont souvent aidé à reconstituer des races disséminées, et permis d'assigner des liens de parenté à des tribus ou môme â des peuples au premier abord différents. Il faut pourtant agir avec un extrCme ménagement dans cette reconstitution posthume. Les témoignages linguistiques ne suffisent pas; quelques mots analogues ne doivent pas autoriser une affirmation et un jugement sans appel î — il faut, avant tout, joindre aux rapprochements linguistiques des analogies physiologiques.

Les Manègres, si heureusement décrits par M. de Sabir* connaissent les armes à feu et font très-rarement usage de l'arc ; — pourtant, encore aujourd'hui, tous les hommes, et même les enfants* portent au pouce de la main droite un anneau (urgvptum ou /tua), pour tendre la corde; mais ce n'est plus qu'un signe de vassalité ; — cet anneau indique que le porteur peut être, d'un instant à l'autre, appelé sous les dra^ peaux. Ces bagues, en corne ou en fer, ont trois quarts de pouce de diamètre, et souvent, dans les rixes, deviennent une arme terrible. — Les Manègres emploient quelquefois à la chasse des flèches enduites de graisse putréfiée, afin de hâter la mort des animaux blessés.

Pour mesurer les grandes distances, les Manègres

LE FLEUVE AMOUR. m

comptent les journées passées en voyage et emploient une mesure daourienne nommée boukha. La boukha est la distance à laquelle on doit se placer d'un bœuf pour ne plus distinguer ses cornes*

A l'âge de vingt ans, le Manègre atteint sa majorité, paye l'impôt en pelleterie, et, sous la domination chinoise, il devait le service militaire au moindre commandement d'un mandarin.

Les habitations ou yourtes ont toutes une distribu-* lion identique : seulement, les demeures qui les abritent de la rigueur du froid sont plus solidement con-struites. Dans l'intérieur de la yourte se tiennent, accroupis autour d'un grand feu, les femmes et les enfants ; — celles-là surveillent les préparatifs du repas, tout en portant à leurs lèvres de petits calumets ; — ceux-ci jouent avec les chiens ou fabriquent des instruments de pèche. A côté du foyer sont généralement disposés des bancs faits en bois mort, raffermis par des planchettes et recouverts de tapis de fourrure. Chaque membre de la famille a sa place marquée : — un banc, au fond de la yourte, est la place d'honneur destinée à l'hôte ; — une idole se dresse au-dessus. Cette place, nommée mallou, ne peut être occupée que par des hommes. Plusieurs troncs d'arbres, grossièrement taillés et servant de poutre, supportent un magasin complet de haches, de filets, de harpons et de vêtements.

Les Daouriens, dont la civilisation, bien que fort médiocre, est certainement plus développée que celle des Orotchones et des Manogres, vivent sur les montagnes voisines du fleuve Amour. Leur religion est un mélange de chamanisme, de lamisme et du dogme de

Confucius; — la superstition domine, du reste, chez eux toutes les croyances.

Quand un Daourien offre à boire, il plonge le pouce et l'index dans le liquide, et, les retirant aussitôt, il en fait tomber les dernières gouttes comme une offrande aux dieux invisibles. — Ce trait de mœurs se retrouve aussi, à quelques milliers de lieues de là, chez les Patagons, qui ne prennent aucune boisson sans en répandre quelques gouttes en l'honneur de leurs divinités.

Les Birars, — dernière "peuplade toungouse qu'on rencontre sur les rives de l'Amour supérieur, avant qu'il perce le grand massif des monts Kin-Ghan, — les Birars présentent un type assez différent de celui des précédentes tribus. Us semblent, sur plusieurs points, se détacher de la race mongolique, et, sur d'autres, s'y rattacher. Dans tous les cas, on ne voit jamais chez eux de larges figures aux pommettes saillantes.

Au delà de la chaîne de Kin-Ghan apparaissent les Gholdes, grande peupaple toungouse qui a été surtout l'objet des études du célèbre voyageur Maack.

Les mœurs des Gholdes sont essentiellement patriar* cales : —> la confiance et la probité régnent parmi eux; leurs maisons n'ont ni serrures, ni verrous; — toutes leurs richesses sont déposées dans des magasins construits sur quatre pieux, élevés de terre à la hauteur de quelques mètres, et qui ne sont ni fermés ni gardés. Une particularité que présentent ces indigènes est l'étrange attachement qu'ils ont pour des animaux sauvages. Us ont; auprès de leurs maisons, des cages dans lesquelles sont renfermés séparément des ours,

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des loups, des renards, des aigles et des faucons. Ces animaux sont très-probablement, aux yeux des Gholdes, des symboles de chamanisme. C'est ainsi que, chez les Bourètes et les Toungouses, on vénère des peaux d'animaux sauvages.

Les chiens sont pour les indigènes d'un immense secours : on les attelle, par paires, à de légers traîneaux (naztes), et on leur donne pour conducteur un chien bien dressé.

Les Mangounes, de môme que les autres peuplades riveraines de l'Amour, s'occupent presque exclusivement de chasse et de pêche : — suivant M. Constantin de Sabir, ils seraient appelés à jouir, avant les autres tribus toungouses, des bienfaits de la civilisation, car ils en ont déjà le goût et les tendances.

Ils ont presque toujours, dans leurs maisons, des cages où sont enfermés des ours destinés à jouer un rôle important dans les réjouissances publiques ; — ces ours sont entourés de la vénération générale, et cependant ils sont à la fin invariablement immolés par leurs propres adorateurs. Il y a dans ce fait quelque symbole dont le sens précis nous échappe : peutêtre les ours inspirent-ils à ces pauvres populations une terreur superstitieuse parfois voisine de l'adoration, et sont-ils vénérés comme les lions le sont par les Soudaniens et les Arabes du désert.

Cette singulière adoration à l'égard des ours est, du reste, assez répandue dans les contrées septentrionales : — ainsi, à quelques centaines de lieues de là, les Aïnos, qui habitent les montagnes des îles Sakhalien et Yéso, ont exactement le môme culte superstitieux : — ils élèvent les jeunes ours avec une sollici-

tude presque paternelle et les tuent quelque temps après, au milieu d'une cérémonie religieuse.

Les Ghiliakes habitent la partie la plus basse des rives du fleuve Amour, c'est-à-dire la région la plus voisine de la mer; — ils ont, en général, des instincts guerriers et un naturel jaloux. Ils considèrent peu les femmes, mais se montrent très-scrupuleux sur leur moralité; — le rôle de la femme est plutôt, chez eux, celui d'une esclave que celui d'une compagne; — elle n'exerce aucune influence dans la maison: — il arrive souvent que des fils chassent leur mère, sans qu'une pareille action encoure le moindre blâme ; — si l'amitié unit quelquefois des Ghiliakes entre eux, il n'y a jamais de signes de joie qui le prouvent ; — lorsqu'un Ghiliake rentre dans sa maison après une année d'absence, son retour n'est salué par aucune démonstration extérieure, par aucun signe de satisfaction. Seulement, dès que la femme voit venir son mari, elle s'empresse de lui préparer un plat de graisse d'esturgeon ou de phoque et un flacon d'eau-de-vie ; — ce sont là les meilleures preuves d'affection. •

L'humidité et la malpropreté régnent dans les habitations obscures de ces indigènes dégradés. — Le brasier est fermé par une espèce de cage en bois remplie de terre ; il est défendu de toucher cette sainte retraite du feu, sous les peines les plus sévères. Un voyageur russe y fit, dit-on, par mégarde, quelques entailles avec son sabre, et souleva d'indignation une centaine de Ghiliakes, qui menacèrent de le mettre à mort. Le feu jouit, en effet, chez eux, d'un culte presque religieux : ainsi, le maître d'une habitation ne permettra, sous aucun prétexte, qu'on sorte du feu

de sa demeure, fût-ce môme dans une pipe, et, par contre, il s'interdira sévèrement d'introduire dans l'intérieur de sa maison du feu allumé dehors.

Voilà les principaux traits ethnographiques qui distinguent les populations riveraines du fleuve Amour. — Plus superstitieux que véritablement sauvages, plus naïfs que rusés et belliqueux, tous ces pauvres indigènes se soumettront sans peine au gouvernement du tzar; — par un privilège presque unique, la Russie, en s'étendant dans le nord de l'Asie, n'a pas à redouter ces terribles révoltes qui ont été sur le point d'ébranler l'autorité britannique dans l'Inde; ces populations soumises sont trop disséminées, trop éparses, pour jamais se soulever d'un commun accord. De tous les peuples rangés depuis une douzaine d'années sous la domination moscovite, il n'en est qu'un qui puisse opposer quelque résistance : ce sont les habitants du Caucase.

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Il est certains grands noms qui éveillent en nouB tout un monde de pensées; par exemple, ceux des immenses génies qui ont inondé de lumière leur siècle retentissent incessamment comme une grande voix dans notre âme : le génie est de tous les temps. Homère, dont la vie se perd dans les plus profondes ténèbres historiques, est aussi vivant que s'il datait d'hier ; sa gloire est môme d'autant plus grande que, seul, il survit d'une époque à peu près entièrement tombée dans l'oubli; les grands hommes dominent leur temps comme de hautes montagnes se dressent au-dessus des collines; plus on s'en éloigne, plus elles semblent élevées.

Ce que l'on dit des hommes, on peut l'attribuer

aussi aux peuples : il est certaines nations fortes qui inspirent le respect des milliers d'années après leur chute; devant les derniers vestiges de leur existence, on s'incline,* on s'agenouille dans une sainte extase: qui a pu parcourir les champs de la Grèce sans être saisi d'une sorte de recueillement? Qui a pu fouler le sol de la Judée sans être pénétré d'admiration au souvenir des grands drames qui s'y sont passés, et surtout à la mémoire du Sauveur?

Il faut voir une troupe de pèlerins s'avançant à pas lents vers la patrie du Christ, s'arrêter tout à coup dans un pieux ravissement lorsque le conducteur leur a montré du doigt le premier horizon de la terre sainte ; — les genoux fléchissent et le front se penche vers le sol, tandis que le cœur palpite et que la pensée s'élève vers Dieu ! — Si un navire porte les pèlerins vers la Judée, au nom sacré de la Palestine, les malades se traînent sur le pont et promènent leurs yeux suppliants du côté de la terre des miracles ; les matelots suspendent leurs travaux, et chacun, plongé dans une muette contemplation, se recueille dans le sein du Créateur. « Ce moment, a dit Chateaubriand, a quelque chose de religieux et d'auguste ; tous les pèlerins, le chapelet à la main, restent en silence dans la même attitude; le chef des papas prie à haute voix; on n'entend que les prières et le bruit delà course du vaisseau. »

Fide abrogata, omnis humana socîetas tolHtur.

La Judée, voilà donc un de ces grands noms qui résonnent pieusement au fond de tous les cœurs chrétiens ! — Chaque année, ce petit coin de l'Asie est tra-

versé par une foule de voyageurs qui, parfois encore sceptiques la veille, se prosternent toujours le lendemain avec une véritable ferveur au pied des saints

lieux.

« Pour le chrétien et pour le philosophe, pour le moraliste et pour l'historien, le tombeau du Christ est la borne qui sépare deux mondes, le monde ancien et le monde nouveau : c'est le point de départ d'une idée qui a renouvelé l'univers, d'une civilisation qui a tout transformé, d'une parole qui a retenti sur tout le globe. Ce tombeau est le sépulcre du vieux monde et le berceau du monde nouveau l . »

Nous avons un grand nombre de livres où l'admiration inspirée par la Terre-Sainte s'est donné libre carrière : Chateaubriand, Lamartine, ont trouvé de sublimes accents pour dépeindre le berceau de la chrétienté, et leur génie s'est incliné religieusement devant le génie de la religion.

M. Gérardy-Saintine, auteur d'un charmant ouvrage intitulé Trois ans en Judée, n'a pas cherché à donner à ses descriptions une tournure aussi majestueuse; son livre est d'une allure plus simple, mais il règne dans ses récits un air de douce piété, de foi pure qui charme délicieusement ; on dirait, en lisant cet ouvrage, que l'auteur pressent la mort qui devait le frapper si jeune; le mysticisme y apparaît en dépit même de l'écrivain; les pensées pieuses s'y pressent, sans que Gérardy-Saintine en ait lui-même conscience; hélas ! il était en effet plus près du ciel que de la terre, lorsqu'il composait ces souvenirs de voyage; une maladie

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