RICHARD CORTAMBERT
Gœthe tint un jour ce singulier propos :
— Savez-vous, dit-il, ce qui caractérise le plus les Français? — Leur esprit? — Non. — Leur galanterie? — Non. — Leur légèreté? — Non.
— La sympathie universelle qu'ils inspirent?
— Pas davantage. — Quoi donc? — Leur ignorance DE LA GÉOGRAPHIE.
Ce jugement n'est qu'une boutade ; — avouons pourtant que la géographie est encore une des facultés que nos compatriotes apprennent le moins sérieusement.
La liste bizarre de noms propres effraye l'esprit français, qui se trouve sans doute assez riche de lui-môme pour se soustraire à un en-
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seignement qui s'offre avec un certain appareil scientifique; mais cette nomenclature n'est qu'un voile qui tombe bientôt et permet d'entrevoir les splendides horizons d'une science étroitement liée à celle de l'humanité.
Depuis quelques années, la géographie tend néanmoins à se vulgariser parmi nous : on comprend enfin que l'étude qui nous initie aux coutumes des peuples, à leurs gouvernements, aux lois qui les régissent, est indispensable à une époque comme la nôtre, où l'homme, trop à l'étroit dans le pays qui l'a vu naître, se sent agité par la passion du déplacement et par le * goût des entreprises lointaines.
J Aujourd'hui que les limites internationales ne sont plus une barrière pour personne, et qu'une solidarité d'intérêts rattache tous les États entre eux, il devient, en effet, d'une nécessité impérieuse, si Ton veut marcher avec le progrès, d'avoir une idée précise de la configuration du globe, de ses productions, de ses richesses et de l'ethnographie, c'est-à-dire de la distribution des peuples sur la Terre.
. Dans le siècle passé, la géographie pouvait être presque exclusivement apprise par les na-
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vigateurs, les militaires et les érudits. Maintenant il n'est plus permis à personne de l'ignorer.- Il semble que ce xix e siècle, si impatient de découvertes, — si voyageur, — si mobile dans 1 son allure, — que ce xix e siècle, qui est témoin j de colossales entreprises, et qui, demain peutêtre, assistera au fusionnement des plus impor- \ tantes races, soit un siècle essentiellement géo-
graphique. —La conquête du monde a commencé par se faire au bénéfice exclusif d'un petit nombre de savants, — elle s'accomplira définitivement au bénéfice de toute l'humanité.
Ce livre a pour but de faire aimer la géographie et l'ethnographie; — ce but, plusieurs de mes collègues de la presse et moi, nous le poursuivons de tous nos efforts; — nous croyons sentir notre volonté trop ferme pour faillir à l'espèce (Je mission que nous nous sommes imposée.
Faire comprendre le charme et l'importance J de la description de la Terre, détruire le préjugé populaire qui l'accuse de froideur, tel est notre delenda Carthago. — Je ne vois pas, pour ma part, de colonies lointaines profitables, je ne vois pas d'expéditions réellement utiles, sans la £
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géographie. — L'industrie, le commerce, les arts, la littérature môme, ont énormément à gagner par sa vulgarisation ; — la politique ne saurait vivre sans elle, et Ton peut avancer, sans crainte d'être démenti, que la nation qui, au xix e siècle, comprendra le mieux les lois fondamentales de cette science et saura les interpréter, obtiendra la suprématie maritime et commerciale.
Gomment pénétrera-t-on le peuple des avantages immenses qu'il pourra recueillir de cette étude? A mon avis, la voie qui rendra le plus de services, c'est la presse périodique, qui s'adresse à tous et qui peut enseigner sans formes doctorales.
Convaincu de cette pensée, j'ai fait paraître dans plusieurs feuilles de nombreux articles où la géographie s'est toujours efforcée de suivre à peu près le célèbre précepte d'Horace, c'est-àdire d'être à la fois agréable et fidèle à la vérité.
Les pages de cet ouvrage ont, pour la plupart, été publiées, sous la forme d'articles, dans la Patrie, dans le Musée des familles, dans le Bulletin de la Société de géographie, dans la Science
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pour tous, dans la Revue de l 'instruction publique et ailleurs; — elles étaient dispersées, je les réunis en faisceau. Un de mes souhaits les plus ardents sera comblé si cet humble volume parvient à démontrer à quelques esprits encore incrédules que la science à laquelle nous nous livrons n'a été jugée sèche et aride que parce que trop de ceux qui renseignent ou l'écrivent n'en comprennent ni l'étendue ni la portée.
Juillet 1864.
La vie, ce duel que nous soutenons contre le destin jusqu'à la mort, comme l'a dit Méry, n'est qu'une longue suite de témoignages de respect, de bienséance et de soumission !
L'auteur salue ses lecteurs d'une préface ; l'orateur, ses auditeurs d'un exorde; les pauvres se découvrent devant les passants, les rois mêmes devant leurs sujets ; les militaires portent la main sur le front et présentent les armes en signe de salut; les navires se pavoisent et font retentir l'espace du bruit de leurs batteries ; les moines accueillent le jour en faisant monter au ciel leurs hymnes pieux; les chrétiens se prosternent devant l'autel, les païens devant leurs idoles, tous les hommes s'inclinent devant la mort.
Autant de nations, autant de variétés de salutations; le coup de chapeau et la révérence des Européens ont leur pendant chez tous les peuples; les uns se pen-
chent jusqu'à terre, les autres s'abordent avec une panlomine toujours d'autant plus grotesque à nos yeux qu'elle est plus nationale chez eux.
Les salutations ont des nuances souvent indéfinissables ; la distinction s'y révèle sous tous les habits, le caractère s'y reflète et s'y peint; l'homme impérieux et hautain conserve dans son attitude toute la roideur de son esprit, et le courtisan mesure la courbure de son échine à l'importance de la personne qu'il salue.
Le gentleman à la mode, le corps droit, le front négligemment penché ou légèrement ramené de côté, le pied en dehors, la jambe flexible, les coudes en arrière, la taille fortement cambrée, s'avance avec plus d'aisance que de grâce, et, se plaçant avec son chapeau dans la position du soldat qui présente les armes, incline tout à coup la tète et croit passer pour un cavalier accompli.
Le sol vaniteux, d'après la judicieuse remarque de Petit-Scnn, salue plus volontiers une connaissance en voiture qu'un ami à pied ; le parvenu ne salue personne; l'homme à parvenir salue tout le monde : les petits, afin qu'ils l'exhaussent; les grands, pour qu'ils puissent l'entraîner à leur suite dans les hautes sphères de la fortune.
La poignée de main britannique a fait le tour du monde; aujourd'hui, la révérence tend même à battre en retraite devant sa victorieuse rivale ; on ne baise plus courtoisement les doigts délicats des dames, on les secoue familièrement, comme ceux du sportman
ou du soldat.
Du temps de Molière, l'étiquette du salut était plus
scrupuleuse : on ne se présentait pas devant une dame de qualité comme devant la femme d'un manant; le Bourgeois gentilhomme qui veut saluer une marquise apprend, on s'en souvient, a faire d'abord une révérence en arrière, puis à marcher vers la dame de qualité avec trois révérences en avant, et enfin à se baisser jusqu'à ses genoux, à la troisième.
Jadis on avait l'affectation de la courtoisie, aujourd'hui on arrive à 1'afFectafion de l'impolitesse. On s'envoie une phrase toute faite, que l'on ne remplacerait pas sans encourir une détestable réputation de recherche et d'afféterie; notre Comment vous portezvous ? le premier mot de toutes les classes, est l'expression la moins élégante, la plus prosaïque qu'on puisse trouver, et pourtant comment jugerait-on le novateur qui, à limitation des Grecs antiques, aborderait ses amis en leur demandant quelle est leur philosophie? Que penserait-on d'une femme qui accueillerait les siens en s'informant uniquement de leurs sentiments et de leurs réflexions?
Aussi nos scrupules sont tels, sur ce chapitre, qu'une personne qui pénètre dans un salon est moralement obligée de tomber dans un gros Heu commun; les habitudes font loi, et ne s'y soustrait pas qui veut.
En vain vous vous sentez capable de sortir de la voie toute tracée : vous pourriez trouver quelque phrase ingénieuse, quelque tournure élégante et gracieuse, au besoin mûme lancer spirituellement quelque impromptu fait et dûment préparé à loisir, — ies usages sont là et commandent, il vous faut obéir.
Cependant, vous vous révoltez devant cette condes-
t PEUPLES ET VOYAGEURS.
cendance absurde qui vous pousse, vous, homme intelligent, à devenir sans cesse votre propre écho : vous craignez de répéter deux fois un trait d'esprit, et à plus forte raison une platitude. N'importe! soumettez-vous, car la société vous pardonnerait de manquer d'esprit, mais jamais de manquer d'usage.
Socrate savait que la politesse n'est pas, comme l'a dit plus tard ironiquement Duclos, l'imitation des vertus sociales, mais le miroir de la distinction individuelle; il saluait indifféremment l'homme du peuple et l'archonte.
Un personnage gonflé de suffisance vient à passer, Socrate le salue ; l'arrogant Athénien continue fièrement sa promenade et dédaigne de répondre d'un geste amical à. celui devant qui se prosterne la postérité tout entière. Loin de témoigner le moindre ressentiment, le philosophe répond judicieusement à ses disciples, qui s'étonnaient de son indifférence :
— Mes amis, voudriez-vous que je me fâchasse contre cet homme, parce que je suis plus civil que lui?
Le chevalier William Goéls, gouverneur de la Virginie, croyait que l'on pouvait, sans déroger, saluer également les arrière-neveux de Japhet et de Cham. En cela, il était complètement opposé à ses administrés, qui se seraient fait un cas de conscience de ren-
dre une marque de politesse à un pauvre enfant d'Afrique.
— Comment, chevalier, lui dit un orgueilleux Anglais, vous vous découvrez devant un nègre?
— Sans doute, répliqua Goëls, je regretterais toute ma vie qu'un esclave se montrât plus honnête que moi.
La science est, comme le monde, partout occupée; les érudits ont laissé peu de champs libres à de nouvelles investigations, et pourtant on n'a jamais fait, que nous sachions, l'histoire des saluts. Peu d'études
offrent néanmoins plus de saisissantes remarques, plus de traits caractéristiques et singuliers que celle des salutations.
Lorsque les nations se civilisent, elles contractent les mômes usages; les coutumes typiques tombent ou s'effacent, les nationalités s'affaiblissent, les vieilles inimitiés s'éteignent, les guerres ne sont plus que des querelles, la paix devient une nécessité, les mômes lois régissent insensiblement les peuples d'origines les plus opposées : le progrès le veut.
Aujourd'hui, l'Europe revôt le môme habit et salue avec le môme chapeau ; il n'y a plus dans notre ancien monde qu'un seul homme.
Les Turcs et les Arabes, ces deux grandes figures de l'Orient, grandes malgré la décadence, abordent leurs semblables avec une majesté empreinte de ce mutuel respect que se refusent rarement les Orientaux; ils portent la main droite à la hauteur des genoux, la relèvent majestueusement jusqu'au menton et la posent légèrement sur le front en prononçant avec gravité ces paroles : Es salam aleihoum! (le salut soit avec
vous!) Sebak koum bel Khairï (Dieu vous comble de biens le matin!)
Dans quelques régions de l'Orient, le musulman s'approche timidement des vieillards et leur touche religieusement la barbe ; la barbe, cet ornement qui, chez les Arabes et les Persans, est l'objet d'une si grande vénération !
Celui qui a le malheur d'en être dépourvu est en butte à l'exécration publique. Que la calamité s'abaisse sur ce visage imparfait! s'écrient les musulmans en voyant un homme rasé. En revanche, ils prodiguent des louanges à ceux qui ont le visage paré d'une longue barbe : Que Dieu, disent-ils alors, fasse tomber sur vous ses bienfaits comme une grosse pluie! Les mendiants, pour s'attirer la compassion des passants, murmurent ces paroles : Que Dieu veuille conserver votre barbe! Lieu veuille lui verser ses bénédictions !
Les éloges et les compliments en vigueur en Orient sont d'une nature telle qu'ils courrouceraient, à coup sûr, les Européens, et principalement les Européennes qui voudraient les prendre au sérieux. L'Arabe compare les yeux d'une belle personne à ceux d'une gazelle, et lorsqu'un Persan veut témoigner son respect à une dame, il l'appelle barbe blanche, métaphore qui, en dépit de l'invraisemblance, caresse délicieusement les oreilles du beau sexe oriental. En effet, sur l'antique sol asiatique, la vieillesse a conservé ses privilèges. Honneur aux vénérables pères de la nation, aux grands Voyageurs dans la vie l A vingt ans, le musulman n'est rien, parce que son savoir est nul; à soixante ans, l'expérience a rendu son âme forte, son esprit prévoyant et sa mémoire féconde en récits.
Comparer une jeune fille à un vieillard, c'est lui supposer un grand cœur, une âme vigoureuse, un esprit sûr et une riche imagination.
Dans l'extrême Orient, la génuflexion est érigée non-seulement en coutume, mais en principe; les courbettes et les délations sont le fond du système gouvernemental du Céleste Empire.
Les neuf rangs de mandarins se rendent des hommages proportionnés à leur classe. Un mandarin à globule de corail a la préséance sur un mandarin à globule de cristal, qui lui-même a le droit de tyranniser et de mettre à ses pieds un mandarin à globule d'or.
Deux gouverneurs de province qui se rencontrent se saluent en plusieurs poses et attachent la plus haute importance à ne pas dépasser les limites de l'étiquette. Un mandarin de première classe, par exemple, ne doit saluer un mandarin de deuxième classe qu'à telle hauteur et avec des gestes scrupuleusement étudiés, et ainsi de suite pour les autres classes.
Lorsque deux Chinois s'abordent, ils lèvent les mains au-dessus de leur tôte, puis les baissent progressivement jusqu'à terre, en courbant le corps comme un arc fortement tendu : Tchi ko fane ? se disent-ils alors avec une extrême gravité, c'est-à-dire : Avez-vous bien mangé votre riz?
Les Japonais sont les plus civils de tous les peuples; ils s'inclinent, ils se prosternent à tous moments. Devant un grand, ils otent leur pantoufle et la lui montrent fort civilement. La politesse est innée chez eux et marche à l'égal de l'honneur; il n'est pas d'hommes plus chatouilleux sur les marques de déférence : un passant vient-il maladroitement à les effleurer de
la gaîne d'un sabre, ils en conçoivent le plus mortel affront; la perte de la vie peut seule, à leurs yeux, racheter la honte qui les couvre; aussi, sans plus tarder, s'ouvrent-ils le ventre en prononçant le grand nom de syouto.
Si le passant n'est pas un grossier personnage, il accepte le défi, prend sans hésitation son épée, se fait quatre terribles entailles et meurt sur place *.
Les Tibétains accueillent les gens en tirant la langue et en se grattant l'oreille; nul doute qu'un pareil procédé ne parût fort insolent chez les Européens, qui, à leur tour, scandalisent au plus haut point les Orientaux par leurs pratiques et leurs usages.
« Les habitants de l'Europe, disait le chinois Kouenfou après un voyage dans notre monde, ont les coutumes les plus ridicules, les plus méprisables qu'on puisse imaginer; ils accordent le sceptre aux femmes, et les jugeraient pourtant indignes de diriger une petite ville de province ; ils mangent afin de discuter et prennent des friandises après leurs repas ; chez eux, les dames sortent à toute heure et marchent aussi bien que nos meilleurs fantassins; on les voit causer avec des étrangers et saluer familièrement dans les promenades et dans toutes les voies ; quant aux hom-