‹ Peuples et voyageurs contemporainsChapitre 21 sur 39 · Lamartine · texte numérisé non relu

Lamartine

LÉGÉNDÉS DÈ LA TERRE-ÔAlNTE. iai

lente, mais qui ne pardonne jamais, l'emportait fatalement vers la tombe»

L'ouvrage de M. Gérardy-Saintine sera désormais le compagnon inséparable du voyageur en Judée, moins à titre de guide qu'à celui d'historien fidèle; on n'y trouve pas une énumération complète et régulière de toutes les villes, de tous les monuments de la Judée, mais une étude consciencieuse de mœurs et surtout d'excellents renseignements sur les légendes bibliques ; dans cette antique contrée, où chaque hameau a été le témoin de faits mémorables, on comprend l'intérêt que peut avoir un livre qui s'est appliqué à en révéler l'histoire.

Dès les premières pages, nous entrons dans ces récits où s'allient si étrangement la profondeur et la naïveté, où l'on surprend si fréquemment la vérité sous le voile de la fiction. M. Gérardy-Saintine a su habilement faire jaillir la lumière sur des points demeurés jusqu'ici dans le doute ou môme dans la plus profonde obscurité.

Voici, par exemple, comment il interprète la fable si connue d'Andromède î « A dix minutes de Jaffa, dit-il, dans le sud, se trouve une éminence au sommet de laquelle est MU un petit sanctuaire musulman ; on prétend qu'au pied de ce monticule, Persée, monté sur Pégase, vainquit le monstre auquel avait été exposée Andromède. Saint Jérôme ne dédaigne pas de rapporter cette tradition. Andromède et son dragon, Persée et son cheval ailé, pourraient très-bien, ce me semble, n'être que le déguisement mystique d'un fait historique véritable. En effet, cette fille de roi, menacée par un danger venant de la mer, est pour moi la Phé-

nicie en butte à des invasions de pirates qui voulaient la rançonner; les vaisseaux se changent volontiers en dragons, en monstres marins, dans les souvenirs populaires. »

Dans une description fort détaillée de Jérusalem, nous trouvons cette autre ancienne tradition dont M. Gérardy-Saintine n'a pas, du reste, garanti l'authenticité : — le Christ, portant sa croix, passa, diton, devant la boutique d'un cordonnier et voulut se reposer un instant; le Juif fanatique le frappa en lui criant de marcher. Jésus se leva, et, en s'éloignant, lui dit : « Tu marcheras toi-même et jusqu'à la fin des siècles. » Telle serait l'origine de la fameuse légende du Juif-Errant.

Abraham, Loth, Moïse, Salomon, sont des noms trèspopulaires encore en Judée; il est une histoire que nous ne voulons pas omettre, mais que nous ne rapportons pas sans un certain embarras ; cette histoire est celle de Loth, coupable et en proie aux remords : — Les crimes des habitants de Sodome avaient allumé la colère de Dieu ; Loth, privé de sa femme (personne n'ignore sa transformation), était accompagné de ses filles, qui ne pouvaient trouver de maris, leur père nyaat perdu toutes ses richesses; le vieillard se lamentait à la pensée de la fin prochaine de sa race ; ses filles partagèrent ses chagrins et devinrent mères; Loth ne tarda pas à se désespérer et demanda conseil à un lévite, qui lui ordonna de planter dans son jardin trois petites branches d'arbre et de les arroser avec de l'eau du Jourdain que chaque matin il devait aller chercher à pied; si les branches prenaient racine, il aurait une preuve du pardon de Dieu. Le lendemain

matin, Loth planta ses branches et partit pour le Jourdain. Comme il retournait péniblement chez lui, il fut accosté par un pauvre mendiant écrasé par la chaleur, qui le supplia de lui permettre de se désaltérer. Loth lui laissa prendre un peu d'eau; à peu de distance, un voyageur lui fit la môme demande, et Loth ne se sentit pas le courage de rejeter la prière d'un malheureux; il rencontra tant de personnes et fut si charitable, qu'à son arrivée il n'avait plus en sa possession une goutte d'eau. Le voilà dans la plus grande perplexité ; cependant, il se prépare à retourner au Jourdain, lorsqu'un ange lui apparaît et lui apprend que sa charité môme lui a fait trouver grâce devant Dieu.

Les arbres surent se passer d'eau et prirent racine. Plus tard, l'un d'eux servit à faire la sainte croix.

Rembrandt a représenté ces trois arbres dans un tableau qui, aux yeux de ceux qui ne connaissent pas la légende, n'est qu'une pure bizarrerie d'artiste ; — ■ nous pourrions citer plus d'un critique éminent qui n'a pas compris le sens de l'œuvre du grand peintre.

Au milieu d'un grand nombre de légendes, — légendes qui, on a pu le voir, ne font pas toujours honneur à la vertu des Hébreux, — choisissons encore le récit de la mort de Moïse : le prophète était parvenu à l'âge de cent vingt ans, et ne se pressait pas de mourir, car il savait que son peuple, après sa mort, se détournerait de la voie droite et exciterait la colère divine. Un jour qu'il se promenait dans les montagnes, il aperçut sur la colline blanche comme la neige quatre hommes qui, avec de grands efforts, creusaient une salle dans les flancs des rochers; ces hommes étaient

quatre anges revêtus d'rne enveloppe grossière. Le soleil était ardent, Moïse entre dans la caverne pour y jouir du repos et de la fraîcheur; un des ouvriers lui offre avec respect une pomme à la couleur appétissante; mais à peine en a-t-ii respiré l'odeur qu'il tombe dans le sommeil de l'éternité; les anges emportèrent son âme au ciel.

Si les temps anciens ont laissé leurs légendes, les temps modernes laisseront aussi les leurs; il en est une qui, bien que de* date récente, apparaît déjà sous un caractère fantastique; le héros est cher à la France, c'est Kléber, ce guerrier épique qui a passé comme un météore, et dont la gloire et le caractère chevaleresque seraient dignes d'être chantés comme l'ont été les hauts faits d'Achille et d'Hector. — Entre Acca et Caïffa, s'étendent de tristes territoires habités par des Bédouins ; si l'on interroge ces fils du désert, il ne manquent jamais de vous entretenir de l'apparition soudaine que firent dans leur pays des guerriers francs, qui portaient sur la tête des tarbouches d'or surmontés d'une flamme semblable à l'arc-en-ciel ; à leur tôte se présentait Qalé-el-Berr (Kléber) : nul guerrier ne pouvait le regarder en face. Un jour, les Turcs, plus nombreux que les mouches qui s'abattent sur un rayon de miel, attaquent sa petite armée ; il parvient a ouvrir à ses compagnons un chemin vers la mer et reste seul au milieu des ennemis. Les cadavres qu'il amoncelle autour de lui étouffent son cheval; il n'en continue pas moins le combat. Un pacha, re- • nommé par sa vigueur, veut se mesurer seul à seul avec le héros ; il lui propose un combat singulier : Qalé-el-Berr accepte, et quand son adversaire se pré-

Di

cipite sur lui, d'un seul revers de son sabre il abat la tôte du coursier et coupe le cavalier par le milieu du corps; les Turcs, émerveillés, se retirèrent, et le cavalier franc, chargeant sur ses épaules le cadavre de son cheval, retourna paisiblement vers les siens.

Si plusieurs écrivains et quelques auteurs dramatiques de bonne fortune semblent avoir pris à cœur de glorifier la femme libre, les littérateurs de bon aloi ont opposé à cette invasion d'ouvrages malsains une vigoureuse résistance; grâce à eux, nous avons une bibliothèque entière de volumes sur l'amour chaste, le mariage, la paternité, etc.

M. Michelet et ses disciples ont si éloquemment plaidé la cause du mariage, qu'il n'est plus aujourd'hui permis de demeurer célibataire, si Ton veut être considéré comme honnête homme et ne pas être un Jour en proie à de poignants remords ; il est démontré (sans que j'aie bien pu, je l'avoue, m'en rendre compte) qu'un homme s'enrichit en épousant une

femme pauvre et que l'individu vivant dans l'isolement est moins facilement dans l'aisance qu'un bon père chargé de famille ; il est prouvé, de môme, que la femme, loin d'alourdir les ailes de l'âme, comme le prétendent outrageusement les musulmans, délie les entraves de la pensée et montre à l'homme le chemin de la gloire.

Déjà l'honnête Franklin avait dit « qu'un homme non marié ressemble à une moitié de ciseaux qui attend son autre moitié, sans laquelle on la rejette comme n'étant bonne à rien; » mais, il faut en convenir, nous avons tous puisé, dans des moralistes et des philosophes plus célèbres encore, sur le chapitre du mariage, les plus tristes enseignements qui soient au monde. Socrate nous dit qu'il faut craindre l'amour d'une femme plus que la haine d'un homme; Tite- Live nous prévient qu'en général les femmes sont plus douces en public qu'à la maison ; Brantôme déclare que la femme la plus naïfoe vend au marché l'homme le plus retors, sans qu'il s'en prenne garde, etc. Ce n'est certes pas Horace qui peut donner le goût des plaisirs honnêtes et des joies pures de la famille, et, si nous venons à sonder l'âme des grands auteurs dont les livres, compagnons bien-aimés, ne quittent jamais notre table de travail, nous n'y rencontrons le' plus souvent qu'indifférence pour l'amour légitimement consacré.

A côté de cette indifférence regrettable, il y a la raillerie, dont plus d'un moraliste s'est plu à diriger les traits contre le mariage; des esprits de la plus haute distinction et des observateurs subtils ont ébranlé, en se jouant, le plus solide fondement de la

m PEUPLES ET VOYAGEURS.

société, et leurs épigrammes n'ont peut-être que trop contribué à le discréditer dans l'opinion publique; du reste, il faut le reconnaître, le penchant que les femmes de toutes les classes ont pour le luxe est d'une influence plus fatale, plus directe encore, et tend à rendre parmi nous le mariage impraticable pour bien des gens.

Chez nos voisins d'Outre-Manche, des causes différentes éloignent du mariage : loin de lui déclarer la guerre, les Anglais en exaltent peut-être outre mesure les douceurs; ils aiment la paternité, mais les exigences de leur vie commerciale sont telles qu'ils se voient forcés, en très-grand nombre, de s'expatrier dans leur jeunesse, et par conséquent de renoncer, bien malgré eux, aux joies de la famille.

Quod licet, ingratum est; quod non licetacrius urit.

Il en résulte, dans la Grande-Bretagne, une trèsgrande disproportion entre les deux sexes :les hommes sont rares, les femmes trop nombreuses. On comprend aisément les inconvénients d'un pareil état de choses, et les périls courus par les jeunes étrangers qui, en voyageant en Angleterre, tiennent à ne pas être arrêtés au passage par quelque beauté insulaire.

De* l'Angleterre aux États-Unis, il n'y a qu'un pas. Plus d'un écrivain spirituel nous a déjà donné un avantgoût des réceptions failes aux jeunes bachelors assez téméraires pour s'exposer aux redoutables pièges des miss américaines ; M. Alfred Assolant, dans les Scènes de la vie aux États-Unis, met le pauvre voyageur dans la cruelle et embarassante alternative du mariage ou du révolver ; sans nous faire voir les mœurs yankees

sous un jour aussi sombre, M. Auguste Carlier ne nous en montre pas moins le mariage comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de tous les étrangers.

Règle générale, la jeune fille américaine jouit d'une liberté plus grande encore que ,1'anglaise, et le point où elle vise, où toutes ses actions tendent, c'est le mariage. Elle sait sauvegarder son honneur, malgré les démarches en apparence les plus compromettantes, et toutes les fois qu'elle en appelle au juge, eût-elle tous les torts de son côté, la loi lui accorde invariablement raison : « il n'est pas nécessaire, disait un juge intègre de l'État de New- York à un jury, qu'une promesse de mariage soit faite en termes exprès ; des visites fréquentes, des aparté, des expressions d'attachement, quelques présents offerts, des promenades faites ensemble, etc., sont autant de circonstances sur lesquelles on peut s'appuyer pour prouver l'existence d'un engagement de mariage, et si les indices sont tels qu'ils entraînent la conviction de la justice, la loi n'en demande pas davantage pour établir le lien. »

A l'abri derrière sa redoutable égide, la jeune personne peut parcourir les États-Unis sans qu'aucun homme se hasarde à lui adresser la moindre parole qui sorte du domaine ordinaire de la conversation, et la réserve du sexe masculin est souvent si grande, si persistante, que la jeune Américaine, renonçant à se voir choisie, se résout à avoir l'époux de son choix, c'est-à-dire à tendre des filets inextricables à quelque célibataire récalcitrant. Le traquenard est en général si habilement conduit, que bien fin est celui qui n'y tombe pas téte baissée. C'est ainsi qu'un peuple libre

permet qu'on enchaîne chaque jour la destinée de ses concitoyens.

M. Auguste Carlier n'est pas un de ces critiques de parti-pris qui, trouvant dans l'Américain une mine déjà trop riche de travers, d'originalités et de bizarreries, se plaisent encore à charger leur tableau de couleurs exagérées. Ses observations sont celles d'un voyageur scrupuleux, d'un juge consciencieux ; il y a sans doute dans son ouvrage moins de duels et de coups de révolver que dans les romans de plusieurs de nos écrivains qui ont exercé leur talent sur le môme thème, et qui ont fait du Nouveau-Monde un vrai coupe-gorge ; le côté émouvant peut y perdre ; mais, comme il y a plus de faits véridiques et moins de scélérats, le lecteur sérieux ne peut, à tout prendre, qu'y gagner.

M. Auguste Carlier attaque, sans scrupule, la déplorable législation qui, aux États-Unis, préside au mariage : « Quoi! s'agit-il de la vente du plus petit .coin de terre, il faut un acte signé, scellé en présence de témoins et enregistré dans un greffe ! s'agit-il d'un testament, on demande davantage encore ! Mais, pour l'acte le plus grave de la vie, de simples indices suffisent pour prouver l'engagement pris par les parties! Comme si le mariage n'entraînait point avec lui des conséquences de fortune plus importantes qu'une vente et qu'un testament ! » Il flagelle sans ménagement ces unions qui se nouent aujourd'hui pour se rompre demain, il renvoie à leurs enfants ces ridicules matrones qui aspirent à devenir membres du parlement, qui veulent ouvrir des cours publics pour annoncer la lumière de la vérité aux hommes et brû-

lent de s'asseoir majestueusement à la place des juges et des ministres de la religion ! Il traite avec rigueur cet affreux préjugé qui, favorisé par la loi, refuse de légitimer les unions de blancs et de femmes de sang africain ; mais il réserve sa principale indignation pour une tendance fatale des mœurs contre le but du mariage, sacrilège qui peut porter un coup de mort à l'avenir des États-Unis. Il faut qu'on nous comprenne, et pourtant ce n'est qu'à demi-mot qu'on peut parler d'infamies aussi révoltantes : croirait-on que l'altération des mœurs américaines va jusqu'à ne pas considérer comme un crime, mais comme un fait presque licite, l'acte odieux qui éteint la vie de l'enfant à son premier foyer?

Après avoir lu les ouvrages consciencieux qui ont été composés sur les États-Unis, on se demande si le peuple américain est appelé à une vieillesse honorable, ou si le mal qui l'a frappé dans sa jeunesse n'est pas une gangrène que les années doivent inévitablement étendre.

Il n'est pas de peuple sans passé : — les indigènes américains, que longtemps on crut plongés dans l'état sauvage depuis leur origine, ont eu des ancêtres au moins aussi civilisés que les Perses et les Assyriens.

Des faits irrécusables le prouvent : on découvre, dans les solitudes des forêts vierges du Mexique et de l'Amérique centrale, des monuments qui attestent un extrême degré de civilisation, et il n'y a pas à taxer les voyageurs d'avoir exalté l'importance des découvertes : plusieurs d'entre eux, et particulièrement M. Charnay, ont rapporté des vues photographiques; le soleil ne sait pas mentir.

Ce brillant passé, qui vient d'être exhumé du sein

de l'Amérique, fut à peine soupçonné par les esprits les plus judicieux du commencement du siècle 1 ; — à cette époque, il était évidemment impossible d'affirmer que les indigènes américains descendaient de grands peuples, mais la science aurait dû se tenir prudemment sur la réserve et ne pas jeter une négation absolue là où il y avait un doute.

Chateaubriand, qui, malgré son immense génie, a commis plus d'une peccadille scientifique, est tombé, à ce Bujet, dans une complète erreur ; dans un beau parallèle de l'Arabe et du sauvage américain, il accorde à celui-là une civilisation antique, et à celui-ci il refuse toute parenté, même éloignée, avec les nattions civilisées.

Seul, au commencement du siècle, le génie du grand Humboldt semble avoir pressenti l'antique civilisation de l'Amérique.

Aujourd'hui, les hypothèses ne sont plus permises i — en reconstituant l'histoire de l'Amérique, on dé^ couvrira probablement qu'une émigration de peuple* partie du centre de l'Asie, après avoir traversé le détroit de Beering, est descendue vers le midi, étapes par étapes, en se civilisant progressivement.

Comme toutes les nations du nord, attirées par les richesses des régions tropicales, ces hordes de barbares se sont fixées au Mexique, répandues dans les contrées voisines, et, dans la suite, portées jusqu'au Pérou, où l'on retrouve des monuments dits cyclopéens.

C'est dans le Yucatan que la civilisation aurait at-

1. On sait aujourd'hui que les Espagnols, à l'époque de la conquête, apprirent qu'il y avait de nombreuses ruines au Mexique. * .

teint son plus haut point, car les monuments que l'on y retrouve témoignent d'un degré d'avancement beaucoup plus grand que les célèbres ruines de Palenqué, dans le Chiapas,

Ces anciennes populations ont-elles envahi un pays complètement inhabité? — N'y avait-il pas déjà des indigènes sur le sol américain? Question insoluble.

Quoi qu'il en soit, il existe, entre l'indigène de l'Amérique et les Mongols, des analogies très-sensibles ; ces analogies n'ont été niées par personne, et Humboldt, l'un des premiers, a dit : « Lorsqu'on aura mieux étudié les hommes bruns d'Afrique et cet essaim de peuples qui habitent l'intérieur et le nord-est de l'Asie, les races caucasique, mongole, américaine, malaise et nègre paraîtront moins isolées, et l'on reconnaîtra dans cette famille du genre humain un seul type organique modifié par des circonstances qui nous resteront peut-être à jamais inconnues. »

Mais laissons de côté ces questions d'origine auxquelles on veut toujours mêler les questions religieuses ; — passons outre, et revenons aux ruines américaines.

Grâce aux immenses travaux de MM. Waldeck, Galindo, Stephens, Catherwood, lord Kingsborough, Dupaix, Corroy, Aubin, Squier, Brasseur de Bourbourg, Daly, Charnay, etc., on peut au ourd'hui affirmer que

des nations civilisées existaient en Amérique, à l'époque où l'Europe presque entière était encore plongée dans les ténèbres de la barbarie.

Comme la religion, la science a son martyrologe : non-seulement les savants, les voyageurs, sacrifient trop souvent leur vie à son culte ; mais lorsqu'ils surmontent les périls, les difficultés sans nombre qui se présentent à eux, combien de fois, à leur retour au milieu de leurs concitoyens, ne retrouvent-ils que l'oubli, que l'abandon 1 — Les sociétés savantes leur refusent quelquefois môme leurs portes, et les libraires les éconduisent comme des gens à marotte ou des visionnaires.

Que Ton fasse un jour l'histoire de ces savants qui ont résisté au soleil meurtrier des tropiques, au froid des pôles, aux flèches des sauvages, et qui sont morts de langueur et d'abattement, méconnus par leurs propres concitoyens, on verra combien est longue la liste de ces nobles infortunés qu'une grande pensée, qu'un souffle de génie animait peut-être, et que la société ingrate et ignorante a repoussés.

Si le courageux Waldeck, comme tant d'autres, était mort après avoir parcouru un peu plus d'un demisiècle, nul doute qu'il ne fût à jamais resté ignoré. Et pourtant c'est, en partie, à sa persévérance et à son intrépidité que l'on doit les premiers renseignements exacts sur le Nouveau Monde.

Voici son histoire : en 1822, après avoir publié la relation d'Antonio del Rio, le premier voyageur qui ait révélé l'existence de la mystérieuse Palenqué, surnommée la Thèbes américaine, et qui devait être un grand centre religieux, — Waldeck voulut connaître

par lui-même le Mexique, et s'installa bravement au milieu môme des ruines de Palenqué : — il avait alors plus de cinquante ans. — Ses recherches furent patientes et scrupuleuses, comme l'œuvre d'un bénédictin ; il revint en France, chargé de dessins et de renseignements, songeant à la gloire que ses découvertes allaient lui valoir ; mais le lendemain arrivèrent les désillusions : les éditeurs furent sourds à ses sollicitations et refusèrent de publier son ouvrage.

Le moment paraissait, du reste, peu favorable : — le monde savant avait concentré tous ses regards sur le magnifique ouvrage des Antiquités mexicaines dû à Dupaix et à Castaneda, et auquel Humboldt avait attaché son nom : — le manuscrit de Waldeck paraissait, on le comprend, au premier abord, infime à côté d'un travail édité avec le plus grand luxe et qui ne se vendait pas moins de i ,000 francs.

Aujourd'hui les vœux de Waldeck sont, sur quelques points, réalisés. Une commission nommée par l'Empereur s'est occupée de ses précieuses collections, et ses trava'ux commencent à voir le jour.

Mais à quel prix le doyen des savants, le Nestor des voyageurs du monde a-t-il obtenu cet avantage depuis si longtemps désiré î Combien d'années d'attente semées de déceptions amères I

Waldeck, âgé de quatre-vingt-treize ans, a cédé toutes ses collections, moyennant une pension de 1,500 francs! 11 a employé douze années de sa vie à explorer le Mexique et dépensé plus de 100,000 francs ! Ces chiffres parlent, chacun, dans leur sens : — nous laissons à nos lecteurs le soin de les commenter.

Stcphens et Catherwood, unissant leurs efforts, ont • publié, en 1843, sur les ruines de Yucatan, un bel ouvrage que les Français ne connaissent pas assez; — plusieurs autres voyageurs sont partis pour l'Amérique dans le même but, et ont dépensé des millions pour étudier ces admirables débris de l'histoire des Toltèques ou des Aztèques. — M. Brasseur de Bourbourg est évidemment un des américanistes qui ont le plus travaillé a la grande œuvre de reconstitution historique du passé du Nouveau Monde; — ses ouvrages sont le fruit de patientes recherches, de savantes et judicieuses études. Et pourtant quel labeur ingrat, périlleux, hérissé d'échecs, que celui de l'antiquité américaine! Nul point d'appui; — tout à créer, ou plutôt à découvrir ; les traditions sont pour la plupart effacées; l'histoire n'apparaît de temps à autre, dans son vrai jour, qu'a travers d'inexlricables obstacles ; malgré ces difficultés, M. Brasseur de Bourbourg marche pas à pas et sûrement vers son but, avec une conscience à laquelle ne nous ont pas habitués tous les voyageurs : — le savant M. Aubin et lui sont les seconds Christophe Colomb du Nouveau Monde.

Dans ses dernières explorations, M. Brasseur a vu

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