LA KABYLIE
Les Kebailes du Djerdjera. — MM. Devaux, H. Aucapitaine, etc.
Les Kebailes (pluriel de Kabyle) forment une nationalité à part : mœurs, coutumes, caractère, gouvernement, tout, chez eux, est empreint d'un cachet original.
MM. Devaux, Henri Aucapitaine, Charles Richard et plusieurs autres officiers français ont entrepris la curieuse étude de ce petit peuple montagnard.
M. Aucapitaine s'adonne depuis longtemps à des recherches fructueuses sur les populations algériennes. On lui doit surtout de précieux renseignements sur le langage des Kebailes ; M. Charles Richard a composé sur le môme peuple plusieurs ouvrages dont la lecture est fort attrayante; M. Devaux a mis au jour sur les tribus du Djerdjera un livre fort instructif qui captive depuis le commencement jusqu'à la fin; ce n'est pas là un fait assez commun pour qu'on ne lui en sache pas gré.
Son ouvrage n'est pas l'œuvre d'un de ces voyageurs qui dépeignent souvent ce qu'ils ont à peine entrevu, mais l'ouvrage d'un écrivain consciencieux et savant qui décrit ce qu'il connaît depuis longtemps et n'avance pas un fait sans en être positivement sûr*
Cette fidélité, si difficile du reste à atteindre, a dû paraître moins laborieuse à M.Devaux qu'à tout autre; car l'auteur du nouvel ouvrage a vécu, en qualité d'officier du bureau arabe, de longues années dans la Kabylie, et a pu se pénétrer profondément du carac-
Ce qui frappe particulièrement dans la société kabyle, c'est la forme et la vigueur de ses institutions politiques. Cette vigueur s'explique par l 'espèce d'ordre hiérarchique qui a présidé à la formation de la société;— les Kebaïles ont des lois ou hanoun qui sont nettement formulées et qu'on observe souvent avec rigueur; au-dessous et comme interprète du code> vient la Djemaa, qui est à la fois une assemblée politique et une cour judiciaire; cette assemblée est toute puissante, elle décide de la guerre et de la paix, et frappe les criminels de ses arrêts ; après, et dans une situation souvent fort humble $ se placent les Amins ou chefs de village, fonctionnaires qui subissent directement l'influence de la Djemaa.
A côté de ces autorités diverses, il en est une autre, faible en apparence, mais forte en réalité ; nous voulons parler de celle des marabouts, qui ont conquis leur position à force de ruse et de patience; issus probablement des Maures chassés d'Espagne, les ancêtres des marabouts se dirent d'abord en butte à la haine générale, parce qu'ils osaient se présenter en guerriers; mais ils jugèrent bientôt que l'astuce est quelquefois une arme plus sûre qu'une épée, et prirent un autre caractère : ils s'adressèrent à la pitié des montagnards du Djerdjera, n'inspirèrent aucune défiance, car ils s'eHtourèrent du manteau de la religion; ils
tôre de ses habitants.
se plièrent, dans les premiers temps, aux conditions les plus humiliantes, pensant bien qu'un jour viendrait où ils pourraient relever la tête ; leur tactique réussit si bien qu'aujourd'hui leur puissance balance celle des Amins et parfois môme celle de la Djemaa : a C'est entre leurs mains que se prêtent les serments exigés pour se laver d'un crime, d'un délit, etc. Celui qui doit jurer s'approche du marabout; ce dernier lui entoure le cou avec un pan de son burnous et dicte la formule, qui est répétée mot pour mot par l'accusé. Quand le serment est prêté, le marabout retire son burnous et semble ainsi délier de la faute dont on était soupçonné. »
Malgré la conduite souvent honteuse de quelques marabouts, le peuple ne leur accorde pas moins, en général, une vénération très-grande : « Un marabout ne se bat pas, dit-on, c'est une femme. Qui de nous voudrait en tirer vengeance, en admettant qu'il se conduisît mal à notre égard ? »
Chez bien des peuples, la religion consiste en pures jongleries ; il faut, aux esprits peu éclairés, des figures pour les frapper ; les marabouts le savent et en abusent ; ils sont prodigues de talismans et de dessins cabalistiques, ils distribuent des amulettes, détournent au besoin les invasions d'insectes, mais plus aisément les fléaux qui commencent à disparaître, et commandent même aux éléments : « Il en est, dit M. Devaux, qui, ayant le secret des acides, donnent de petits papiers entièrement blancs, qu'ils recommandent de porter sous le vêtement et sur la chair pendant quelques jours, de sorte qu'au bout de ce temps, la chaleur du corp9 ayant fait ressortir l'écriture d'abord
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invisible, on est forcé de croire au miracle. » C'est ainsi qu'on fait usage, en Afrique, de l'encre sympathique !
On comprend que les marabouts derviches n'opèrent pas de pareils miracles sans avantages personnels; ils ont toujours la main ouverte à la générosité kabyle.
M. Texier, de l'Institut, raconte que la ville de Bougie fut témoin, en 1854, d'un prodige opéré par le marabout Sidi Rhamdan, enterré depuis cent ans à la porte de la ville. Alger souffrait d'une violente épidémie de choléra, et toute la campagne environnante était décimée. Une certaine nuit, Sidi Rhamdan, qui dormait profondément dans son tombeau, entend marcher sur les cailloux de la route : « Qui est là? Qui vient troubler mon sommeil à cette heure ? » criat-il d'une voix tonnante. Alors un monstre à pieds de vautour et ayant une tôle hideuse, s'approcha de la porte de la kouba, et dit: « Je suis le choléra; j'ai faim et je vais à Bougie. — Bougie est sous ma protection, répondit le marabout, et je t'ordonne de fuir au plus vite. » Ce que fit le choléra épouvanté. Les Arabes sont persuadés qu'ils le doivent à Sidi Rhamdan, le haut protecteur de la ville.
La prestation des serments est la source d'un de leurs meilleurs revenus. Comme ils président aux engagements les plus solennels, ils ne se font aucun scrupule d'en délier aussi les Kebaïles, si toutefois ceux-ci se présentent devant eux avec de bonnes pièces d'argent.
Le plus misérable môme de ces charlatans est entouré d'un saint prestige après sa mort, et son tombeau est pris à, témoin des serments. C'est aussi autour
de la kouba, ou dernière demeure des derviches, qu'on élève de préférence des gourbis et qu'on forme de nouvelles bourgades.
M. Devaux, dans son excellent ouvrage, passe en revue les mœurs, les coutumes, les institutions de cette curieuse nation kabyle, et fait, dans une deuxième partie, la description détaillée duDjerdjera, cette Suisse algérienne. — Ce n'est pas dans le court espace d'un résumé qu'il est permis d'entrer dans tous les détails d'un livre de cette nature; — on aimerait pourtant à suivre M. Devaux dans ses intéressants chapitres concernant la guerre, la condition des hommes et surtout celle des femmes ; on apprendrait que dans les montagnes du Djerdjera on achète une femme trois cents francs, et qu'on n'hésite pas toujours à s'en défaire lorsqu'on trouve un bon acquéreur; on saurait qu'à la naissance d'un garçon, la mère pousse des you! y ou! qui sont un signe irrécusable de sa grande joie, et que le mari remercie Allah en tirant un coup de fusil, tandis que, si le malheur veut que le nouveau venu soit une fille, la poudre ne parle pas et la mère se lamente sur sa mauvaise fortune ; — on trouverait des anecdotes piquantes qui ne sont pas toujours plus à l'avantage des femmes que des maris, et de curieuses réponses de Kebaïles qui seraient sûrement reçues favorablement par les dames françaises; — en voici une : un Français tient le discours suivant à un Kabyle : — Tu fais de ta femme ton esclave, tandis qu'elle devrait être ta compagne, tu la rabaisses et elle ne se fait plus scrupule de te tromper; en France, les femmes sont libres et généralement vertueuses. — Nous le savons bien, répondit le monta-
gnard, mais c'est que vos femmes sont des anges, tan* dis que les musulmanes sont de vraies diablesses.
Voici un autre fait qui donne une idée assez exacte de la condition des femmes en Kabylie :
Une femme de la tribu d'Aïth-Sinakil vient un jour porter plainte au kadi et reprocher à son époux de ne pas lui permettre d'aller chercher du bois et de l'eau j pour le service de la maison.
— Eh ! qui donc y va ? demanda le kadi.
— C'est notre âne.
— Tu dois t'estimer heureuse d'avoir un mari qui t'épargne une pareille fatigue, reprit le juge.
— Allons donc ! Je suis au contraire la plus malheureuse des femmes d'ôtre ainsi recluse.
Voilà donc les alternatives de la femme en Kabylie ! être employée aux plus pénibles travaux, ou être retenue prisonnière.