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LE BASSIN DU NIL ET LES GRANDS LACS ÉQUATOMAUX

Coup d'œil général sur les voyages entrepris dans cette région.

Personne n'ignore les efforts tentés depuis vingt ans pour la découverte des sources du Nil. Ge problème semblait tellement indéchiffrable que quelques personnes finissaient par se ranger à l'opinion d'Andréa de Bono, qui prétendait que le Nil Blanc était formé* non par un grand lac, mais par une infinité de ruisseaux éparpillés dans les environs de Gondokoro. Cette

opinion, peu conforme aux données généralement admises, a toujours été combattue par les géographes, La bonne foi de A. de Bono n'était pas directement mise en doute, mais on supposait, avec raison, qu'un voyageur forcé de rebrousser chemin et ne trouvant pas, d'ailleurs, devant lui une rivière assez large pour porter son embarcation, avait été involontairement amené à indiquer comme rapproché de sa dernière étape le mystérieux point qu'il cherchait.

En dépit donc des renseignements de A. de Bono, il valait mieux s'en tenir aux hypothèses précédemment émises. Suivant toutes probabilités, le Nil sortait de quelque lac situé dans les parages subéquatoriaux ; cette conjecture, qui devient à peu près une certitude, reposait, d'une part, sur une concordance unanime entre les géographes européens, asiatiques et africains, anciens et modernes, — et s'appuyait, de l'autre, sur les renseignements fournis par la plupart des voyageurs contemporains. Ainsi, l'opinion de A. de Bono se trouvait presque annihilée, parce qu'elle n'avait pour base qu'une simple supposition individuelle, tandis que l'opinion des autres voyageurs était fortifiée par la tradition historique et par une sorte d'accord universel.

L'acharnement que l'on a mis à découvrir les sources du Nil cache un projet d'une haute portée. L'Afrique n'a joui, jusqu'à présent, que d'une existence partielle. La civilisation s'y est, pour ainsi dire, promenée sur les côtes, elle ne s'est jamais avancée jusqu'au centre; eh bienl c'est précisément le but que l'on s'est efforcé d'atteindre en recherchant la té te du

Nil. Que cette immense artère sorte, comme nous

l'admettons sans peine, du lac Victoria, magnifique nappe d'eau dont les environs sont excessivement riches, voilà le nœud vital de l'Afrique trouvé ; — des relations s'établissent entre l'Égypte et le cœur du continent, des routes se tracent entre le lac Victoria et Mombaza ou Zanzibar (océan Indien). Tout s'anime, à la léthargie succèdent l'activité et la vie.

Le mouvement qui s'opère en Afrique est comparable à celui qui s'efFectue en Australie. Des deux côtés, on s'avance du nord au sud et du midi au septentrion. Les explorateurs s'y mettent au service de grandes idées et y travaillent au progrès de la civilisation. Quelques nègres australiens disparaîtront peutêtre devant le flot anglais, mais ils feront place aux colons européens et chinois, qui sauront au moins utiliser les richesses du pays. — Quant au nègre africain, en pénétrant dans le courant général, il rejettera .peu à peu les langes qui l'entourent et finira par conquérir le rang qui lui est dû dans la famille humaine.

L'ignoble trafic d'esclaves dont la région du haut Nil est le centre cessera dès que le commerce, facilité par les débouchés, s'introduira dans ces parages ; d'ailleurs, ayant le contrôle immédiat de ses concitoyens, l'Européen n'osera plus se livrer à cette traite honteuse.

- Us ont donc rendu de notables services à l'humanité, ces voyageurs qui, par leur courage et leur persévérance, ont exploré ce fleuve et le lac ou les lacs d'où il paraît sortir. Nous ne pouvons que les nommer ici; encore ne citons-nous que les principaux : c'est d'Arnaud, qui, dès 1840, remonte jusqu'à 4° 42' de latitude nord; — c'est le P. Knoblecher, qui s'est

avancé peu après jusqu'au 3 e degré; — Angelo Vinco, Andréa de Bono, Miani, qui ont atteint environ le 2 e degré et le 2 e degré et demi ; — c'est Vaudey, qui a péri, en 1854, victime d'une lutte avec les indigènes; — ce sont les frères Ambroise et Jules Ponce t, qui, intrépides chasseurs d'éléphants, ont parcouru, pendant plusieurs années, de vastes forêts, dédale inextricable de cours d'eau et de lacs; — c'est le docteur Peney, dont le voyage inspirait tant d'espoir et que les fièvres paludéennes ont enlevé en 1861 ; — c'est G. Lejean; — ce sont les PP. Giovanni Beltrami, Kircher, Morlang, Kaufmann, missionnaires aussi instruits que zélés ; — les Italiens Bolognesi et Antivari, qui ont surtout poussé leurs courses du côté du Bahrel-Ghazal, un des principaux affluents de l'ouest; — mesdames Tinné, que leurs goûts aventureux avaient fait prendre pour de dignes filles d'Albion, mais qui ont pour patrie la Hollande ; — J. Petherick, qu'on a cru mort un instant et qui est parvenu à Gondokoro, vers le môme temps que son compatriote Baker; — Heuglin, qui, après avoir parcouru l'Abyssinie et le sud de la Nubie, s'est avancé dans les parties occidentales du bassin du Nil Blanc, où il a perdu son compagnon le docteur Steudner ; — Schubert, qui vient de mourir aussi; — enfin Speke et Grant, qui arrivèrent à Gondokoro, sur le Nil Blanc, le 15 février 1863, après un immense voyage à travers bien d'autres espaces que le bassin du Nil, tout en ayant pour but principal, cependant, les sources de ce fleuve.

Les missionnaires Krapf, Rebmann et Ehrardt.

Le baron de Decken,

C'est probablement la recherche de l'origine du Nil qui engageait les missionnaires allemands Krapf, Rebmann et Erhardt, à quitter dès 1849 la côte orientale d'Afrique, pour accomplir dans l'intérieur du continent plusieurs grandes excursiorft qui ont dévoilé V existence de lacs immenses et des plus hautes montagnes africaines. Ces intrépides missionnaires produisirent, pour ainsi dire, par leurs découvertes, une véritable révolution dans les connaissances géographiques. . 11 est maintenant un fait hors de doute ; de spacieux lacs s'étendent au sud de Téquateur. L'existence d'une mer intérieure dans ces régions avait été soupçonnée par plusieurs illustres géographes : Ptolémée faisait naître le Nil dans trois lacs ; Aboulféda parle d'une espèce de mer qui pouvait, selon lui', avoir Su lieues de largeur; on a longtemps mis, sur nos cartes du xvu e et du xvin e siècle, un long lac Maravi.

Les missionnaires allemands dont nous parlons durent à leurs recherches actives la connaissance, un peu vague cependant, de vastes masses d'eau, qu'ils croyaient communiquer entre elles et ne former qu'un seul lac, nommé Ouniamési, rivai de la mer Caspienne en étendue; on apprit plus tard que ce sont quatre lacs distincts et qui portent les noms d'Oukérévé, de Tanganyika, de Rokoua et de Nyassa (c'est-àdire lac).

Les mômes voyageurs ont aussi fait connaître, les premiers, les monts Kénia et Kilimandjaro, gigantes-

ques sommets qui pourraient bien être les monta- » gnes.de la Lune des anciens. Le baron de Decken s'est élevé récemment sur la seconde de ces montagnes, et Va trouvée haute de plus de 6,000 métrés.

Le comte d'Escayrac de Lauture. — Brun-Rollet. Les Niam-niam anthropophages et hommes à queue.

En 1855 et 1856, une grande nouvelle agila le monde géographique. M. le comte d'Escayrac de Lauture, déjà connu par une remarquable excursion dans le bassin du Nil et dans les déserts voisins, formait le plan d'un voyage aux sources du Nil Blanc. La France saluait en lui le futur découvreur de cette tête mystérieuse du plus célèbre des fleuves. Doué d'une grande fermeté de caractère, ce savant distingué promettait à notre pays une gloire de plus, et à. la science une ample moisson de documents. Il n'en fut rien. L'expédition si chaleureusement acclamée fut arrêtée dès ses premiers pas en Afrique par un désaccord qui s'éleva entre les membres, peut-être trop nombreux, qui la composaient. Cet échec prouve, une fois de plus, qu'il faut attendre moins des commissions scientifiques que des voyageurs isolés.

A la même époque, Brun-Rollet, voyageur sarde, parcourait fructueusement le bassin du Nil ; il remontait le Keïlak, une des branches les plus considérables de ce fleuve, et se dirigeait vers l'ouest. Les renseignements qu'il nous a donnés sont d'un vif intérêt; les relations qu'il a pu recueillir de la bouche des Arabes font comprendre que le nom dcNium-niam est , celui de plusieurs tribus anthropophages . «CeshordeSj

dit-il, appartenant au dernier échelon de la race humaine, sont dominées par les superstitions les plus insensées. Leur roi ou chef est plus craint pour son pouvoir de devin et de sorcier que pour sa puissance. » Lorsque le chef est mort, on brûle son corps et l'on conserve précieusement sa graisse, considérée comme un merveilleux talisman. Les restes sont jetés dans une large fosse avec quatre prisonniers, auxquels on prend la précaution de couper les jambes, pour les empêcher, dit-on, de quitter leur service auprès de l'illustre défunt. Cette population cannibale, s'il faut en croire les indigènes des tribus voisines, préfère la chair humaine à celle des animaux, et se repaît des cadavres des malheureux attaqués de maladies.

Ce sont ces mêmes Niam-niam qui, d'après M. de Castelnau et plusieurs autres savants, étaient munis d'un appendice caudal. Aujourd'hui, il est avéré qu'un ornement en peau, singulièrement placé à l'extrémité de la colonne vertébrale, avait seul donné lieu à cette méprise. Notre ami, G. Lejean, a levé tous les doutes à cet égard.

On a dit, du reste, beaucoup trop de mal des Niamniam : quelques voyageurs très-sérieux les ont dépeints sous des couleurs assez favorables.

Burton et Speke : voyage aux grands lacs de l'Afrique centrale.

Le capitaine anglais Burton avait fait déjà, en \ 855, d'intéressantes explorations à l'extrémité orientale de l'Afrique, dans le pays des Somâlis, peuple de couleur noire, mais cependant d'un beau type caucasique; on les dépeint comme lâches et efféminés, adonnés, pour la plupart, à l'oisiveté; ils assiègent les caravanes de

leurs importunes et incessantes demandes : aussi les Arabes désignent-ils satiriquement le Somâl parla dénomination originale de pays de Donne-moi quelque chose. De cruelles maladies sévissent sur les Somâlis : M. Burton prétend que la petite vérole a pris naissance dans leur contrée.

Ce voyageur sagace et instruit voulut aller plus avant dans celte terre d'Afrique, dont l'intérieur mysérieux offrait à son courage et à son imagination un champ plein d'attrait : il s'adjoignit le capitaine Speke en 1857. Ces deux explorateurs s'avancent de Mombas côte orientale) vers l'ouest; ils arrivent au pays d'Ouniamési; ils voient enfin le lac Tanganyika, et ils apprennent qu'au lieu d'un grand lac, comme l'avaient cru les missionnaires, il s'en trouvait quatre, dont le plus occidental était sous leurs yeux. Leur excursion sur les rives et dans les îles de cette magnifique nappe d'eau contiennent des observations intéressantes : malheureusement ils eurent trop souvent à se plaindre du contact de populations astucieuses, cupides, féroces et d'une hideuse malpropreté.

Un des fléaux de ces régions équatoriales, ce sont les moustiques et une foule d'autres diptères. Le capitaine Burton fut tellement piqué par ces insectes, qu'il manqua en perdre la vue et l'ouïe : il resta malade et incapable de reprendre sa roule durant plusieurs mois; pendant ce temps, le capitaine Speke fit une excursion au nord et découvrit le lac Oukérévé ou Nyanza, qu'il appela naturellement Victoria, nom vénéré que les Anglais prodiguent à presque toutes leurs découvertes, et qui se trouve répété au moins deux cents fois à travers la géographie des cinq parties du monde.

C'est cette grande découverte qui l'engagea à entreprendre plus tard dans les mêmes régions, avec le capitaine Grant, une expédition qui est devenue un des premiers événements géographiques du siècle, et que nous allons raconter tout à l'heure.

Speke rejoignit Burton, qui regretta vivement de n'avoir pas contribué à cette belle exploration; et nous avons lieu de croire que les deux voyageurs, en revenant dans leur patrie, n'étaient pas liés d'une amitié aussi intime qu'à leur départ.

Speke et Grant à la recherche des sources du Nil.

Au printemps de 1863, il y eut encore grand émoi parmi les géographes : — deux intrépides voyageurs anglais, dont on n'avait pas de nouvelles depuis dixhuit mois, venaient d'arriver à Khartoum ; partis de Zanzibar, ils avaient, disait-on, franchi le centre de l'Afrique et découvert enfin les sources du Nil ; désormais cette question, en litige depuis tant d'années, tombait dans le domaine public ; plus d'entreprises importantes à accomplir; le Nil perdait de son mystère et montrait enfin sa tète sacrée.

Voilà ce que répétèrent alors les revues, les journaux et môme les sociétés savantes. Il fallut bientôt en rabattre. MM. Speke et Grant étaient bien, en effet, partis de Zanzibar ; ils avaient, il est vrai, fait un vaste et admirable voyage, parcouru les régions équinoxiales de l'Afrique, salué les grands lacs, revu cette sorte de mer intérieure baptisée du nom royal de Victoria ; ils avaient aperçu l'écoulement d'un fleuve considérable se dirigeant du côté du nord ; mais les

VOYAGES EN AFRIQUE!. m

spurces du Nil étaient-elles pour cela découvertes ? Malheureusement non ; le problème est, sans doute, sur le point d'être résolu, mais, de fait, il ne l'est pas encore, car, en négligeant de suivre un coude que fait le fleuve à sa sortie du lac Victoria (Oukérévé ou Nyanza), ils ont autorisé les attaques des géographes sur la valeur réelle de leur découverte. Qui nous assure, en effet, que le bras le plus important du Nil est celui qui prend naissance dans le lac Victoria? Qui peut nous affirmer que l'artère principale ne sort pas du lac Luta Nzighé, dont l'étendue n'est que très-vaguement déterminée et dont le volume d'eau est tout a fait inconnu? Je n'ignore pas que les sauvages ont été consultés et que, suivant eux, le cours d'eau qui se détache des rives septentrionales du lac Victoria, incline à* l'ouest, se raccorde pour ainsi dire au Luta Nzighé, et se courbe ensuite du côté du nord ; mais> en vérité, est-il permis d'ajouter grand crédit à des témoignages d'indigènes, témoignages d'une authenticité toujours très-douteuse ? Aurions-nous une opinion bien nette du cours de la Dordogne si, nous trouvant au fond de l'Auvergne et du Limousin, nous nous contentions simplement d'interroger les paysans du Cantal et de la Corrèze ? Assurément non. A plus forte raison, devons-nous nous mettre en garde contre les documents fournis par les érudits de Chopi et de Kidi.

Au reste, sans disserter plus longtemps, examinons de plus près les faits; suivons l'itinéraire des capitaine Speke et Grant.

Au mois d'octobre 1860, les deux voyageurs quittent Zanzibar, débarquent à Bagamoyo, et pénètrent dans l'Ouzaramo. Par une pente presque insensible, ce pays

s'élève jusqu'à environ 100 mètres au-dessus du niveau de la mer. De là, ils entrent dans l'Ouzagara, contrée riche, bien boisée, et revêtue de gras pâturages où s'ébattent une foule de ruminants et surtout de gracieuses antilopes ; ce territoire franchi, ils parcourent l'Ougogo et foulent ensuite le sol de TOuniamési ou Ounyamouézi {terre de la Luné). C'est une des plus remarquables régions de l'Afrique; on y voit des troupeaux considérables, des bois magnifiques et les cultures les plus variées. La population, qui partout s'harmonise avec la nature, y paraît heureuse, bien douée, peu réfractaire à la civilisation.

De là, marchant vers le nord, ils traversent le Karagoué, pays montagneux, coupé par des torrents limpides qui tombent dans le grand lac Victoria. Les vallées, généralement bien arrosées, nourrissent de nombreux troupeaux. On y rencontre également des champs bien cultivés, dont les principaux produits ' sont les haricots, les bananes, le tabac, les tomates et les cannes à sucre.

L'Ouganda, que les voyageurs visitent ensuite, est considéré par eux comme le jardin de l'Afrique équatoriale. Voilà à peu près la description qu'ils en ont faite : « La fertilité de cette contrée, disent-ils, est merveilleuse ; toutes les plantes y croissent. Les plus beaux arbres se pressent dans d'admirables vallées ; on voit d'immenses étendues de champs plantés de bananiers, dont les fruits sont la base de la nourriture des habitants. Comme en Europe, le café y est pris à titre de stimulant; les dattiers y viennent à l'état sauvage ; là encore, il est permis de vérifier la loi naturelle de l'influence directe du sol Bur la popula-

tion ; malgré le despotisme de leurs souverains, malgré les rigueurs des lois qui les gouvernent, les indigènes de l'Ouganda sont fiers de leur patrie; leur ambition, du reste, est restreinte; le désir d'une grande fortune ne les trouble jamais ; ils chérissent leur pays et se déclarent heureux ; un petit jardin, habilement cultivé, suffît aux besoins de toute une famille ; dans ce pays modèle, chacun, a-t-on dit, ressent une sorte de fièvre d'indépendance vis-à-vis des exigences matérielles de la vie.

« Une particularité remarquable de l'Ouganda, ce sont les collines coniques qui le couvrent et en font une sorte de taupinière dont les sommets s'élèvent à environ 100 mètres au-dessus du niveau de la plaine. Les cours d'eau disparaissent sous des fourrés épais ou sous le feuillage des arbres qui les jalonnent ; sur la pente des collines s'élèvent les habitations et les plantations ; leurs sommets sont couverts de hautes herbes *. »

À ce paradis africain succèdent des territoires tristes, monotones et très-pauvres. C'est là l'éternelle loi des contrastes. La végétation de l'Ounyoro est aussi maigre que celle de l'Ouganda est luxuriante et active. Il va de soi que le peuple s'en ressent. Les habitants de l'Ounyoro manquent à peu près d'intelligence ; ils traînent une existence languissante et inutile; la terre cultivée parviendrait évidemment à donner quelques produits ; mais l'indigence a jeté les sauvages dans un tel état de prostration, qu'ils sont incapables d'un travail suivi. Ayant beaucoup à faire, ils ne font rien. Le

i. Nouvelles Annales des voyages.

malheur se croise les bras. Ils vivent uniquement de quelques patates et de quelques fruits qui pendent aux arbres. Partout la misère morale est la conséquence de la misère physique.

Speke et Grant avaient hâte de quitter cette pauvre contrée. Ce ne fut pourtant qu'après plusieurs semaines de marche qu'ils en sortirent.

Avant de continuer à suivre les voyageurs dans la direction du nord, mentionnons l'importante excursion qu'ils firent au lac Victoria, précisément à l'en» droit même où un grand fleuve, le Nil sans doute, s'en détache. Ils ont décrit plusieurs fois l'impression qu'ils éprouvèrent à la vue de cette large artère cherchée depuis si longtemps, véritable Protée qui semblait fuir devant les investigations, et qui cédait enfin à leurs persistantes recherches.

Les explorateurs se souvinrent en ce moment de la France ; ils appelèrent cet estuaire canal Napoléon. Ainsi, le môme nom se trouve deux fois rappelé dans le bassin du Nil : à la source du fleuve par celui de Napoléon 111, à son embouchure par celui de Napoléon 1", dont le souvenir sera toujours vivant en Egypte.

Les eaux du lac Victoria s'élancent vers le nordouest; elles franchissent une chaîne de rochers granitiques et forment une cataracte d'un assez bel aspect, que Speke nomma chute de Ripon, en l'honneur du président de la Société géographique de Londres. Ensuite, le fleuve s'élargit, s'étend dans le pays d'Ounyoro et incline tout à coup brusquement du côté de l'ouest. C'est là que les voyageurs eurent la malencontreuse pensée de l'abandonner; au lieu de côtoyer ses rives, ils se dirigèrent vers le nord, en traversant les pays

de Kidi et de Madi. Ils assurent avoir retrouvé le môme cours d'eau à 40 lieues de là; mais, si celte conjecture a de très-grandes probabilités, ce n'est pourtant toujours qu'une hypothèse.

A peu de distance de l'endroit où il rejoignit le Nil, Speke reconnut sur la rive droite du fleuve le tamarinier sur lequel, en 1860, le voyageur italien Miani grava son nom. Désormais, les deux courageux explorateurs pénétraient dans des parages déjà bien décrits par Peney et Andréa de Bono. Ils descendirent le Nil, arrivèrent à Gondokoro, et gagnèrent ensuite la ville de Khartoum.

Voilà donc le résumé de ce mémorable voyage qui, non-seulement circonscrit, simplifie la question des sources du Nil, mais jette de vives lumières sur l'ethnologie, la faune, la flore et la topographie d'une grande partie du monde africain.

Le docteur Cuny. — La vertu au Kordofan.

Le docteur français Charles Cuny habita pendant longtemps l'Égypte ; il savait parfaitement l'arabe et connaissait à merveille les mœurs des indigènes du bassin du Nil. Il partit du Caire le 22 novembre 1857, pour aller visiter le Kordofan et le Darfour. Après avoir suivi le fleuve jusqu'au milieu de la Nubie, il s'enfonça dans le désert situé à l'ouest de la grande courbure du Nil, et arriva en 1858 à Obéid, capitale de Kordofan. Il se dirigea ensuite vers le Darfour, où il dut arriver au mois de juin. C'est là qu'il est mort. On croit, en général, qu'il a été tué par un fanatique.

Les notes laissées par ce voyageur ont été insérées

dans les Annales des voyages : nous les avons lues avec un très-puissant intérêt ; l'exposition nette, la lucidité tles appréciations nous font encore plus regretter la perte que la géographie et l'histoire naturelle ont faite dans ce savant explorateur. Les peuples qu'il étudia principalement, avec les Kababiches, sont ceux du Kordofan; il y a, dans les détails de mœurs qu'il rapporte, des faits si prodigieusement éloignés de la ligne de conduite des Européens, que nous renonçons à les répéter. On dirait que tout se passe là-bas à l'inverse de ce qui a lieu en Europe. Chez les Kababiches, une honnête femme est celle qui a le plus d'amants. C'est presque un crime que d'être fidèle à un seul homme ; on répudie donc sa compagne pour cause de fidélité. Un indigène, obligé de quitter sa demeure, se met immédiatement en quête d'un remplaçant. Si cet hôte privilégié montre trop de délicatesse, il devient l'ennemi le plus haï, le plus détesté; il sera certainement assassin^ par le mari si l'occasion s'en présente. Chez les mêmes montagnards, la polyandrie est en usage ; la femme peut avoir deux maris. L'un est riche, et l'autre, en général, un pauvre diable qui, ne pouvant payer la dot de la femme, a été d'abord écarté. Le riche achète; le pauvre économise, thésaurise, se rend ensuite auprès du mari, et demande le partage; on le lui accorde, mais suivant la somme qu'il apporte.

Il est bien d'autres faits, des plus curieux, que nous voudrions rapporter, si la plume ne s'arrêtait craintive devant de pareilles anomalies 1 11 y a, par exemple, une fête qu'on appelle néfir (en arabe, trompette, tambour), qui est le comble de la dépravation, et qui a pour but de combattre le dépeuplement national.

o Toutes ces histoires, dit avec raison le docteur Cuny, sont la honte de l'humanité, et cependant elles sont vraies et se passent à deux jours de distance d'Obéid, capitale du Kordofan, soumise à l'autorité prétendue éclairée des Egyptiens. »

Trémaux : voyage en Nubie. — Le Korosko. — Les cadavres du désert. — La ville de Khartoum. — Cruautés d'un pacha. — Exportation soudanienne. — Le prix des esclaves.

En 1848, un jeune architecte français formait, comme tous ses confrères, le projet d'aller vivre quelque temps avec le passé, ce grand maître du présent, sur le sol de Rome et de la Grèce ; il part, salue l'Italie; mais tout à coup, poussé par une passion plus violente de déplacement, il veut admirer les ruines pharaoniques et s'élance du côté de l'Égypte. Il parcourt cette autre terre classique de l'art, s'installe un moment à Karnak, et, le crayon à la main, relève ces splendides monuments disséminés sur les bords du Nil. Au sud de l'Égypte, il est un vaste pays qui captive d'autant plus les archéologues que peu d'entre eux ont osé affronter les difficultés que la nature y oppose aux entreprises scientifiques. Notre architecte, M. Trémaux, séduit par les descriptions que plusieurs touristes en ont faites, n'hésite pas à franchir les derniers confins égyptiens et à remonter le Nil.

Nous le retrouvons bientôt dans la basse Nubie, en plein désert de Korosko, oubliant, il est vrai, quelque peu le but principal de son voyage, l'architecture, mais se livrant à des études topographiques et climatologiques généralement fructueuses. C'est dans cet

affreux désert de Nubie qu'il rencontre, non sans une triste impression, de nombreuses tombes de voyageurs et des débris d'animaux, qui jalonnent, pour ainsi dire, la route suivie par les caravanes. Une remarque curieuse est celle-ci : la plupart des cadavres abandonnés dans le Korosko n'offrent pas, comme on pourrait le croire, des débris osseux ou des charpentes d'épines dorsales, supportant deux rangées de côtes blanchies : ce sont des corps entiers recouverts de leur peau et ayant conservé presque entièrement leurs formes naturelles. En examinant de prés ces tristes débris, M. Trémaux s'aperçut que, sous l'influence de l'atmosphère embrasée, les animaux étaient complètement desséchés et non décomposés. « Ces restes, dit le voyageur, ne répandent aucune odeur ; l'intérieur du corps, réduit en poussière, est emporté par le vent à travers les ouvertures des deux extrémités du corps demeurées béantes. Il ne reste plus dan9 l'intérieur de ces peaux qu'une partie de la charpente osseuse maintenue par elles. Ces cuirs avaient pris une telle consistance, un tel degré de solidité, que tous mes efforts pour les crever furent sans résultat. »

Après de nombreux incidents, dont un des plus désagréables pour notre compatriote fut la perte de la plupart de ses bagages, emportés par les flots du Nil, M. Trémaux entra dans la ville de Khartoum, assise au confluent des deux Nils. Il apprécie comme elle le mérite cette misérable reine du Soudan oriental, et flagelle avec raison les mœurs relâchées de ses habitants. Le jugement sévère porté par M. Trémaux sur cette cité, concorde en tous points avec l'opinion d'un autre voyageur très-autorisé, M. Lejean. Khartoum est

le point de mire de la lie des traitants européens, qui savent pouvoir impunément y commettre les actes les plus condamnables. Le vol, le meurtre, les razzias, ne sont que peccadilles aux yeux de ces hommes dépravés ; la cruauté est souvent leur passe-temps le plus cher. On cite, à ce sujet, des exemples de férocité inouïe de la part d'un Égyptien, l'un des habitants les plus célèbres de Khartoum.

Voici quelques traits des plaisanteries du Néron nubien : — un maréchal ayant blessé, en le ferrant, le cheval du pacha turc, ce grand personnage, pour punir le maréchal, le fit ferrer lui-môme. Un jardinier lui ayant apporté une pastèque trop dure, il lui fit casser sur la tête toutes celles du marché. Une femme ayant accusé un soldat de lui avoir volé et bu son lait, l'illustre pacha fit ouvrir l'estomac du prévenu pour s'assurer de la vérité. Un paysan vient se plaindre qu'un soldat lui a dérobé un mouton. Après l'avoir entendu : « Quel est ce chien, s'écrie le despote, qui m'importune pour un mouton? qu'on le mène au kadi. » Ce qu'il entendait par kadi (juge) était un gros canon toujours chargé dans la cour de son palais, et au moyen duquel le plaignant fut lancé dans l'espace.

Eh bien ! ces affreux exemples de cruauté se représentent encore de temps à autre ; il n'est pas rare de voir un maître faire torturer son esclave et jouir des diverses phases de son agonie. On ferme les yeux sur de pareils faits, comme jadis sur la prétendue justice des rois. S'il faut pourtant ajouter foi à des nouvelles parvenues récemment en France, l'état des choses, depuis quelques mois seulement, aurait considérable-

ment changé à Khartoum. M. Petherick, consul anglais, aurait eu assez d'énergie pour menacer de la rigueur des lois les négriers européens. Voilà qui est fort honorable ; mais le pauvre homme joue gros jeu. Les habitants lui pardonneront difficilement cet acte de justice.

M. Trémaux n'a jamais entrepris d'expédition du côté des sources du fleuve Blanc, mais il a consciencieusement exploré une partie de la Nubie méridionale,, et particulièrement les régions arrosées par le Nil Bleu et le Dender.

Son livre, qui résume ses impressions et ses observations, est d'un très-grand intérêt. Les faits y sont heureusement présentés ; des divisions nombreuses en rendent la lecture très-profitable. Spectacle merveilleux de nécropoles, considérations historiques, renseignements météorologiques, description des paysages, peinture des mœurs de la Nubie et de l'Abyssinie, tel est le sommaire général de ce bel ouvrage, qui captive constamment. On peut chaudement en recommander la lecture à ceux qui, voulant entreprendre un voyage dans le bassin du Nil, souhaitent d'avoir une idée exacte des hommes et des choses. On trouve, par exemple, dans ce livre, une liste détailllée des produits de l'exportation soudanienne, et, comme une des principales branches est le hideux trafic de marchandise humaine, M. Trémaux parle d'abord du commerce des esclaves. Les femmes esclaves se divisent en trois classes : les comdci, au-dessous de onze ans; les cédàci, de onze à quinze ans, et les balek, au-dessus de ce dernier âge. Ce sont les cédâci qu'on estime le plus. La vente se traite, soit dans les magasins, soit à domi-

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cile, soit à l'encan au bazar. L'esclave est promenée . presque nue, et, si elle a eu la petite vérole, elle est sûre de trouver rapidement un acquéreur, car cette maladie est souvent mortelle. Le prix des esclaves mâles est moins élevé que celui des femmes; c'est exactement le contraire en Amérique. Parmi les produits du commerce, il faut signaler, au premier rang, la gomme, les plumes d'autruche, le bétail, la poudre d'or, le séné, le tamarin. D'autres articles se consomment sur place : tels sont le coton, le beurre, les dattes, etc.

G. Lejean : voyage au Nil Bleu et en Abyssinie.

M. Guillaume Lejean, qui avait déjà fait un remarquable voyage au Nil Blanc, vient de pénétrer, par le Nil Bleu, dans l'Abyssinie, la région africaine qui a vu peut-être, dans ce siècle, le plus d'éminents voyageurs français : Antoine d'Abbadie, Th. Lefebvre, Rochet d'Héricourt, Ferret, Galinier, etc., etc.

Il s'est avancé par le SennSir jusqu'à Gondar. Ses dernières lettres, datées de 4863 et de 1864, rendent compte de ses impressions de voyage et éclairent sur bien des points la science. Il dépeint le pays comme très-favorable au commerce. Gondar se trouve, en effet, sur la route de toutes les caravanes qui, du Godjam et des pays galla, se rendent, soit au Caire, soit à la mer Rouge ; elle est à la portée de tous les centres de produits de l'Abyssinie, et domine la magnifique plaine de Dembéa, qui lui assure un approvisionnement continuel. Cette capitale compte de nombreuses églises chrétiennes : la principale est môme construite

avec un certain goût; car il y a un art abyssin, qui n'est dépourvu ni de finesse, ni d'imagination ; l'imagination surtout y brille. M. Lejean a vu une sorte de tableau représentant le passage de la mer Rouge par les Hébreux; tout s'y trouve, Moïse et ses compagnons, d'un côté, Pharaon et les Égyptiens, de l'autre ; tout y est, sauf la chronologie ! L'artiste, en homme ingénieux, a jeté entre les deux troupes ennemies un brouillard épais indiquant une fusillade bien nourrie. N'est-il pas permis aux peintres de commettre quelques peccadilles historiques?

L'Abyssinie est une des contrées les plus pittoresques du monde : on l'a surnommée la Suisse de V Afrique. De hautes montagnes, des cascades, des lacs, des forts sur des rocs inaccessibles, des collines couvertes de beaux arbres, en varient magnifiquement le paysage. Sa population est un mélange de toutes sortes de nations : les Abyssins proprement dits sont noirs, mais ont les traits de la race blanche ; les Gallasont rouges; il y a aussi de véritables nègres.

Notre cher compatriote a rencontré à l'est du lac Dembéa, à Débra-Tabor, le célèbre empereur d'Abyssinie, Théodore. Il nous le dépeint comme un grand homme, encore barbare, mais plein d'enthousiasme, ayant deux passions : les femmes et la procédure. Jour et nuit, cet illustre justicier dicte des arrôts; le cri derDjàn-ho! Djân-ho! retentit sans cesse. C'est le haro des anciens Normands, le cri des plaideurs qui viennent prendre rang.

Le Salomon abyssin ne reste jamais en défaut. Un assassin lui est amené ; le misérable est un malin compère et veut éblouir la justice.

— Pourquoi as-tu tué? lui demande le Négus.

— - Je ne sais pas : c'est le diable qui est entré en moi.

— Voilà, s'écrie Théodoré, un diable bien indiscret ; je ne vois qu'un moyen de l'expulser. Qu'on coupe la té te à ce brave homme!

Une autre anecdote, et co sera tout : lors du rétablissement de l'ordre (1853), le Négus fit une proclamation ordonnant que chacun revînt à sa profession première (le pays était couvert de soldats-bandits). Les gens de Tisva, dans le Foggara, les plus méchants drôles de l'Abyssinie, trouvèrent l'occasion bonne pour rire aux dépens de la proclamation ; ils vinrent auprès de Théodore.

— En vertu de vos ordres impériaux, gracieux souverain, nous demandons à exercer notre profession héréditaire.

— Laquelle?

— Voleurs et coupeurs de route.

— Et vous la pratiquez toujours?

■ — Nous n'en avons pa> d'autre.

— C'est bien, je vous pardonne le passé; mais je vais vous donner des bœufs et des charrues ; vous allez devenir d'honnôtes laboureurs.

— Jamais!

— Vous ne voulez pas ?

— Non !

— C'est bien; allez.

Ils partirent. La plaisanterie leur semblait des plus spirituelles; le Négus pensa autrement; il les fit suivre par des carabiniers, excellents tireurs, qui rendirent leur nombre infiniment moins considérable.

Ce célèbre empereur abyssin se croit sérieusement appelé à conquérir la moitié du mondé.

Nous tenons de bonne source qu'un de ses envoyés s'est rendu ou \a se rendre à la cour d'Alexandre U, porteur de considérations de la plus haute gravité, tendant au partage de la terre entière au profit de TAbyssinie et de la Russie l

Le Charlemagne des noirs ne désespère pas d'étendre ses limites jusqu'en Europe. Fortifions nos frontières I

Notre compatriote a été constitué, suivant l'usage du pays, prisonnier d'État, en arrivant auprès de l'empereur; il a môme été mis aux fers; mais, effrayé de cette audace envers un vice-consul de France, le gouvernement abyssin Ta relâché presque aussitôt, et M. Lejean a pu gagner son poste de Massaoua, sur la mer Rouge.

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