LE SAHARA, LE SOUDAN
Duveyrier, Richardson, Barth, Overweg.
Traversons le Sahara, où l'un de nos jeunes et hardis compatriotes, Henri Duveyrier, vient de faire une exploration féconde en renseignements curieux et précis; — entrons, avec d'autres infatigables voyageurs, dans les territoires inhospitaliers de l'Afrique centrale.
C'est à l'initiative d'un homme de haute valeur, et dont le nom était déjà bien connu des géographes, à J. Richardson, que l'on doit le projet d ; un voyage très-remarquable, commencé, en 1850, à travers la Sahara et le Soudan : aussi fut-il le chef officiel de cette expédition. Les deux autres savants qui l'accompagnèrent étaient les jeunes docteurs allemands Henri Barth et Adolphe Overweg.
Après une longue attente, que les docteurs Barth et Overweg employèrent à des recherches scientifiques dans les montagnes voisines de Tripoli, on se mit définitivement en route pour le sud, le 23 mars 1850. Les voyageurs traversèrent d'abord des déserts où la végétation apparaissait encore çà et là. « Toute cette partie de l'Afrique, rapporte Richardson, peut être comparée à un archipel dont les îles sont séparées par des bras de mer de différentes largeurs. » Plus les explorateurs avancent, plus le pays devient stérile et monotone ; à des journées très-chaudes viennent souvent succéder des nuits froides et humides ; le souffle brûlant du simoun, emportant avec lui des nuages de poussière, gêne considérablement la marche de la caravane. « Les chameaux et les hommes étaient dispersés çà et là, et se traînaient lentement, sans paraître avancer ; aucun bruit ne se faisait entendre ; personne n'avait la force de parler, encore moins de chanter, et le pas de tant d'hommes n'éveillait aucun écho dans cet immense désert de sable. Des flots d'une poussière rouge, jaune, éblouissante, s'élevaient autour do nous en tourbillons qui se renouvelaient à chaque pas; par moment s'étendaient de grandes taches noires d'une végétation étouffée en naissant. Chaque objet,
grossi par les vapeurs qui l'entourent, varie et change à nos yeux; la chaleur et le balancement du chameau nous donnent un léger vertige, et les objets qui nous environnent semblent flotter dans une brume épaisse, comme ces paysages que nous retrace un rêve. C'est l'ivresse du désert, qu'il faut avoir éprouvée pour pouvoir s'en faire une idée. » Cette ivresse n'est autre que le ragîe, hallucination étrange à laquelle nous consacrons plus loin une description spéciale.
Les voyageurs demeurent quelque temps à Mourzouk, et se dirigent à l'ouest, du côté de Ghât; ils rencontrent sur leur route le Kasar-Janoun, ou la citadelle des Génies, masse colossale de rochers présentant à peu près la forme d'un antique château hérissé de tours gigantesques; la crédulité des habitants fait de ce sin*gulier assemblage de rocs le repaire des démons et des esprits malins de toute la contrée; malheur à celui qui oserait tenter d'en parcourir les sombres couloirs ! Néanmoins, une forte rémunération fit évanouir tous les scrupules d'un indigène, qui consentit à servir de guide aux docteurs Barth et Overweg ; mais la pénible excursion faillit être fatale au docteur Barth, qui, épuisé de fatigue et de faim, fut obligé de boire son propre sang pour échapper à la mort.
Les trois savants arrivèrent enfin à Ghât, ville peuplée de Touaregs avides et rapaces; ils se dirigèrent ensuite du côté d'Aghadès, à travers un pays complètement désert, où ils furent souvent en butte aux attaques de tribus de brigands. Le docteur Barth se sépara momentanément de ses compagnons, et alla seul visiter la ville d'Aghadès, capitale de l'Ahir ; il. parcourut de vastes plaines fréquentées par ces hôtes dangereux
que les Arabes appellent, dans leur langage figuré, les pères du désert, nous voulons dire les lions. Barth en aperçut plusieurs, étendus nonchalamment à l'ombre des fourrés.
Séparation des trois voyageurs. — Mort de Richardson
et d'Overweg.
Le H janvier iSoi, Richardson, Barth et Overweg résolurent de se séparer pour explorer en tous sens le Soudan; cet adieu, pour l'un d'eux, devait être éternel.
Richardson dirigea ses pas vers l'est; il s'arrêta à Zinder, dont les maisons sont infestées de lézards et de chats; comme il n'y a pas de rats ni de souris, les chats s'en prennent aux poules, et sont, avec les hommes, leurs plus cruels ennemis. Son journal donne des détails intéressants sur la population, sur le commerce des esclaves, qui est la principale occupation des habitants de l'endroit. Il se met en route pour Kouka, cette capitale du Bournou, qui s'élève à peu de distance du lac Tchad ; mais il conçoit de tristes près-» sentiments, ses forces s'affaiblissent, ot son âme, autrefois si vigoureuse, se laisse émouvoir par un songe : il avait rûvé qu'un oiseau descendu du ciel s'était posé sur une branche d'arbre, et que, cette branche s'étant brisée, l'oiseau était tombé à terre. Sous le coup d'une vive impression, Richardson consulta un indigène qui se faisait passer pour devin : il lui fut répondu que le Bonge signifiait mort prochaine. Les terribles chaleurs équatoriales contribuèrent à son prompt dépérissement ; il voulut néanmoins continuer ses excursions.
Arrivé à Ungurutua, il comprit que la vie allait lui échapper; il donna ses dernières instructions, puis il se leva en se soutenant sur le bras de son interprète, poussa trois profonds soupirs, et expira sans agonie. Ainsi mourut, le 4 mars 1851, l'estimable et savant chef de cette mission scientifique. — On peut facilement concevoir la douleur que ressentirent Barth et Overweg ; le docteur Barth se rendit immédiatement à Ungurutua pour sauver les papiers de Richardson, et recommanda la tombe de son infortuné compagnon aux soins de quelques habitants.
Overweg fut le premier Européen qui navigua sur les eaux du fameux lac Tchad; il se proposait d'en explorer les rivages, mais des guerres qui divisaient les peuplades de l'est ne lui permirent pas de se rendre dans les parties orientales. Il fit de fructueuses excursions dans le pays des Fellatah, et ne trouva pas sans étonnement, sur sa route, un village presque entièrement peuplé d'aveugles. Pendant ses voyages, il eut à lutter non-seulement contre un climat affreux, mais contre les craintes puériles des habitants ; néanmoins il parvint à triompher des difficultés et à enrichir ses papiers de notes curieuses : il assista à des fûtes bizarres, où il vit des éléphants danser sur la corde, avec presque autant d'adresse que nos meilleurs acrobates. Overweg ne devait pas résister longtemps au climat délétère de cette contrée : la saison pluvieuse et les fièvres qu'elle engendre le forcèrent de rester à Kouka ; une maladie, qui paraissait au commencement devoir céder, s'aggrava, et, s'apercevant que tout allait finir pour lui, il voulut, avant de mourir, revoir un charmant endroit baigné par les eaux
de ce lac qu'il avait naguère exploré. Il se fît donc transporter à Maduavi, où il rendit le dernier soupir, le 27 septembre 1852. 11 avait à peine trente ans.
Voyage de Barth à Timbouctou. — Rencontre de Barth
et de Vogel.
Désormais l'espoir de la mission reposait uniquement sur Barth. La mort de ses généreux compagnons n'ébranle pas ses résolutions ; il ne semble plus penser à lui, mais à la noble tâche qu'il s'est imposée : il a déjà plusieurs fois affronté les plus grands dangers, il franchira les contrées les plus inhospitalières du Soudan, et ira à Timbouctou. Il entre enfin dans cette reine du désert le 7 septembre 1853, et confirme sur presque tous les points les opinions émises par Caillié, dont on avait un moment soupçonné la véracité. Mais tout à coup le bruit de sa mort se répand en Europe ; ses amis, ses parents, déplorent déjà sa perte. Heureusement la nouvelle était fausse, le docteur Barth allait bientôt revoir sa patrie. Il rencontre sur son passage, à Bundi, endroit à peu près situé à 350 kilomètres à l'ouest du lac Tchad, le docteur Vogel, qui, entraîné par son goût pour la science, parcourait aussi le Soudan. Il y avait deux ans que Barth n'avait pu presser la main d'un Européen. Ces deux hommes, qui ne se connaissaient pas en Allemagne, se serrent amicalement la main loin de leur patrie : les intrépides voyageurs se vouèrent un cordial attachement. Le docteur Barth franchit le désert en ligne directe ; il entre dans Tripoli, qu'il avait autrefois quitté avec Richardson et Overweg ; il touche le sol de l'Europe, et se jette dans les bras de ceux qui le croyaient à jamais perdu.
m PEUPLES ET VOYAGEURS.
Explorations du docteur Vogel. — Beurmann, sa mort.
On a malheureusement peu de renseignements sur les découvertes du docteur Vogel ; pourtant nous avons de lui quelques précieuses communications sur la nature de l'Afrique centrale. « C'est réellement une terrible région, a-t-il écrit dans une de ses lettres ; celui qui croirait y rencontrer l'abondance tropicale serait bien désappointé. Dans l'espace de cinq semaines, je n'ai pu, avec tous les soins possibles, réunir que soixante-quinze plantes différentes ; il n'y a pas un arbre, pas un buisson qui ne soit hérissé d'épines. » Le soleil brûle les plantes, et le thermomètre s'élève souvent au-dessus de iOO degrés (Fahr.). La faune des environs du lac Tchad, que Vogel explora, est des plus variées; mais elle compte surtout des animaux nuisibles; les rives marécageuses du lac sont infesté.es de moustiques; Vogel rapporte qu'il se trouvait dans l'obligation de faire allumer de grands feux pour se garantir de ces insectes ; d'innombrables lézards semblent avoir été placés par la Providence pour devenir les destructeurs des mouches, un des plus grands fléaux du pays ; les arbres sont couverts de caméléons, la terre de fourmis et de termites qui dévorent toutes les étoffes; des scorpions, des serpents venimeux, des crocodiles, des crapauds énormes, ayant souvent plus de quatre pouces de diamètre, abondent dans cette région ; les buffles y sont presque aussi à craindre que les lions et les léopards.
Vogel parle de l'étrange luxe des dames noires et de leurs singulières parures. l& graisse et le beurre, que
les Africains considèrent comme l'accessoire indispensable d'une élégante toilette, forment sur leur tète une espèce de casque de dragon. Parfois elles préfèrent entourer leurs cheveux d'une couche épaisse de la môme substance, et les faire tomber en papillottes assez semblables aux copeaux de nos menuisiers. Ces ornements ne sont pas leurs seules parures : elles se peignent les dents de devant en rouge, et les dents canines en noir; selon l'expression originale de Vogel, leur bouche présente alors l'aspect d'un échiquier. L'indigo joue aussi un grand rôle dans la toilette des dames du Soudan : il n'est pas rare de voir des femmes presque entièrement teintes en bleu.
Le docteur Vogel continuait ses voyages, qui devaient servir de complément à ceux de Barth ; mais le bruit de sa mort se répandit bientôt. Il n'est que trop avéré aujourd'hui qu'il a péri, en 1856, victime de la férocité du sultan de Ouadây. — M. de Beurmann, parti de Benghazy dans l'intention de recueillir les papiers de son compatriote, et des renseignements précis sur ses derniers moments, traversa le Fezzan en 1862, et arriva au Bournou, où il fut très-bien accueilli par le sultan; malgré les sages conseils de celui-ci, qui lui disait de se défier du perfide roi son voisin, il se mit en route pour le Ouadây; mais à peine était-il arrivé sur les confins de ce royaume, qu'il fut assassiné, sans doute par des émissaires du lâche prince qui avait déjà sacrifié l'infortuné Vogel.
Le docteur Baikie sur la rivière Bénoué.
Continuons à suivre les explorateurs dans leurs périlleuses entreprises à travers le Soudan; examinons maintenant les importantes découvertes que Ja science a faites sur le Niger inférieur et la Bénoué.
Dès 1854, le docteur Baikie, à bord du bâtiment anglais la Pléiade, visita le Niger ou Kouara, qu'il a revu bien des fois depuis : grâce à des principes hygiéniques scrupuleusement suivis, il échappa au climat insalubre de l'embouchure de ce fleuve; son équipage était principalement composé de nègres, qui pouvaient supporter plus facilement que les Européens les chaleurs équatoriales, et M. Baikie n'hésite pas à attribuer le succès de son entreprise à Cette prudente disposition. Il remonta le Niger au milieu de populations qui se montrèrent rarement hostiles, et entra dans la rivière Bénoué, qui devint le centre de ses explorations. Il rencontra des tribus semi-aquatiques, qui vivent presque entièrement dans l'eau à l'époque des inondations, et confirma ainsi l'exactitude des relations de Richard Lander. Le docteur Baikie abandonna momentanément la Bénoué et visita les territoires voisins ; tout en se livrant à ses études astronomiques et topographiques, il nous donne un curieux exemple de l'esprit crédule des naturels, qui, le voyant entouré d'instruments de physique, le prenaient pour un sorcier ou une divinité infernale.
Le ragle ou hallucination du désert.
L'imagination, qui enfante de si admirables productions; l'imagination, cette mère de la poésie et de ces souhaits si pleins de charme qui nous éloignent de la triste réalité pour nous faire entrevoir de douces illusions, nous jette parfois dans d'incroyables erreurs, lorsqu'elle domine nos autres facultés.
Débordée, elle n'est plus capable d'apprécier sainement les choses : tout alors grandit, tout augmente, tout prend une forme extraordinaire. Combien de fois, sous l'empire de la crainte, l'homme croit apercevoir l'objet qu'il redoute! Le silence de la forêt, seulement interrompu par le bruit du vent qui fait courber le sommet des arbres, excite la terreur de l'esprit timide qui croit entendre le hurlement des loups et distinguer à chaque moment des êtres malfaisants. Que de fois avons-nous pris le sifflement de la tempête pour les cris de désespoir d'un malheureux, l'ombre gigantesque d'un arbre pour celle d'un démon agitant d'énormes bras! Toutes ces fictions sont peu connues dans les villes, où les esprits sont habitués de bonne heure à la réalité -, mais, à la campagne, l'imagination simple du paysan se laisse frapper par le moindre bruit. 11 rentre tout tremblant dans sa chaumière, et assure qu'un revenant lui est apparu; il prend parfois une vapeur blanche qui entoure mollement le tronc nu d'un vieil arbre, pour un fantôme enveloppé de son linceul.
C'est ainsi que le voyageur qui marche nuit et jour au milieu d'un désert sans fin, est presque toujours le
m PEUPLES ET VOYAGEURS.
jouet d'une hallucination bizarre, que les Arabes appellent le ragle. Un savant bien connu, M. d'Eseayrac, a donné, dans son voyage au Sahara et au Soudan, d'intéressants détails sur le ragle des Arabes.
La fatigue accable celui qui traverse le désert, le sommeil le presse ; il avance, veut se dompter et ne point soumetlre sa volonté aux exigences de son corps ; ses yeu\, qu'il tient forcément ouverts, demandent du repos ^tousses sens, émousséspar la veille, exigent un moment de calme : il ne peut rien accorder a la nature, et le ragle s'empare de lui. Ses idées commencent à perdre de leur netteté; mille sentiments divers traversent son esprit ; il recherche en vain la pensée qu'il vient d'avoir; pourtant il parle, il marche, mais le trouble n'en continue pas moins ses effets.
En vain on a recours à l'eau fraîche, si propre à dissiper les vapeurs de l'ivresse : les hallucinations nous obsèdent, nous accompagnent sans cesse. L'horizon semble se mouvoir, se rapprocher et s'éloigner tour à tour, la terre s'élever dans le ciel. Parfois la voûte céleste est une gaze dont les mailles se resserrent et s'agrandissent ; la vue est si profondément affectée que les objets les plus rapprochés restent invisibles. Le voyageur voit un mur lui barrer le passage, il le traverse; un autre se présente, il le franchit, pour en retrouver plus loin un semblable.
On ne saurait énumérer toutes les aberrations qui s'emparent de l'esprit de l'homme : le jour, l'éclatante lumière occasionne le ragle ; la nuit, l'obscurité n'est jamais complète, l'horizon rougeâtre reflète sur toute la nature une lueur indécise, les yeux se fatiguent à chercher dans une demi-obscurité la véritable forme
des objets que les ténèbres enveloppent de leurs mystérieuses transformations. Les rocbers prennent des dimensions singulières et presque formidables; les grandes herbes, dont l'ombre s'étend sur le sol, donnent lieu à des fictions surprenantes : un précipice paraît béant sous les pas de l'infatigable dromadaire, une personne aux bras gigantesques se dresse à côté du chemin, une rangée de bataillons se déroule sur le bord de la route. Le simoun, ce vent impétueux du désert, froisse les unes contre les autres les herbes desséchées : le voyageur qui est soumis aux hallucinations, croit entendre une musique bizarre et fantastique ; les gémissements du simoun sont pour lui une sorte de mélodie infernale qui prend les tons les plus aigus et les plus bas.
Nous pouvons avoir à peu près l'idée du ragle lorsque, dans une voiture roulant bruyamment sur des cailloux, nous nous plaisons à nous rappeler les chants qui viennent de nous impressionner. Notre imagination nous transporte-t-elle dans un de ces sanctuaires pieux où la musique élève l'âme des fidèles, il nous semble saisir les notes mélodieuses de l'orgue; les cahots de la voiture nous procurent à chaque instant de nouveaux accords; l'illusion est si complète qu'au moment de l'arrivée nous regrettons celte douce symphonie.
Puisque nous avons des hallucinations au milieu des hommes, où tout est dégagé du voile mystérieux de la nature, il n'est point étonnant que le spectacle grandiose du désert nous jette dans de profondes illusions : des plaines interminables s'étendent devant le voyageur, rien n'attire spécialement les regards;
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l'horizon est toujours le même ; le ciel ressemble à la terre par sa monotonie; point de nuage que l'œil puisse suivre; l'immensité règne de tous côtés.
L'Arabe, qui est presque toujours la victime de ces pénibles hallucinations, est porlé par le chameau, ce vaisseau du désert, avec le mouvement régulier de la vague de l'Océan. Ses nerfs sont excités par les privations; il ne dort presque jamais, il passe des journées entières sans prendre de nourriture ; il est aussi inébranlable que le désert.
Si toutes ces circonstances sont les principales causes du ragie, nous devons être assurés d'un point : c'est que les hallucinations auxquelles l'Arabe est soumis n'apparaîtront jamais dans nos contrées civilisées.
GUINÉE ET SÉNÉGAMB1E.
Le lieutenant Guillevin. — Royaume de Dahomey. Le roi Guézo. — Une fête sanglante. — Les amazoûes. Divers voyages : P. du Chaillu, etc.
Les voyages n'auraient-ils que le seul avantage de nous faire apprécier notre pays à sa juste valeur, qu'il serait utile d'en entreprendre. Combien de fois, en lisant les descriptions pompeuses que Ton se plaît à faire des contrées chaudes, avons-nous regretté de ne pas jouir de toutes leurs merveilles! 11 nous semblait que la patrie de notre pensée était là-bas plutôt qu'ici, et que
VOYAGES EN AFRIQUE. 2'iî5
le séjour des voluptés terrestres devait se cacher à l'ombre des pamplemousses et des sycomores, sous quelque ciel du midi.
La vérité est loin de tous ces rêves. Les contrées équinoxiales sont presque toutes un foyer de maladies terribles; l'air parfumé qu'on y respire recelé trop souvent la mort; la végétation luxuriante qu'on y voit est moins le paradis des hommes que celui des bôtes féroces et des reptiles. Quant aux habitants, ils y sont presque toujours indolents, sanguinaires, cruels jusqu'au raffinement, et parfois anthropophages. Heureuses donc les zones intermédiaires ! Comme la médiocrité de la fortune, elles ne connaissent ni les grandes misères, ni les grandes richesses.
Qu'on demande, par exemple, au lieutenant Guillevin, qui s'est assis à côté du terrible roi Guézo, dans le pays de Dahomey, qu'on demande à ce courageux voyageur ce qu'il pense de ces contrées équinoxiales si merveilleusement dotées de toutes les splendeurs de la nature; il n'hésitera guère, je crois, à répondre que, si notre vieille Europe a moins de produils naturels, elle possède, somme toute, plus de vraies richesses, plus de vrai bonheur.
Jusqu'à présent, les curieuses explorations de M. Guillevin ont eu peu de notoriété. Évidemment elles méritaient davantage. N'assiste pas qui veut, en spectateur paisible, aux saturnales des Dahomiens; n'est pas admis qui le souhaite & contempler les femmes et les amazones du roi Guézo. Voici du reste les Iraits principaux du voyage de M. Guillevin, dont la relation a paru en grande partie dans les Annales des Voyages.
Sous la sauvegarde du pavillon français, notre compatriote s'aventure dans le royaume de Dahomey, qui n'est autre, on le sait, que cette côte des Esclaves de si triste mémoire. Légalement, le commerce des noirs est aboli, et pourtant, en dépit du principe établi, le premier individu qu'il rencontra fut le cherchât, pourvoyeur en chef de tous les négriers, et spécialement chargé d'offrir aux étrangers les prisonniers capturés par le roi Guézo. Le cherchar ouvre son âme au nouveau venu et se plaint amèrement de la manière d'agir des Européens à son égard ; il accuse, le pauvre homme! les Anglais d'une philanthropie outrée, et prétend qu'à tout prendre, ses meilleurs clients sont encore les Yankees eux-mêmes.
Après avoir fait une visite à l'arbre fétiche, aux chauves-souris et aux serpents sacrés, M. Guillevin s'arrête à Cana, qui est la troisième ville du royaume de Dahomey et le Versailles d'Abomey.
Le roi Guézo y possède une résidence et s'y divertit à sa manière. Il y donne des réjouissances dans lesquelles le bruit du tam-tam se môle toujours aux cris des victimes.
Par une bonne fortune que beaucoup de personnes ne lui auraient certes pas enviée, notre voyageur fut témoin d'une de ces lugubres cérémonies; il assista à la belle Tête d'En nah ek begh.
En entrant sur la place du palais, il voit attachées à des poteaux six tètes humaines fraîchement coupées; mais ce n'est là, pour ainsi dire, que l'affiche du spectacle. Un peu plus loin, il distingue le roi Guézo assis sur un sofa de velours cramoisi, trônant sous un dais luxueux, et promenant avec orgueil ses regards sur
son brillant entourage. A droite et à gauche, sont groupées les femmes du monarque, les princes et les princesses du sang, et, rangées dans le meilleur ordre, une trentaine de femmes troubadours, chargées de célébrer les hauts faits hisloriques du Dahomey et la puissance du plus grand potentat du monde, l'illustre Guézo. Personne, du reste, ne manque à cette fête, pas même un personnage très-occupé, le toonoonoo, principal eunuque du royaume. Quant aux amazones, revêtues de pagnes bariolés, elles forment la haie et entourent le cortège royal; elles ont le jarret tendu, l'œil fier; à leurs mains brillent une carabine et un glaive.
Devant le trône, on dépose dans des calebasses de nombreux crânes de rois; on les place autour d'un petit monticule qui recèle la tête d'une victime sacrifiée la veille. Au centre de la cour intérieure, se dresse une tente ornée de calebasses également remplies de têtes humaines. Un Dahomien à l'air féroce se tient auprès et porte un étendard blanc, sur lequel est peint, en guise d'armoirie, une cruche couverte d'un crâne. Partout l'image de la mort, ne rappelant aux yeux de ces populations dégradées que des victoires ignobles remportées sur les nations voisines.
Le prélude de la cérémonie ressemble à la promenade traditionnelle des toréadors dans le cirque. Les cabocers et les ministres, au nombre d'environ soixante, armés de cimeterres, d'épées et de massues, défilent devant le roi, se prosternent et se jettent de la poussière sur la tête.
Le prince lève ensuite gravement un de ses bras ; aussitôt les portes s'ouvrent, et la populace, partout
avide de spectacles dramatiques, se rue dans l'enceinte du palais. Une dizaine d'eunuques frappent alors sur un instrument de cuivre; l'assistance comprend immédiatement le signal, et pousse des cris de joie; c'est le glas funèbre de quatorze victimes, dont l'unique crime est d'appartenir à une nation vaincue.
Les prisonniers soutiennent avec audace les regards de leurs ennemis. Pas une larme ne s'échappe de leurs yeux, pas une plainte de leur poitrine. Ils connaissent leur sort. Le code dahomien est inflexible, mais les sauvages, en étant implacables, font de leurs victimes des héros.
Un roulement prolongé de tam-tam résonne, les prisonniers montent sur la fatale plate -forme. «Quels trépignements! s'écrie M.Guillevin, quelle joie dans les yeux des spectateurs ! Cette scène me faisait horreur... Kn ce moment, l'oreille la plus attentive n'eût pu saisir le souffle d'un soupir, il semblait que c'était un . songe; mais l'afFreuse réalité ne tarda pas à dissiper toute illusion. Les six exécuteurs, armés de grands couteaux, se tenaient au pied de l'échafaud, grimaçant d'un rire affreux. La populace, impatiente, rompit tout à coup ce silence de mort, et, hurlant avec fureur, cria que les dieux avaient faim. »
Le roi fait alors un discours; il dit qu'en sacrifiant ses ennemis, il veut uniquement plairé aux dieux; puis, s'approchant d'un des condamnés, il le pousse dans le vide. Le malheureux est reçu â coups d'épée par les bourreaux et porté à la foule, qui le déchire en mille pièces. Les autres prisonniers servent de môme aux plaisirs féroces du peuple.
Ces fêtes, bien que fréquentes, n'offriraient pas au
roi Guézo une distraction suffisante ; il lui faut un délassement quotidien. On assure que, pour se reposer des tracas du gouvernement, il s'installe auprès d'une troupe de cannibales, qui dévorent devant lui de la chair humaine.
Eh bien ! vérité de nature à désespérer les gouvernements paternels, les Dahomiens, quoique molestés, opprimés, avilis par leur souverain, ne se lassent pas de l'adorer. Peut-être voient-ils en lui le génie du mal qu'il faut à la fois craindre et respecter, mais ils ne songent jamais à tramer des conspirations. Le joug est si complet, si absolu, que ce pauvre peuple, ravalé et abâtardi, va même au-devant des caprices du maître. Il lui sacrifie tout, famille et fortune. Il ne songe qu'à entrer dans ses vues, qu'à satisfaire ses ignobles fantaisies ; avouons-le, sa lâche humilité est logique : il sait que le moindre signe du tyran peut le conduire à la mort.
M. Guillevin fournit aussi d'intéressants détails sur les amazones du Dahomey; il porte leur nombre à 3,000. En entrant dans l'armée, ces femmes font toutes vœu de chasteté, mais toutes finissent néanmoins par entrer dans le sérail du prince ou dans le harem de quelque seigneur noir.
Habituées aux fatigues de la guerre, elles paradent, passent des revues, marchent au combat, donnent la mort et la reçoivent avec autant de courage et de sang-froid que le soldat le plus aguerri. Leur ardeur a rarement besoin d'être stimulée ; cependant, lorsque le roi croit nécessaire de raviver leur enthousiasme belliqueux, il leur dit que son palais manque de couverture, que les féticheurs n'ont pas d'ouvrage ; aussi-
tôt les amazones se mettent en campagne et rapportent de nombreux crânes conquis chez les ennemis On range alors les sanglants trophées sur le toit du palais.
Les femmes qui ont consacré une dizaine d'années au service militaire deviennent généralement le partage des fonctionnaires. C'est une faveur qu'on accorde aux sujets fidèles, au prix, il est vrai, d'une somme de 30,000 cauris (300 francs). Le roi désirant, d'une part, demeurer seul maître de réunir dans son sérail les plus remarquables beautés, et voulant, de l'autre, délivrer son bataillon des difformes, des vieilles et des laides, impose ses amazones et ne les laisse jamais choisir. Un employé de l'État sollicite-t-ii l'honneur d'entrer en possession d'un des satellites féminins, il est obligé de prendre aveuglément celle qu'on lui donne. Quelquefois le souverain s'amuse aux dépens du postulant et lui envoie tout simplement sa fille. La plaisanterie divertit la cour, et l'acheteur en est pour ses frais.
Il y aurait bien d'autres faits curieux à extraire des relations des voyageurs qui ont parcouru la Guinée : — l'un paile d'un souverain possesseur de 3,333 femmes; — d'autres, comme M. P. du Chaillu et M. Reade, nous conduisent au Gabon, au milieu des forêts peuplées de serpents et de redoutables gorilles; — MM. Serval et Griffon du Bellay ont visité l'Ogovaï, qui paraît être un très-grand fleuve, jusqu'ici presque inconnu; — Burton nous fait gravir le mont Camarones; — sous l'inspiration du général Faidherbe, gouverneur de la Sénégambie, un grand nombre de voyages sont entrepris par de jeunes officiers français : MM. Mage, Lambert, Pascal, Braouézec, Vincent, etc.