‹ Peuples et voyageurs contemporainsChapitre 31 sur 39 · AFRIQUE AUSTRALE · texte numérisé non relu

AFRIQUE AUSTRALE

Ladislas Magyar.

II nous faut maintenant passer l'équateur et continuer notre pérégrination dans le sud. Donnons d'abord un souvenir, en traversant la Coanza, à Ladislas Magyar, ce marchand hongrois qui, en 1849, partit du Benguéla pour l'intérieur et épousa la fille d'un chef de Bihé. A la ttîte d'une troupe nombreuse et hardie de chasseurs d'éléphants, il s'est avancé dans l'est, au milieu de montagnes élevées. Après de nombreuses excursions, il s'est installé sur la côte du Benguéla.

Aspect de l'Afrique australe. — Productions.

La région australe de l'Afrique, loin d'être une terre désolée et sauvage, présente aux yeux de riants panoramas, des spectacles grandioses, une végétation luxuriante, des animaux nombreux. Les rivières, les lacs, répandent de tous côtés la fécondité, mais sont malheureusement trop souvent une cause d'insalubrité. Les plantes qui fournissent les principaux aliments viennent presque sans culture, et quelques arbres portent des fruits savoureux ; la terre cache, sur plusieurs points, des mines de métaux précieux, dont les naturels méconnaissent à peu près l'importance,

et qui pourraient faire la richesse d'autres nations. Il y a des mines d'or dans le pays désigné sur les cartes sous le nom bien connu de Monomotapa. La faune est variée : le lion est l'objet d'une vénération toute particulière; les habitants, surpris sans doute de la supériorité de cet animal, loin de le tuer, l'approchent en frappant leurs mains en signe de respectueuse soumission. Les animaux que la vue de l'homme effraye dans nos contrées paissent librement et sans crainte à côté des huttes des indigènes : les élans, les buffles, » les gazelles, fourmillent dans les pâturages ; les zèbres, les éléphants, les girafes, fournissent une chair dont on se nourrit journellement. Les oiseaux choisissent de préférence leur retraite sur le bord des fleuves; leur nombre est si prodigieux que le docteur Livingstone, sans prétendre pourtant à la réputation d'un habile chasseur, en tua quatorze d'un coup de feu.

C'est aussi dans les mêmes contrées que ce singulier oiseau appelé coucou indicateur conduit l'homme à la recherche des ruches d'abeilles. Mais à la liste de ces animaux, qui sont, en général, une providence pour l'homme, ajoutons un insecte que la nature semble, au contraire, avoir placé là comme destructeur : la redoutable mouche tsetsê fait une guerre acharnée £ tous les animaux domestiques, excepté à la chèvre. A peine le bœuf a- t-il ressenti l'influence du venin de son ennemie qu'on le voit prendre une contenance elîarée : ses yeux roulent dans leur orbite; ébloui, en proie au poison qui le consume, il erre en tous sens, comme frappé de cécité; un tremblement parcourt ensuite tous ses membres, il lombe et meurt. Heureusement l'homme ne succombe pas à la piqûre de cet insecte.

VOYAGES EiN «AFRIQUE. 253

Le docteur Livingstone. — Découverte du lac Nyami. Divers voyages dans le ceutre de l'Afrique australe.

Le docteur David Livingstone, de Glasgow, est un des plus éminents voyageurs de notre époque. Animé d'un courage inébranlable, il a passé une partie de son existence dans des contrées lointaines, où ses vertus et son grand caractère ont laissé de profonds sou venirs. Au point de vue purement scientifique, sa mission est une des plus remarquables de notre siècle : Livingstone est non-seulement homme de cœur, mais excellent géographe; ses voyages dans une contrée presque entièrement inconnue ne sont jamais soumis au hasard de la route et des événements fortuits; il se trace une voie, il la suit pas à pas, ne se laisse point ébranler par des difficultés ordinaires, et ne recule que devant l'impossible : aussi le voyons-nous franchir à la nage des rivières et des marais, surprendre par une apparition subite un peuple ennemi, inspirer par un visage calme et une contenance noble le respect et même la vénération à des sauvages endurcis.

C'est en 1849 que Livingstone commença à explorer l'Afrique australe. Il continua pendant huit années ses pénibles recherches. 11 fut d'abord accompagné de MM. Oswel et Murray, qui vinrent tout exprès d'Angleterre pour prendre part à l'expédition. Les voyageurs partirent de Kolobcng, ville placée au nord du Cap, traversèrent le pays desBetchouanas,et découvrirent, en 4849, le lac Nyami. Des obstacles insurmontables les arrêtèrent; néanmoins les deux années suivantes furent employées à des pérégrinations nou-

velles, qui tendaient au môme but, c'est-à-dire à connaître les contrées situées au nord du lac. Des tentatives infructueuses ne peuvent décourager Livingstone, qui triomphe des difficultés en 1851 et qui voit la curieuse ville de Linyanti, dans le pays des Makololo. Le roi Sébétoane le reçut avec des marques d'affection et d'admiration, et se serait probablement converti à la religion chrétienne, si la mort ne l'avait frappé quelques jours après l'arrivée du missionnaire.

Livingstone put bientôt compter parmi ses amis tous les habitants de Linyanti, qui, admirant son courage et l'élévation de son caractère, lui vouèrent un attachement sans bornes. Nous en verrons plus tard des preuves irrécusables. Sékélétou, le successeur de Sébétoane, se plut à écouler ses sages enseignements et à l'entourer de tous les égards.

Livingstone profite de son séjour à Linyanti pour visiter le cours supérieur du Liambye ou Zambèze. Mille obstacles l'attendent dans cette périlleuse excursion : il traverse des déserts, des marais, où des plantes aquatiques lui opposent une terrible barrière. « C'était, nous rapport e-t-il, une horrible espèce d'herbe, de 2 mètres de haut, ayant les bords dentelés, qui coupait cruellement les mains, traversait mes fortes guêtres jusqu'aux genoux, mes souliers jusqu'aux or teils. » Livingstone revint ensuite à Linyanti, centre de ses nombreuses explorations, et se prépara à s'avancer hardiment du côté de l'ouest, jusqu'à Saint- Paul de Loanda, ville portugaise de la côte occidentale de l'Afrique.

Voyage de Livingstone à Loanda.

Avant de partir pour un nouveau voyage, Livingstone voulut jeter quelques lumières dans l'esprit des habitants de Linyanti : les caractères de nos livres leur parurent d'abord suspects; mais, cédant aux sages objections du missionnaire, ils consentirent enfin à apprendre à lire; cette étude fut si bien comprise qu'en un seul jour ils parvinrent à connaître l'alphabet.

Un grand nombre de naturels briguèrent l'honneur d'accompagner le docteur à Loanda: aussi l'expédition était-elle considérable ot parfaitement équipée. La santé robuste de Livingstone fut momentanément altérée par une extrême fatigue et par un climat insalubre ; néanmoins, malgré la fièvre qui consume ses membres, il avance et pénètre dans un pays peuplé de sauvages pillards et rapaces, qui menacent de le retenir prisonnier, mais qui se contentent de le dévaliser. C'est surtout en approchant des établissements portugais, dit Livingstone, que les populations sont de plus en plus redoutables. Cette seule remarque fait suffisamment comprendre l'influence pernicieuse de la traite des esclaves.

Arrivé à Loanda, il y reçut un accueil cordial et des soins empressés, qui rétablirent en peu de temps sa . santé. Ses fidèles compagnons, les naturels deLinyanti, furent en proie à la plus vive stupéfaction lorsqu'ils se trouvèrent en face de l'Océan : ils se croyaient au bout du monde. Tout surprenait ces braves habitants de l'intérieur : les vaisseaux, ces maisons flottantes, les habitations des blancs, jusqu'aux moindres objets

d'industrie. Habitués à vivre dès notre naissance au milieu d'une civilisation développée, nous ne pouvons pas bien nous figurer l'effet que doit produire son apparition subite sur des esprits simples. L'imagination des sauvages est pour ainsi dire éblouie par les prodiges de nos inventions et de nos découvertes. Livingstone nous raconte qu'il fit une triste expérience de la faiblesse d'esprit d'un des bons habitants de Linyanti. Lors de son retour en Europe, il voulut emmener un naturel de cette ville ; mais la vue d'un bateau à vapeur le remplit d'un tel effroi qu'il perdit la raison et se précipita dans la mer.

Livingstone quitta Loanda pour regagner le centre : il revint à Linyanti avec la renommée d'une créature . surnaturelle.

Voyage de Livingstone au Zambèze, au Rovuma, etc.

L'ardeur de notre voyageur le poussa à une exploration qu'il tenta dans la direction de l'est. L'aspect du pays, les cultures de maïs, de seigle, de millet, de riz, de courges, n'attirèrent pas moins son attention que les peuples dont il a décrit les mœurs et les coutumes. Il traversa des territoires où les animaux pullulent. Aussi, ne se chargea-t-il jamais d'aliments pendant ses pérégrinations; car les animaux n'avaient aucune crainte et se tenaient à portée de son arme.

11 examina le Zambôze avec la précision du géographe. Muni d'instruments de physique, il se livrait à des études profondes, qui ont fait de son voyage un des plus précieux monuments, mais qui agitaient au plus haut point les naturels. Ils crurent un moment

que Livingstone portait la lune et le soleil sous le bras. Le Zambèze forme plusieurs Cataractes, dont une offre un de ces spectacles grandioses qui frappent l'esprit de l'homme et qui y laissent une impression éternelle. A la distance de 10 kilomètres, Livingstone aperçut des colonnes de vapeur qui s'élevaient au-dessus du fleuve à une très-grande hauteur; la cataracte qui produisait ce phénomène est un des plus sublimes accidents de la nature, et Livingstone n'hésite pas à lui faire occuper un rang supérieur à la chute du Niagara.

Parmi les intéressantes découvertes du missionnaire, nous devons placer celle du cours exact du Zambèze; la possibilité de remonter cette grande artère est d'une importance incontestable : pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique, c'est civiliser la région australe de ce continent; pour un peuple entreprenant, c'est une véritable conquête.

Quelque temps après son voyage sur les bords de ce fleuve, il quitta l'Afrique, et trouva en Europe des amis et des admirateurs. Il est retourné depuis dans ce champ de ses glorieuses explorations. Il a revu le Zambèze, il a visité te grand lac Nyassa, découvert le lac Chiroua, et parcouru le fleuve Rovuma. Les populations , apercevant son navire, prirent en général la fuite, croyant avoir devant les yeux quelque embarcation de négriers. Qu'on s'empare de leurs richesses, les sauvages y consentent encore; ils vont même au-devant, en présentant des dons aux étrangers, mais qu'on ne les arrache pas à leur patrie, voilà le simple vœu qu'ils forment. Malheureusement les Portugais ont si souvent ébranlé leur confiance en la bonne foi des blancs, que Livingstone parvient dif-

ficilement à calmer leurs terreurs, à chasser leurs soupçons.

Mœurs. — Les femmes du sud de l'Afrique.

D'après les relations de Livingstone, les peuples du sud de l'Afrique sont rarement sanguinaires et farouches ; la guerre les divise presque sans cesse, mais on ne peut pas, on le sait, ranger cet état de choses parmi les coutumes exclusivement barbares.

Les femmes jouissent de prérogatives qu'on ne leur accorde pas dans toutes les parties du monde : ailleurs, l'homme considère presque toujours sa compagne comme inférieure à lui ; les habitants de l'Afrique australe suivent une voie entièrement opposée : quoique très-intelligents, les indigènes se soumettent à l'autorité de la femme; point d'importante décision prise sans le consentement du chef du logis, c'est-àdire de l'épouse ! Le sexe féminin a voix délibérative dans les assemblées. Les femmes ne se contentent pas toujours de l'autorité de la parole, mais elles infligent parfois des punitions. « J'ai vu -un mari, dit Livingstone, qui s'était posté le soir sur un arbre, d'où il poussait des cris douloureux et retentissants : « Je croyais, disait-il, avoir épousé cinq femmes, mais j'ai épousé cinq sorcières; elles ne permettent pas que je prenne aucun aliment. » En revanche, si une femme s'oublie jusqu'à frapper son mari, elle est conduite à la grande place de la ville, lieu où réside le chef. Là, elle est obligée de charger l'époux sur son dos, et de le porter à la maison au milieu des rires et des moqueries du peuple. »

Nous voudrions citer tous les traits de mœurs qui abondent dans les relations de Livingslone, mais nous devons le quitter définitivement, pour continuer à parcourir l'Afrique avec d'autres courageux voyageurs.

Voyage d'Andersson dans le sud-ouest de l'Afrique.

Il y a quelques années, le jeune Suédois Andersson faisait avec M. Gai ton un fructueux voyage dans le sud de l'Afrique. Il entreprit seul une exploration dans la direction du lac Nyami. Parti de la baie deWalvisch, sur la côte occidentale du continent, près du tropique du Capricorne, il pénétra dans le pays des Bushmen (hommes des bois), peuple presque sauvage qui n'obéit qu'à la force, et il s'avança dans le territoire habité, par les Bétchouanas. Andersson atteignit le lac Nyami après de dangereuses excursions; il en mesura avec soin l'étendue et en releva les bords.

Il serait intéressant de suivre le voyageur à travers les steppes et les marais, à la chasse du rhinocéros et de l'éléphant, au milieu de peuples soupçonneux dont il eut souvent à déjouer les entreprises fallacieuses. A l'étude des mœurs des tribus qu'il rencontra sur son passage, il a joint des observations d'altitude et de positions géographiques : aussi a- t-il justement mérité les éloges de tous ceux qui ont suivi ses judicieuses recherches. A son retour en Europe, les sociétés savantes ont, par des distinctions toutes particulières, rendu hommage à son mérite.

Andersson a voulu continuer ses investigations dans l'Afrique australe; il a abandonné une seconde fois l'Europe, qu'il n'a pas encore revue. De temps en

temps, des nouvelles nous mettent à peu près au courant de ses explorations. Tout à coup un bruit sinistre s'est répandu : on parlait de la mort d'Andersson; mais la vérité fut bientôt connue ; la victime était le naturaliste Wahlberg, qui, malgré les sages conseils de ses amis, fit une chasse imprudente aux éléphants et fut tué par un de ces animaux. Peu de jours auparavant, ses compagnons le détournaient encore de ses projets et recevaient cette réponse : « Vous avez raison, mais c'est plus fort que moi ; et chaque fois que je vois un éléphant, je perds la tête et m'élance après lui. n

Wahlberg fut, avec Oswel, le plus grand chasseur d'éléphants de notre époque; il parvenait à en tuer quatre dans une beure.

coup d'œil général sur les derniers voyages.

L'Amérique est plus cruellement agitée que jamais. Du nord au sud, la discorde plane partout. La politique y occupe une si grande place que la science a peine à s'y faire jour : aussi aurons-nous peu de grands voyages à signaler.

Parmi les explorateurs qui ont le plus particulièrement fixé l'attention des géographes, M. le docteur Hayes occupe une place importante. M. Hayes, ancien compagnon de l'intrépide docteur Kane, se proposait de parcourir de nouveau les passages du pôle nord et de retrouver la mer libre de glaces découverte par son ami. 11 partit de Boston le 10 juillet 1860, sur le petit navire United-States, atteignit Upernavik, et, quelque

temps après, hiverna au cap Alexandre. La nourriture ne fit pas défaut, car les voyageurs trouvèrent en abondance des rennes, des renards bleus et des lièvres. Le 4 avril 1861, le docteur Hayes fait préparer en toute hâte ses traîneaux et atteler ses chiens; il part en ligne directe vers le nord, bien résolu à affronter des périls pour le bénéfice de la science. Malheureusement, le destin fut contraire à ses nobles intentions; Hayes ne fit aucune découverte importante, ne vit pas la fameuse mer dont parle Kane et revint avec un très-faible bagage de documents nouveaux.

L'histoire du savant docteur Hayes est un peu celle de tous les voyageurs qui, avant leur départ, annoncent d'immenses découvertes. Que dirait, à ce sujet, le Nil, si on pouvait l'interroger! Combien de voyageurs en ont vu la source en espérance et ont fait retentir les échos de la presse de leur future découverte I En revanche, la science obtient souvent plus quelle n'espère d'humbles voyageurs qui partent sans grand bruit, reviennent avec des renseignements neufs, nombreux et circonstanciés. — Ici, commeailleurs, les faits accomplis valent mieux que ceux qu'on projette d'accomplir.

Revenons à l'Amérique. — Les régions glacées du nord, malgré les difficultés souvent insurmontables qu'elles opposent aux explorateurs, ont également attiré plusieurs autres Américains; l'un d'eux, le journaliste Hall (de Cincinnati), a fait des explorations périlleuses dans les parages de la terre de Cumberland.

Qu'il est à déplorer que ces Américains, à l'esprit si intrépide et si actif, soient tombés dans la discorde! Car il n'est pas de peuple au monde plus audacieux,

plus entreprenant; — la terre, le ciel, Veau, semblent obéir à leur génie hardi. Pendant qu'en France on met une dizaine d'années à distribuer quelques réseaux télégraphiques dans nos provinces du centre, aux Etats-Unis on achève en quelques mois les communications entre la côte du Grand Océan et celle de l'Atlantique. Quelle œuvre gigantesque et vraiment digne d'un grand peuple! En quelques secondes les nouvelles peuvent être portées à travers les États-Unis, voler de New-York et de Terre-Neuve à San-Francisco, franchir un espace de près de 1 ,500 lieues !

En attendant que cette communication fût terminée, on a employé jusqu'à ces derniers temps un service de dépêches, nommé poney express, au moyen de courriers montés sur d'ardents poneys et parcourant en huit ou dix jours le trajet entre San-Francisco et Saint-Joseph. Celte ville de Saint-Joseph, d'assez fraîche date, est appelée à un bel avenir; elle est le point de départ et d'arrivée des fourgons de la Californje et de l'Orégon; les wagons qui s'aventurent dans les plaines désertes qu'il faut traverser dans cet intervalle, et où l'on a souvent à craindre les attaques des Indiens, se réunissent en un certain nombre pour leur mutuelle protection : vingt à vingt-six forment ordinairement une caravane.

Ces pauvres Indiens, perdus aujourd'hui au milieu des savanes de l'ouest, se montrent d'autant plus farouches qu'ils connaissent de plus en plus, à leurs dépens, le caractère implacable des Anglo-Américains. — Le sang saxon, si colonisateur, si persévérant, ne se mêle en rien aux races indigènes. Il est également

réfractaire aux Indiens du Nouveau-Monde, aux nègres de l'Afrique et de l'Australie, aux Hindous et aux Indo-Chinois; — là où il est, il ne veut que, lui. Il écarte, il écrase, il anéantit; sa personnalité égoïste et puissante ne supporte aucun contact étranger.

Aussi, quels changements ethnographiques opérés dans les contrées que la race saxonne envahit! En Australie, les Saxons vainqueurs discutent froidement la question de l'anéantissement de la race indigène; — en Afrique, les naturels s'éloignent devant les Anglais ; — dans l'Inde, les deux races vivent côte à côte, mais une haine invétérée sépare le peuple conquérant de la nation en apparence soumise; — en Amérique, l'est des États-Unis est déserté par les sauvages; le flot saxon qui monte et qui vient de l'orient fait sans cesse reculer les Indiens, qui se réfugient dans les montagnes de l'ouest, comme à l'approche d'une inondation. Que deviendront ces derniers débris de quelques grandes nations? Ces naufragés échappés à la ruine du peuple autochthone seront-ils emportés par Ja tourmente générale, ou, vivant à l'écart, dans un complet isolement, étrangers aux cataclysmes qui bouleverseront le Nouveau-Monde, vieux levain d'une nation forte et grande, ne se dresseront-ils pas un jour du haut des monts Rocheux et des Andes pour régénérer leur antique patrie? Ne serait-ce pas l'avenir que la Providence réserve aux petits-fils des Incas, aux descendants des Toltèques?

En attendant, les voyageurs anglais explorent sans relâche les vastes possessions britanniques de l'Amérique du nord. MM. Palliser, Hector et d'autres ont franchi les monts Rocheux et étudié les passages les

VOYAGES EN AMÉRIQUE. m

plus favorables pour se rendre à la nouvelle et déjà florissante colonie de la Colombie anglaise.

Le passé du monde de Colomb, passé que l'on commence à exhumer, surtout au Mexique, a pour principaux historiens MM. Stephens, Brasseur de Bourbourg, Aubin, Charnay, Ferdinand Denis. Le docteur Poyet a exploré le Mexique oriental et a donné des monographies intéressantes sur diverses parties du département de La Vera-Cruz. M. H. de Saussure a visité très-fructueusement une grande partie du Mexique. Les officiers de notre brave armée ne manqueront pas non plus de fournir de nombreux renseignements. Le fameux voyageur Richard Burton, qui a affronté de si grands dangers en Afriqne, a voulu se reposer de ses fatigues en faisant quelques milliers de lieues en Amérique. Il s'est assis au foyer des Mormons, a vécu pendant quelque temps avec eux et a étudié leurs mœurs : sa relation complète le beau travail qu'un savant voyageur français, M. Jules Remy, a déjà fait sur les singuliers disciples de Smith.

L'Amérique centrale et l'isthme de Panama ont été étudiés à fond par M. Maurice Wagner.

Dans l'Amérique du sud, M. James Wilson, ingénieur, a franchi, à travers de grandes difficultés, l'espace compris entre la côte nord-ouest de l'État de l'Équateur et Quito; son but était d'examiner les moyens d'exécuter une grande roule entre le rivage delà province d'Esmeraldas et cette capitale. —M. Elisée Reclus a parcouru le nord de la Nouvelle-Grenade. — Les gouverneurs de la Guyane française et de la Guyane hollandaise se sont entendus pour diriger de concert une commission internationale d'explora-

lion du Maroni, fleuve qui sépare les deux colonies : on doit de bons renseignements ethnographiques et géographiques à cette importante entreprise. — M.Tsçhudi a exploré les Andes et le Pérou. — M. Gonçalves Diaz a dirigé une importante expédition scientifique entre l'Amazone et le cap Saint-Roch. — Notre spirituel peintre Biard a parcouru le Brésil, le crayon et la plume à la main, et a fait paraître un gros volume d'aventures, — Les frères Grandidier et M. Marcoy ont franchi do grands espaces de l'Amérique méridionale. — Le docteur Martin de Moussy a visité la confédération Argentine; le docteur Moure, le Matto Grosso. — M. Pissis continue à faire au Chili de précieuses études géodésiques et géologiques. — M. Guinnard est revenu d'un voyage en Patagonie, qui rappelle par son côté dramatique les épopées les plus émouvantes. On se souvient des tortures qui signalèrent la captivité de notre malheureux compatriote, et de sa miraculeuse délivrance. — Tels sont les principaux voyages accomplis dans ces derniers temps en Amérique. — Mais, avant d'en examiner plusieurs en particulier, jetons un regard sur les explorations qui les ont précédés.

VOYAGES DANS l'aMÉRIQDE ARCTIQUE.

Aspect de l'Amérique arctique. — Esquimaux.'

l/Amérique arctique est, pour ainsi dire, couverte d'une couche éternelle de neige, où poussent ça et là des plantes chétives et bientôt desséchées par l'intensité du froid ; la nature, cruelle marâtre, n'y produit

aucun fruit savoureux ; les arbres résineux aux sombres rameaux ont seuls de la vigueur dans cette indomptable contrée. Les jours de douce température ne sont pas de longue durée; des myriades d'insectes sortent alors des marais : les moustiques, les maringouins, deviennent pour l'homme un fléau aussi redoutable que les glaces de l'hiver.

Qu'on se figure des plaines interminables de neige se déroulant sous un ciel brumeux ; des animaux carnassiers, tels que les ours, les loups, les martres, cherchant de distance en distance leur pâture au milieu des frimas; des Esquimaux épuisés de fatigue, poussant devant eux des troupeaux de rennes, ou sortant de huttes misérables pour s'emparer d'une proie qu'une famille attend avec les angoisses de la faim ; qu'on suive par la pensée ces malheureux chasseurs s' enfonçant dans les neiges, luttant contre des animaux féroces afTamés ; qu'on assiste à ces terribles combats où l'homme obtient sa nourriture au péril de la vie, et l'on aura déjà une idée de l'existence des habitants du iNord ; mais, de l'avis de tous les voyageurs, les récits sont impuissants à rendre le spectacle des contrées arctiques.

Entrons maintenant dans un de ces tristes intérieurs où l'Esquimau, malgré ses privations, sait aussi trouver le bonheur de la famille. Au milieu des instruments de pèche, des lances, des harpons, des filets, se débattent pôle-môle les enfants et les chiens, qui se disputent quelques débris d'aliments. Les femmes et les hommes se tiennent accroupis dans un coin de l'étroite demeure, et réfléchissent à la vie du lendemain. Une lampe, alimentée par l'huile de baleine

SCS PEUPLES ET VOYÀGEUKS.

ou par un morceau de graisse de phoque, répand une lueur indécise sur toute la famille, et exhale une odeur fétide qui ne déplaît pas aux indigènes.

La chair, le sang, la graisse de phoque, les poissons crus, sont leurs principaux aliments; ils y joignent quelquefois un peu de lichen appelé tripe de roche.

On pourrait croire que ces peuples, qui ont à lutter contre les éléments, sont unis entre eux; la nature devrait être une barrière suffisante opposée aux dissensions intestines; et pourtant les Esquimaux se livrent souvent des combats, signalés par la plus affreuse barbarie. On a vu des mères, pouseées par la famine occasionnée par la guerre, égorger leurs enfants pour se nourrir de leur sang.

Parmi les occupations des Esquimaux, il faut citer d'abord la pèche des poissons et de la baleine. Ils fendent la glace et s'emparent des poissons à l'aide de leurs chiens; à l'époque de la pèche des baleines et des narvals, ils s'élancent au milieu des flots sur une légère embarcation, qu'ils dirigent avec une surprenante hardiesse; cette espèce de nacelle, appelée kayak, est étroite et fort longue; sa forme est semblable à une navette, percée d'une cavité où l'homme se place; à la portée du marin éont le harpon, la lance, la hache, les cordes ; il avance en frappant alternativement à droite et à gauche les flots d'une large pagaie; le courageux pécheur est à peu de distance de sa proie : il va l'atteindre, et le cétacé n'a pas aperçu Bon ennemi.

VOYAGES ElN AMÉRIQUE

Premières découvertes. — Premier voyage de John Ross. Edouard Parry et le capitaine Lyon.

Depuis longtemps les voyageurs européens ont tenté de périlleuses expéditions dans le nord de l'Amérique. Avant la découverte de Christophe Colomb, les Danois, au ix e et au x e siècle, visitèrent les parages inhospitaliers de l'Amérique septentrionale. Ils établirent des colonies dans le Groenland et dans une autre région tenant au continent et appelée Vinland ou pays de la vigne vierge. Les dissensions intestines des États Scandinaves privèrent les colons des secours de la mère-patrie, et ils périrent peut-être tous.

Arrivons maintenant aux découvertes géographiques du xix e siècle. La plupart des voyageurs qui ont exploré le nord de l'Amérique se sont proposé deux buts, dont l'un n'a pas encore pu être posilivement atteint : ils ont voulu en môme temps étudier l'aspect des régions arctiques, et chercher un passage nord-ouest qui permettrait à l'Europe de communiquer avec l'Asie orientale et l'Océanie ; mais les glaces opposent des barrières presque insurmontables, et, siMac-Clure est parvenu à franchir ces difficultés à force de courage et de patience, nous ne pouvons pas en conclure que le passage est ouvert à la navigation.

En 1818, John Ross s'avança dans la mer de Baffin avec le projet de chercher cette communication si désirable entre l'Europe et l'Asie. 11 ne tarda pas à apercevoir des Esquimaux, qui, par une exception remarquable, se montrèrent très-empressés à visiter les étrangers. Ces sauvages abordèrent le bâtiment, se

livrèrent à des danses et à des démonstrations de joie qui parurent fort plaisantes aux voyageurs. Tout en longeant le Groenland, John Ross s'appliquait à en relever soigneusement les côtes et à rectifier quelques erreurs de ses prédécesseurs.

On abandonna bientôt les régions qui avaient eu quelques rapports avec les Européens, pour entrer dans des mers qui n'avaient jamais été, sans doute, traversées par des vaisseaux. Les voyageurs furent surpris de rencontrer des habitants à une latitude aussi élevée, et, de leur côté, les naturels furent frappés d'épouvante à la vue du bâtiment anglais. L'interprète Sackouse, Esquimau intelligent, parvint, à force d'adresse, à calmer un peu leur effroi. Cet homme mérite une mention particulière : par un fait bien rare chez une nation boréale, il avait abandonné sa patrie et ses glaces, mû par un désespoir amoureux. Embarqué sur un bâtiment baleinier, il avait atteint l'Angleterre, et n'avait pas tardé à préférer l'Europe civilisée aux froides contrées du Nord. Malgré les paroles de Sackouse, les Esquimaux furent pendant longtemps dominés par la frayeur que leur causaient tant de prodiges; ils suppliaient les Européens de ne leur faire aucun mal, et leur demandaient en grâce de s'éloigner. Une de leurs premières questions fut celle-ci : « Qu'est-ce que cette grande créature? Vient-elle du soleil ou de la lune? » Arrives auprès du navire, ils l'interrogèrent, et ne voulurent point croire à l'existence de peuples plus privilégiés qu'eux des dons de la nature : ils supposaient que la terre était entièrement couverte de neiges et de glaces éternelles. Quelques présents contribuèrent à

dissiper leur crainte ; ils manifestèrent alors leur extase en se tirant le nez à plusieurs reprises : ce geste imité par les blancs parut leur faire grand plaisir. Tout surprenait ces pauvres sauvages, qui ne cessaient de se tirer le nez en signe d'admiration : ils furent surtout frappés de voir des voiles d'une substance inconnue et des mâts de bois. Ils ne pouvaient se figurer qu'il y eût des terres où les plantes atteignaient de telles proportions; au premier abord, ils prirent le bois pour des os de baleine.

John Ross ne continua pas à l'ouest un voyage si bien commencé; il revint en Europe sans découvertes importantes, et ne fut pas accueilli avec empressement par ses compatriotes, moins sensibles aux récits curieux et aux détails pittoresques qu'au but pratique qu'il se proposait d'atteindre.

L'année suivante, son compagnon Édouard Parry faisait une expédition peut-être plus fructueuse. Parry passa le détroit de Lancastre, pénétra dans l'entrée du Prince-Régent, découvrit le détroit de Barrow, l'île Melville, la Géorgie septentrionale, et d'autres terres qui furent appelées depuis archiprt Parry. Il fut obligé de passer l'hiver au milieu des glaces, dans la baie de VHekla. Cette saison est décrite ainsi par le voyageur :

« Nous nous amusâmes, dit-il, à faire, congeler du mercure en l'exposant à ce froid continu, et à le battre sur une enclume préalablement amenée à la température de l'atmosphère. Il ne me paraît pas trèsmalléable dans cet état, et se brise ordinairement après deux ou trois coups de marteau. Un incendie s'étant déclaré dans le voisinage, chacun se mil à l'œu-

vre pour éteindre les flammes en les étouffant dans la neige : le thermomètre, cependant, était à 44 degrés au-dessous de zéro. Les figures des matelots, éclairées par le feu, présentaient un singulier spectacle. Presque tous les nez et toutes les joues étaient gelées et blanchissaient cinq minutes après avoir été exposés à l'air. »

Parry et le capitaine Lyon eurent de fréquentes relations avec les indigènes; ils racontent des faits presque prodigieux sur la nourriture et sur le goût de ces malheureux habitants du Nord : un mets qui plaît beaucoup aux Esquimaux, c'est un mélange de graisse et de sang de cétacé. Le capitaine Lyon, voulant remercier dignement deux Esquimaux d'un service qui lui avait été rendu, leur offrit un paquet de chandelles, qui fut immédiatement dévoré avec des marques d'un extrême contentement. La graisse qui entretient leurs modestes lampes est la même qui est employée dans l'alimentation. Un des voyageurs en fit involontairement l'expérience :1e capitaine Lyon ayant demandé une de ces lampes, la maîtresse du logis se hâta de boire l'huile qu'elle contenait, et nettoya l'ustensile sans autre secours que sa propre langue. Une autre fois, un Esquimau ayant vu un des voyageur» se servir d'un morceau de savon pour se laver les mains, s'en empara et l'avala tout d'un trait.

Si les Esquimaux montrent, en général, une grande douceur dans leurs relations avec les Européens, ils sont, envers leurs semblables, fort peu compatissants: la vieillesse ne jouit d'aucun privilège; le malade ne trouve pas un ami pour le soigner, et la mort ne laisse après elle que des regrets superficiels. — Il n'est pas

rare que des maris délaissent leurs femmes mourantes et ne s'informent jamais du sort de ces infortunées. La plupart du temps, on abandonne les cadavres à la voracité des loups et des chiens.

Après un voyage long et pénible, Parry revint en Angleterre, sa patrie ; néanmoins il devait revoir les glaces du pôle et fournir à la science de nouveaux renseignements. — 11 s'avança, en 4827, dans les mers situées à l'est du Groenland, et pénétra jusqu'à 82° 45', le point le plus reculé qu'aient atteint les explorateurs du Nord.

Second voyage de John Ross. — Le capitaine Back, Dease, Simpson, etc.

John Ross, déjà habitué à la fatigue d'un périlleux voyage, partit en i 829, à bord de la Victoire, avec une troupe d'hommes disposés à affronter les dangers d'une longue expédition. On parvint rapidement à la pointe où, peu de temps auparavant, le capilaine Parry avait été obligé d'abandonner la Fury. Quelques semaines après, le bâtiment de John Ross était enveloppé dans les glaces, et l'hivernage allait commencer. Les pauvres voyageurs firent leurs préparatifs avec une extrême ardeur, et en quelques jours ils eurent tout le confortable qu'on pouvait espérer dans un semblable désert. Craignant pour ses compagnons l'ennui, souvent plus terrible que la fatigue, Ross imposa à tous des occupations journalières, et, grâce à la variété des travaux et des distractions, on passa courageusement la première année. Les Esquimaux du voisinage visitèrent les étrangers, et il s'établit bientôt entre eux et

les Anglais un agréable échange de bienveillance. On payait les services par l'abandon d'un objet de peu de valeur, qui ne laissait pas de remplir d'allégresse les naturels. « Que personne, dit le capitaine Ross, ne pense connaître le véritable prix d'un don avant d'avoir appris quelle joie peuvent produire un petit grain de verre bleu, un bouton doré, une aiguille ou un vieux morceau de cercle de fer. »

En plusieurs occasions, le capitaine put apprécier l'intelligence développée de certains habitants, mais aussi leur tendance aux croyances surnaturelles. Plusieurs objets appartenant au navire ayant disparu, il parvint à se les faire rendre en répandant le bruit d'un pouvoir magique. L'été allait renaître; on s'apprêtait à parcourir de nouveau la mer, lorsque les glaces se refermèrent entièrement avant que l'on pût dégager le navire. Il fallut donc songer à un second hiver vage. Pendant trois années, les espérances furent vaines. On comprend la désolation de ces infortunés, qui tournent du côté de leur patrie leur unique vœu, et qui ne découvrent devant eux que des glaces infranchissables. C'est dans ces dernières extrémités qu'on peut apprécier tout ce qu'il y a de courage dans le cœur des marins : peu se laissent abattre par leur affreuse position. On se résout à abandonner le navire. En quelques instants, on fait les provisions nécessaires, et l'on part du côté de la pointe de la Fury, au milieu d'obstacles qui auraient paru insurmontables si la vie n'avait pas été en jeu. « En quittant mon vaisseau, s'écrie Ross, j'éprouvai la sensation que l'on éprouve à se séparer d'un ancien ami. »

Voilà les voyageurs franchissant les neiges, coupant

les glaces avec la scie, élevant leur modeste campement dans le désert, luttant contre un nouvel hiver. Néanmoins ils prévoient le moment où les vivres vont manquer, et, d'un commun accord, ils se décident à s'embarquer sur des canots, et à relâcher dans un autre pays. Un cri vient de remplir d'espoir tous les Anglais : on aperçoit à l'horizon une voile ! Les barques sont bientôt à flot, les rameurs redoublent d'ardeur; mais c'est peut-être une illusion; la voile n'est probablement qu'un de ces glaçons immenses emportés par les courants. La déception est plus cruelle que l'attente. Néanmoins ils avancent, et ils pourront, dans quelques instants être sûrs de la vérité. Les doutes s'évanouissent; ils distinguent un vaisseau! Il est facile de juger du bonheur de ces infortunés et de comprendre aussi leur angoisse, lorsqu'ils voient leur seule chance de salut s'éloigner rapidement. Ce fut un affreux moment pour tous les hommes de l'équipage : l'idée de la mort et des tortures de la faim s'empara de leur esprit. C'est en vain qu'ils font des signaux désespérés, le vaisseau fuit, et bientôt il va disparaître. Pourtant le vent se calme, le bâtiment s'arrête, la barque avance, on les aperçoit, ils reçoivent un affable accueil, et touchent peu de jours après le sol britannique.

Le capitaine Back, qui avait accompagné Franklin dans un premier voyage, tenta une expédition dans des territoires jusqu'alors complètement inconnus des Européens. A la téte de vingt-quatre hommes entreprenants, il pénètre dans les froides régions du Nord; son grand projet est l'exploration de la rivière du Pois son, enveloppée jusqu'alors de mystères impénétra-

bles. Back trouva, dans les Indiens, des guides fidèles et intelligents; malgré des dangers qui auraient découragé un voyageur ordinaire, en dépit des malencontreuses prédictions des naturels, qui considéraient son expédition comme au-dessus des forces de l'homme, il voit enfin la rivière du Poisson, la franchit sans accident, et en étudie les bords. On sait que, plus tard, la rivière changea de nom et prit celui du voyageur qui le premier avait osé la visiter.

La relation du capitaine Back contient des détails qui sont une bonne fortune pour le lecteur. 11 nous parle des moustiques qui livrent au voyageur une lutte incessante pendant les courtes chaleurs de l'été; c'est en vain qu'on se roule sur le sol, qu'on s'entoure de voiles de gaz, ces insectes parviennent inévitablement à leur but. « Nos figures, dit-il, ruisselaient de sang comme si nous avions été piqués par des sangsues. Les douleurs que nous éprouvions étaient si intenses que nous étions pris d'une sorte de vertige qui nous rendait presque fous. »

De 1837 à 1839, MM. Dease et Simpson parcoururent les côtes septentrionales de l'Amérique et explorèrent tout le littoral, sauf un intervalle de 6 à 7 degrés de longitude entre le fleuve Back et la presqu'île Melville. Le docteur Rae, à la té te d'une petite expédition, se chargea de la découverte de cet espace, et y parvint après de pénibles travaux.

Déjà, plusieurs années auparavant, Franklin, Hood et Richardson avaient fait des expéditions sur les bords du Mackenzie et avaient découvert des territoires entiers. Nous aurons bientôt à parler plus longuement du célèbre et infortuné Franklin, et plus

encore des généreuses expéditions dirigées à sa recherche; exemple curieux des destinées humaines! le silence qui a plané pendant plusieurs années sur le sort de Franklin, a excité l'ardeur des pionniers de la science, qui se sont élancés dans les glaces du pôle sur les traces de l'éminent voyageur, comme les religieux du mont Saint-Bernard à la recherche des malheureux égarés dans les neiges.

Que d'espérances vaines, que d'amertume et de regrets! Mais aussi combien de découvertes intéressantes, combien de faits nouveaux et saisissants ! C'est une loi de la nature que les événements heureux soient intimement joints à la douleur. Si Franklin et ses compagnons étaient revenus sains et saufs de leur voyage, aurions-nous vu les Mac-Clure, les Belcher, les Kellett, les Collinson, les Kennedy, les Inglefield, les Bellot, les Kane, les De Haven, s'aventurer dans les mers de glace, poussés par le stimulant de nouvelles découvertes? On peut dire que l'esprit est moins audacieux que le cœur. On ne se jette pas sans une nécessité impérieuse dans le danger ; mais on ferme les yeux devant le péril lorsque l'on pense calmer une souffrance ou sauver un frère. La science devient bien belle et bien séduisante lorsqu'elle est guidée par le cœur.

Départ de Franklin. — Recherches de Richardson, Ross, Àustin, etc.

Après de fructueuses expéditions dans les régions arctiques, Franklin ne sentit pas le besoin de se reposer sur une gloire qu'il avait acquise à force de travaux et de privations ; entraîné par une ardeur non-

velle et presque juvénile, il voulut couronner sa longue carrière par la découverte du passage nordouest. Il partit donc à la tûte de deux bâtiments, I'jErèbe et la Terreur, qui avaient déjà affronté les glaces sous la conduite du capitaine James Ross. Le 26 mai J 845, les navires quittent l'Europe avec un approvisionnement considérable ; quelques mois après, on recevait par les baleiniers des nouvelles de l'expédition; rien ne pouvait faire pressentir une catastrophe, et pourtant, depuis cette époque, un silence de mort a plané sur le sort de Franklin et de ses infortunés compagnons.

L'Europe entière a pris part aux angoisses des amis de l'illustre capitaine, et surtout aux douleurs de celle que nous pouvons appeler aujourd'hui la veuve de Franklin. Cette vénérable épouse a mis tout en œuvre pour découvrir les traces de sir John ; elle a sacrifié sa fortune, le repos de sa vie, à la recherche de l'expédition. Nous l'avons vue encourager les marins qui se dirigeaient du côté du nord, les remercier de leur généreux empressement, les accompagner jusqu'aux limites extrêmes de l'Angleterre et leur livrer ses dernières instructions : nous pouvons le dire sans crainte de trouver des contradicteurs, lady Franklin est un des plus beaux caractères de notre époque : lorsqu'elle entrevoyait encore quelque lueur d'espoir, elle ressemblait à cette femme vertueuse qui, au chevet du lit d'un mari agonisant, s'efforce de ranimer une existence qui s'éteint; mais dès qu'elle fut forcée de prendre un costume de deuil, elle attacha sa pensée à cette terrible région du Nord comme au tombeau de son , époux : ses souvenirs, ses conversations, étaient les

seules fleurs qu'elle pouvait déposer sur cette sépulture inconnue ; aussi, loin de détourner de son esprit la pensée d'un amer chagrin, elle se plaît encore aujourd'hui à parler du grand navigateur à tous ceux qui l'entourent. Il semble qu'on ne puisse plus voir les glaces du pôle sans avoir eu quelque entrelien avec cette illustre veuve, et sans recevoir ses ordres.

Depuis Franklin, toutes les expéditions tentées dans les mers du Nord s'efforcent de retrouver ses traces : on voit alors Richardson, qui, malgré ses soixante-deux ans, parcourt le nord de l'Amérique, et recherche en vain les vestiges de son ancien ami; en même temps, le capitaine John Ross, non moins intrépide, passe un hiver au fond d'une baie désolée, où il parvient â trouver des ressources suffisantes en dépit d'une nature marâtre et glacée ; le capitaine James Clark Ross est aussi présent à ce rendez-vous de douleur et de souffrance; il emploie, pour sauver l'expédition de Franklin, tout ce que l'amitié et l'expérience des contrées septentrionales peuvent lui suggérer. Le canon du navire résonne de distance en distance, des feux de Bengale sont allumés à l'extrémité des mâts, et les animaux vont même servir aux tentatives de recherches : on prend des renards blancs, on leur attache des colliers avec des indications, et on leur rend la liberté dans l'espoir qu'ils pourront peut-être, comme la colombe de la Bible, apporter des renseignements à Franklin et à ses compagnons. Inutiles efforts ! aucune nouvelle de la grande expédition ne parvient jusqu'aux voyageurs; on rencontre pourtant une tombe dans l'île Beechey, et l'on reconnaît que Franklin à dû passer en cet endroit l'hiver de 4845 à 4846.

2i0 PEUPLES ET VOYAGEURS.

En 1850, le capitaine Austin part avec quatre Naisseaux, et le capitaine Penny avec deux. Nous ne voulons pas suivre les voyageurs dans leurs nombreuses excursions, qui ne parvinrent pas au résultat que l'on s'était proposé d'atteindre, c'est-à-dire à la découverte des traces de Franklin, mais qui, néanmoins, ne laissèrent pas d'être utiles à la science.

L'espace ne nous permet pas non plus d'insister sur plusieurs voyages qui furent entrepris dans les mômes années, et nous arrivons immédiatement au lieutenant Bellot, une des illustrations de notre marine.

Kennedy, Bellot, Inglefield.

Dans sa douloureuse anxiété, lady Franklin équipe un petit bâtiment, le Prince Albert, qui, sous la conduite du capitaine Forsyth, s'aventure dans l'entrée du Prince-Régent, et qui, l'année suivante, sous le commandement de Kennedy, s'avance hardiment dans la môme direction.

C'est de cette dernière expédition que faisait partie notre courageux compatriote Bellot : quoiqu'il n'en fût point le chef, il sut exercer sur l'équipage une influence que lui valaient et ses vastes connaissances et la supériorité de son esprit. Bellot naquit à Paris en 1826, mais il se considérait comme enfant de Rochefort, sa patrie adoptive. Malgré le peu de fortune de son père, qui pratiquait dans cette ville la simple profession de vétérinaire et de maréchal, Bellot, grâce à sa précoce intelligence, reçut de bonne heure une éducation solide, qui concourut aux généreuses inspirations de son âme. Studieux et brillant élève du col-

lége de Rochefort, il mérita, par son excellente conduite, la bienveillante protection des hauts fonctionnaires de la ville, qui reconnurent en lui les éléments d'un homme d'élite. Apporter des soulagements à sa famille, faire rigoureusement son devoir, ne jamais désespérer de la fortune, ce sont là les aiguillons du jeune Bellot, qui entre à l'École navale à 1 âge de quinze ans, et se livre désormais uniquement à son goût pour la marine. Avant d'entreprendre les grands voyages qui lui valurent sa réputation, il combattit sous notre drapeau à Madagascar ; ce fut en récompense de ses actions d'éclat qu'il reçut, à l'Age de vingt ans, la croix de la Légion d'honneur. Nommé, quelque temps après, enseigne de vaisseau, il parcourut l'Océanie et l'Amérique méridionale, et revint en Europe pour s'élancer avec Kennedy dans les glaces, à la recherche de l'expédition de Franklin. En 1851 et 1852, on voit le petit navire le Prince- Albert pénétrer dans le détroit de Lancastre, franchir le détroit de Barrow, cingler dans la baie de Brentford, découvrir un détroit qui reçoit le nom de Bellot, et trouver, à la pointe de la Fury, un dépôt de vivres en parfaite conservation, laissé par John Ross vingt années auparavant. Au milieu des nombreuses péripéties des voyageurs, il est un incident qui permit à Bellot de déployer toute son ardeur et sa présence d'esprit. Kennedy s'aventure dans un canot, se trouve séparé quelque temps de son vaisseau par un immense intervalle; mais Bellot part à sa recherche, ne se laisse point ébranler par les périls qui le menacent, surmonte toutes les difficultés, et, après plusieurs jours de marche dans la neige et dans les glaces, il retrouva son

compagnon, qui s'était réfugié auprès de quelques Esquimaux hospitaliers. « Tout est blanc autour de nous, dit Bellot dans son journal, mais d'un blanc à donner le vertige : au bout de quelques minutes de promenade, la vue se trouble, il semble que l'air s'épaississe, les objets perdent leurs formes, et l'on n'avance, après des chutes sans nombre, qu'à tâtons et comme le plongeur sous un élément qui n'est pas le Bien Le vent souffle avec une rage toujours croissante, et la glace se brise avec des craquements que nous prenons plus d'une fois pour les cris de détresse de notre mâture, qui s'agite et se tord sous ses froides étreintes. » Bellot passe tour à tour de la gravité à des pensées souriantes; il unissait à l'esprit fin et sagace du Français le caractère entreprenant et positif de l'Anglais.

Les natures vigoureuses ne se laissent point abattre par une première tentative infructueuse : à peine de retour en France, Bellot voulut revoir les froides contrées du septentrion. Bientôt après il partait, avec le capitaine Inglefield, à bord du Phœnix, et se dirigeait tout droit dans la mer de Baffin. Ce voyage pouvait faire pressentir un véritable succès. Les explorateurs étaient parvenus à une latitude très-élevée, lorsque la mort de Bellot paralysa les efforts de ses compagnons. On se rappelle le triste retentissement qu'eut en Europe cette affreuse nouvelle : le nom du jeune Français fut dans toutes les bouches et pénétra tous les cœurs. Pour nous, qui avons eu le bonheur de voir et d'entendre cet éminent jeune homme, nous ne saurions rendre l'affliction que nous avons ressentie en lisant les détails de cette fin prématurée. Bellot voulait

faire une reconnaissance dans les environs du navire avec deux hommes de l'équipage (c'est un de ses marins qui a communiqué une touchante déposition de l'affreux événement) : « Il était, dit le matelot Johnson, parti depuis quatre minutes, quand j'allai, pour le chercher, faire le tour du môme glaçon sous lequel nous étions abrités ; mais je ne pus le voir, et, en retournant à notre retraite, j'aperçus son bâton du côté opposé d'une crevasse d'environ cinq toises de large, où la glace était toute cassée. J'appelai alors M. Bellot, mais sans réponse. A cet instant, le vent soufflait très-fort. Je cherchai encore tout autour du glaçon, mais je ne pus découvrir aucune trace de M. Bellot. Je crois que, lorsqu'il sortit de la cachette, le vent l'emporta dans la crevasse, et, son paletot étant boutonné, il ne put nager pour revenir à la surface. » On retrouva dans les papiers de l'infortuné marin une lettre qui ne devait être ouverte qu'après sa mort; il y exprimait des sentiments empreints.de grandeur dame et de résignation. « Ma mort, disait-il, en pressentant les dangers auxquels il s'exposait, attirera peut-être sur les divers membres de ma famille la considération des hommes et les bénédictions du ciel. »

L'Angleterre et la France ont montré le plus grand empressement à rendre justice à la mémoire du généreux marin. On voit aujourd'hui, sur les bords de la Tamise, à peu de distance de l'hôpital de Greenwich, un monument de granit éleyé en son honneur.

Le commander Mac-Clure.

Le capitaine Kellett se livrait à des excursions dans le nord, lorsque Mac-Clure, marin entreprenant, résolut de triompher de tous les obstacles par une persévérance opiniâtre, en prenant une route nouvelle, celle du détroit de Bcering. « Je pars sous ma responsabilité, disait-il ; je découvrirai Franklin ou le passage. » Parvenu vers 426 degrés de longitude ouest, il se dirigea au nord, toucha la grande île Baring, qui n'est, du reste, qu'une dépendance de la terre de Banks, et, ♦ grâce à une manœuvre habile et à des travaux prodigieux, il parvint à en faire le tour. Tantôt le navire était arrêté par des blocs immenses de glaces, formidables banquises qui se dressaient devant l'équipage comme des murailles ; tantôt par des montagnes flottantes qui menaçaient d'écraser sous leur monstrueuse masse la frôle embarcation. Souvent il fallait se frayer un chemin dans la glace par la hache, par le feu môme; maintes fois on y fit jouer la mine comme dans de profondes couches de rochers ; à la fin, la marche du vaisseau devint impossible. Mac-Clure est toujours inébranlable, il n'en poursuit pas moins son but : découvrir Franklin ou le passage. Trois hivers n'abattent pas l'intrépidité des compagnons du commander, qui a su leur inspirer une confiance sans bornes. « Cette saison si redoutable, dit-il en parlant de l'hiver, dont l'approche avait excité bien des craintes parmi nous, s'écoula fort doucement. Pourtant, dans les mois de janvier, février et mars, le thermomètre descendit jusqu'à 44°, et la température moyenne fut

au-dessous de 30°. Malgré l'intensité du froid, l'état sanitaire ne fut aucunement altéré. Point de doute que ce résultat remarquable ne fut dû à l'énergie de nos marins et à l'excellence de nos provisions. » L'unique occupation des matelots fut la chasse. On sait que les Esquimaux ont la plus grande considération pour les habiles chasseurs, qu'ils reconnaissent seuls dignes du titre d'hommes; aussi plusieurs compagnons de Mac-Clure furent-ils bientôt jugés favorablement par les indigènes.

L'expédition voit cette île Melville qu'avait autrefois visitée Parry, et découvre ce passage nord-ouest, impraticable détroit qui ne pourra jamais offrir le moindre avantage au commerce du monde, ni aux relations des peuples. Quoique cette découverte de Mac-Clure nous paraisse d'une importance médiocre, nous ne voulons en rien diminuer la gloire de ce hardi voyageur. Le journal que le commander a rédigé de ses grandes excursions est une suite de récits palpitants que nous regrettons vivement de ne pouvoir rapporter en entier.

« Je me promenais, dit-il, avec le lieutenant Creswell, à quelques milles du vaisseau, lorsque nous vîmes subitement apparaître, du côté du nord, un point noir qui semblait rouler plutôt que courir sur la glace. Nous imaginant que c'était quelqu'un des nôtres poursuivi peut-ûtrc par un ours blanc, nous nous portâmes à sa rencontre; mais nous ne tardâmes pas à distinguer que la figure qui s'approchait avec tant de rapidité n'appartenait à personne du bord. Cet être, quel qu'il fût, se mit, à notre vue, à agiter les bras en l'air et à pousser des cris que l'éloignement, ou toute

m PEUPLES ET VOYAGEURS.

autre cause, nous rendit inintelligibles. J'avoue qu'alors nous fûmes tentés de chercher si cette apparition, au teint de suie ef aux gestes étranges, ne cachait pas les griffes et la queue du vieux Nick. Nous finîmes en- fin par nous joindre, et l'on peut juger de notre surprise quand, à cette question naturelle de ma part : « Qui étes-vous? et d'où venez-vous, au nom du ciel? » l'étranger répondit d'une voix étranglée par l'émotion et la rapidité de sa course : « Pim, le lieutenant Pim, « du Herald. » A la place du diable, c'était un ange de lumière que j'avais devant moi. On peut juger quelle poignée de main je donnai à mon vieux camarade. »

Nous comprenons aisément la joie de ces pauvres matelots qui se figurent revoir la patrie en entendant leurs compatriotes; il se fit en eux une telle révolution de bonheur, que les malades oublièrent leurs souffrances; les boiteux marchèrent : l'amour de la patrie accomplissait un véritable miracle. Mais Mac- Clure et les siens vinrent tout à coup à douter de la vérité, ils se crurent en butte à une hallucination que la raison devait dissiper. « Lorsqu'il fut bien avéré, s'écrie Mac-Clure, que ce n'était point un songe, mais une réalité, la parole fit défaut à mes compagnons comme à moi-même pour exprimer nos pensées. Nos cœurs étaient trop pleins. Jamais, j'en ai la confiance, les sentiments de gratitude qui ont élevé en ce moment ma pensée vers le souverain dispensateur des choses, ne s'affaibliront dans mon souvenir. »

Le lieutenant Pim avait été envoyé au secours de Mac-Clure par le capitaine Kellett, appartenant à l'escadre de sir Edward Belcher. Ce fait mémorable se passait le 6 avril 1853.

Ce ne fut que Tannée suivante que les voyageurs purent toucher le sol européen. Nous sommes heureux d'ajouter que le nom d'un officier français, M. Émile de Bray, s'associe à celui de Kellett.

Le capitaiue Collinson. — Le docteur Kane.

Le capitaine Mac-Clintock.

Celte redoutable région du pôle attire toujours à elle de nouveaux voyageurs, avides d'émouvantes péripéties et de terribles drames. En 1851, le capitaine Collinson pénétra, par le détroit de Beering, dans l'océan Glacial américain ; les premières dépêches qu'il envoya , apportaient le deuil dans plusieurs familles : son lieutenant Bernard venait d'être tué, avec quelques matelots, par des Indiens. Malgré les banquises et les obstacles de toute nature, Collinson circula pendant trois années dans les mers arctiques, et fut de retour en 1854.

A la même époque, le docteur John Kane acquit à peu près la triste certitude de la terrible fin de Franklin et de ses compagnon : des Esquimaux trouvèrent, au milieu des glaces, des armes, des débris d'ustensiles qui paraissaient avoir appartenu aux malheureux Anglais. C'est dans le voisinage de l'embouchure du Back qu'ils ont probablement péri de faim ou de froid.

Le docteur Kane est un de ces esprits entreprenants et infatigables qui ne s'arrêtent qu'épuisés par les dernières étreintes de la mort; Kane aurait été un des plus célèbres voyageurs du monde, s'il n'avait pas joué avec une existence affaiblie par les travaux et les privations, s'il n'avait consumé ses plus belles années en

les jetant, pour ainsi dire, dans le tourbillon d'une fiévreuse agitation. Lorsque Ton étudie cette vie si remplie et si courte, on est à la fois surpris d'admiration et de terreur : on voudrait retenir ce malheureux qui suit une voie inévitablement fatale; on prévoit dès lors la mort qui le menace, et pourtant, lorsqu'elle frappe, on ne peut croire à la fin de cet homme incroyable, tant il a su, dans sa pénible carrière, affronter les dangers de toutes sortes. Rane est un véritable héros; partout, dans ses voyages, se révèle son esprit aventureux et hardi : dans Vile de Luçon, il se fait suspendre par une corde de bambou à la pointe d'un rocher de deux cents pieds de hauteur perpendiculaire, et d'où sa vue peut plonger dans le cratère du volcan de Taal, rejetant abondamment des scories et de la fumée. Cet acte d'une prodigieuse audace le fait considérer comme un être diabolique par les naturels, qui menacent de le tuer.

Quelque temps après ses pérégrinations dans la Malaisie, on le retrouve dans les îles Sandwich.

Une tribu de sauvages l'attaque; il se défend comme Alexandre dans la ville des Oxydraques. Il passe en Afrique, franchit l'Égypte, visite la Grèce, revient en Amérique, repart pour le continent africain, parcourt la Guinée, et y est atteint d'une fièvre qu'il doit conserver jusqu'à la mort. Son état est presque désespéré. N'importe, il salue de nouveau sa patrie, les États-Unis, et, en dépit d'une maladie qui le mine, il prend part aux entreprises militaires des Américains au Mexique : Kane se montre aussi brave que généreux ; il rencontre dans un combat le fils du général ennemi, il le blesse grièvement; mais sa grandeur

gle

d'âme l'emporte : il bande les plaies de celui qu'il vient de frapper, et soigne son prisonnier comme le plus tendre des amis. Le général ennemi devient son prisonnier ; les soldats américains veulent se venger de cet homme en le massacrant, Kane tire alors l'épée contre les siens et fait tomber sous ses coups le premier qui ose s'avancer; mais il est blessé dans cette noble lutte, et reçoit à son tour les soins de celui qu'il a sauvé. Le docteur apprend que M. Grinnell, riche négociant américain, veut concourir de sa fortune aux efforts des explorateurs dans le Nord; il a bientôt su s'attirer la confiance de ce généreux capitaliste, et nous le voyons, quelques mois après, dans les glaces à la tête d'une expédition : parti de New- York en 1853, il franchit le détroit de Smith, atteint en traîneau 82°30' de latitude nord, voit une mer libre qui porte aujourd'hui le nom du courageux voyageur. Celte mer s'étend-elle jusqu'au pôle? Quelle est la cause d'une telle élévation de température dans cette latitude? Trouverait-on des terres habitables à l'extrémité de cet axe autour duquel tourne notre monde? Nous entrons dans le domaine des conjectures ; mais un jour, nous l'espérons, ce voile mystérieux tombera, l'homme fera la conquête de la terre entière. Kane fut aussi intrépide au milieu des glaces que dans les régions équinoxiales. Il revit sa patrie pour lui dire un éternel adieu ; il expira à La Havane le 16 février 1857, à peine âgé de 35 ans. On lui rendit des honneurs funèbres comme au citoyen qui meurt en se dévouant pour son pays.

Le capitaine Mac-Clintock , partit dans l'intention de retrouver quelques traces de l'expédition

de Franklin ; ses recherches furent d'abord infructueuses. Enfin, en 1859, il a recueilli des renseignements et des débris qui ont fait voir que le lieu de la mort de l'illustre voyageur et de ses compagnons était bien, comme on le soupçonnait, la Terre du Roi Guillaume, au nord-ouest de l'embouchure du fleuve Back.

La corvette la Reine-Hortense dans le* mets du Nord.

Avant le voyage entrepris par la corvette la Reine- Horteiise, les Français avaient moins assisté en acteurs qu'en spectateurs aux entreprises arctiques; on peut considérer les Anglais et les Américains comme les uniques moteurs des précédentes expéditions. Nos sentiments de sympathie les avaient, il est vrai, toujours accompagnés dans leur glorieuse mission ; nous les suivions comme de véritables compatriotes; mais nous n'avions pas, il faut l'avouer, le mérite de l'initiative. Une prudence qu'on ne saurait blâmer nous a pendant longtemps détournés de ces voyages périlleux; mais aujourd'hui nous pouvons nous élancer vers le pôle avec des renseignements précis, avec des cartes habilement tracées; la longue expérience de nos voisins nous servira à trouver une route sûre et à pénétrer définitivement dans cette mer libre que l'on rencontre à l'extrémité de l'axe terrestre. Il nous semble que le passage nord-ouest ne doit plus être le mobile des voyageurs; mais on peut faire de précieuses découvertes scientifiques dans les régions qui s'étendent au nord de l'Europe, entre la Nouvelle- Zemble et le Spitzberg. Comme on le voit, le champ

est vaste aux tentatives; qu'on s'applique donc maintenant à explorer le monde dans cette direction, et qu'on suive l'impulsion donnée par ,1a corvette la Reine-Hortense !

Le 16 juin 1856, la gracieuse corvette abandonnait Le Havre, emportant du côté du Groenland une commission scientifique dirigée par le prince Napoléon. Les voyageurs furent bientôt au milieu des glaces, menacés par des banquises, presque retenus comme Parry et Mac-Clure. Pendant ce temps, le prince faisait des observations sur la température, et les savants qui l'accompagnaient prenaient des notes qui ont servi de base à un excellent ouvrage publié tout récemment. Nous ne voulons pas insister davantage sur un voyage dont nos lecteurs ont déjà apprécié tout l'intérêt dans les colonnes de plusieurs journaux quotidiens, et surtout dans le livre de M. Charles- Edmond ; on sait aussi que d'importantes collections minéralogiques et géologiques ont été rapportées en France et offertes à la curiosité du public. — L'expédition que nous venons d'exposer bien sommairement n'est, à notre avis, que le prélude de nouvelles tentatives.

VOYAGES DANS i/AMÉRIQUE DU SUD.

M. Demersay. — Le docteur Martin de Moussy.

Voyages et aventures de M. Guionard. — Les Poyuches.

Si les écrivains voyageurs et les romanciers ont peut-être trop abusé des sauvages du nord de l'Amérique, il est impossible de leur faire le même reproche au sujet des indigènes de l'Amérique du sud,

et pourtant les mœurs des populations du Brésil, de la république Argentine ou de la Patagonie, sont au moins aussi curieuses que celles des Sioux, des Comanches et des Apaches.

En lisant les ouvrages de plusieurs voyageurs, et particulièrement les travaux de MM. Demersay, Martin de Moussy et Guinnard, on pourra se convaincre de la richesse de ce champ encore inexploité. On retrouve dans les pampas et dans les Uanos cette sombre et captivante poésie des savanes du nord; ce sont, à peu de chose près, les mêmes paysages, les mêmes horizons, la même majesté. On reconnaît aussi, dans ces sauvages à la taille élevée, au maintien fier et aux instincts guerriers, les frères de ces courageux Indiens des États-Unis et du Mexique qui préfèrent l'isolement et la mort à la soumission.

M. Demersay a principalement voyagé dans le Paraguay et dans une république dont on ne soupçonne guère l'existence en France, celle du Grand-Chaco. Il faut avouer, du reste, que ce Grand-Chaco mérite peu l'attention du monde : qu'on se figure des plaines immenses , dénudées , monotones , plates comme une mer calme, coupées seulement çà et là par des rivières aux eaux dormantes et limoneuses. Au milieu de ces pampas sans fin, errent plusieurs tribus qui se détestent souvent entre elles, mais qui ont toutes, comme point de contact, une haine invétérée contre les blancs. On ne peut jamais se fier aux dispositions pacifiques de ces sauvages : au moment où leurs démonstrations semblent le plus amicales, ils apparaissent en bandes nombreuses, et, profitant de, l'obscurité d'une nuit profonde, ils s'élancent sur les

campements des voyageurs et se retirent après un sanglant carnage.

De toutes ces peuplades, celles que M. Demersay a le mieux étudiées, ce sont les Lengua et les Toba. Ces Lengua aiment beaucoup les parures et tiennent surtout à grand honneur d'avoir le lobe des oreilles démesurément percé. On passe dans les oreilles des enfants en bas âge une rondelle de bois dont on augmente sans cesse le diamètre, de telle sorte qu'après une quarantaine d'années, le trou formé par ce singulier ornement offre d'énormes dimensions. « J'en ai mesuré plusieurs, dit M. Demersay, et j'ai trouvé, pour moyenne, dans le sens longitudinal, 6 centimètres. Les morceaux de bois sont irrégulièrement arrondis et m'ont présenté dans leur plus grand diamètre jusqu'à 4o millimètres. Souvent aussi les Lengua les remplacent par un long morceau d'écorce d'arbre roulé en spirale, comme un ressort de pendule. »

Quant aux Toba, ils songent plus aux armes qu'aux parures. Montés sur de légers chevaux, ils traversent, comme une avalanche, d'immenses déserts, fondent sur de pauvres familles souvent sans défense et les pillent sans merci. Ce sont les Apaches du Grand- Chaco. Après les combats avec les Espagnols et leurs courses à travers les pampas, la pèche est leur plus grand plaisir; aussi ont-ils imaginé un paradis de la pèche, comme les sauvages des savanes un paradis de la chasse : « Les Times des morts, disent-il, montent de branches en branches l'arbre gigantesque Halliagdigna, et vont pécher dans des lacs immenses qui abondent en poissons savoureux. »

Pendant que M. Demersay s'initiait surtout aux mœurs et aux coutumes des habitants du Paraguay, M. le docteur Martin de Moussy explorait la confédération Argentine : peuples, histoire, faune, flore, climat, il a tout passé en revue. Peu satisfait, néanmoins, de n'avoir mis au jour que deux gros volumes de précieuses observations, le savant docteur est reparti pour l'Amérique, et a exploré de nouveau les plaines de la république de la Plata, pour nous donner un troisième volume. Qui a bu une fois à cette coupe enivrante des voyages veut y boire jusqu'à la mort.

Il y a quelque temps, un voyageur français que sa famille croyait à jamais perdu, revenait des mômes régions. Ce voyageur est M. Guinnard, qui a beaucoup appris, beaucoup vu, sans le vouloir, et qui, bien malgré lui, s'est assis pendant trois années au foyer inhospitalier des Patagons. Ses aventures sont autrement semées de péripéties que celles du matelot Selkirk, dont Daniel de Foè* a fait un récit si populaire; aussi M. Guinnard est-il à la veille de devenir célèbre, et, ce qui a tout lieu de surprendre, célèbre sans l'avoir cherché, sans l'avoir souhaité.

Parti en iSoo pour l'Amérique, dans un but tout commercial, notre jeune compatriote s'aperçoit bientôt, à ses dépens, que cette terre tant vantée de l'or n'enrichit pas tous les Européens qui la foulent. Peu satisfait d'entreprises industrielles tentées à Montevideo, et en dernier lieu à Buenos-Ayres, il veut gagner la ville de Rosario, située à 60 lieues de là, et se joint à un jeune Italien, pauvre comme lui, et lancé également dans le Nouveau-Monde à la piste de la fortune.

Ne pouvant, dans leur précaire situation, se procurer un guide, ils tracent un itinéraire sur une carte, achètent une boussole, se munissent de fusils et se mettent courageusement en voyage. Les voilà s'engageant à travers les pampas, franchissant les rivières gonflées par les pluies torrentielles et luttant avec cette rude nature de la confédération Argentine. Une fois, ils se trouvent entre un torrent profond et une longue roche escarpée. Le cours d'eau prend tout à coup des proportions formidables et bat de ses flots la base de la falaise. Une inspiration leur vient en aide: ils enfoncent leurs poignards dans les rochers, s'en font des espèces d'échelons et gagnent ainsi le sommet de la hauteur.

Plus loin, ils ont à lutter contre un mal plus cruel encore, celui de la faim. Plusieurs jours d'angoisse se passent. Ils aperçoivent une panthère; ils la tuent et se partagent sa chair, sans presque s'être donné le temps de la faire cuire. Malgré leurs souffrances, ils marchent sans cesse, et font des cfTorts désespérés pour gagner Rosario. Cependant, après plusieurs mois de voyage, ils reconnaissent qu'ils se sont complètement trompés de route et ne songent plus qu'à revenir. Il était trop tard; les sauvages avaient aperçu l'empreinte de leurs pas. « Nous sortions d'une caverne où nous nous étions réfugiés, dit M. Guinnard; des Indiens surgirent comme par enchantement de tous les plis de terrain, et, se livrant à une joie féroce, poussant des cris gutturaux et brandissant leurs lances, leurs boules et leurs lazos, nous entourèrent de toutes parts. Rien n'est plus bizarrement triste que l'aspect de ces êtres à demi-nus, montés sur des che-

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vaux a rdeiits qu'ils manient avec une sauvage prestesse; que la couleur bistrée de leur robuste corps, leur épaisse et inculte chevelure tombant tout autour de leur figure et ne laissant entrevoir, à chacun de leurs brusques mouvements, qu'un incroyable emsemble de traits hideux, auxquels l'addition de couleurs voyantes donne une expression de férocité infernale. »

En présence de tels démons, les deux voyageurs se voient en face de la mort; ils se disent un dernier adieu, se serrent la main et font feu sur les assaillants. L'un des Indiens est blessé; ses compagnons se précipitent, la lance au poing, sur les malheureux jeunes gens. L'Italien, percé de coups, accablé par le nombre, tombe pour ne plus se relever. Quand à notre infortuné compatriote, frappé à l'avant-bras par un javelot et atteint à la tête par un lazo, il roule inanimé sur le sol; il est ensuite emporté sur un cheval indompté du côté du campement des Poyuches.

Il se rétablit bientôt; mais un esclavage aussi cruel que ses souffrances vint peser sur lui. C'est en subissant sa captivité que M. Guinnard a pu s'initier aux mœurs des Patagons. 11 a composé, sur ce peuple, un ouvrage qui complète les renseignements déjà fournis par Alcide d'Orbigny, de Bovis et plusieurs autres voyageurs.

Les Poyuches-Patagons, dont le pauvre voyageur devint l'esclave, ont une taille élevée, mais ne sont probablement pas plus grands que les indigènes Payaguas du bassin du Paraguay. Somme toute, s'ils ne méritent pas le surnom de géants, ils ne justifient que trop, par leurs coutumes barbares et sanguinaires, a

terreur qu'ils inspirent aux Espagnols du littoral. Ils reconnaissent deux êtres supérieurs : le dieu du bien, dont ils admirent la puissance, et le dieu du mal, qu'ils adorent seuls. Du reste, tout est primitif chez eux.

Jamais un de ces Indiens ne mange sans avoir d'abord offert au Très- Haut la première part. Il se tourne pieusement vers le soleil, envoyé de Dieu, et, prenant entre ses mains les aliments, il prononce ces paroles sacramentelles :

« 0 père, grand homme, roi de cette terre, soismoi favorable. Donne-moi tous les jours bonne nourriture, bonne eau et bon sommeil. Je suis misérable, moi. As-tu faim? Tiens ! ma nourriture est pauvre, prends si tu veux! »

Le repas achevé, il môle du tabac à de la fiente de cheval ou de vache, en bourre une pipe en pierre et aspire avec volupté l'affreux parfum qui en sort. Quelques minutes après, on le voit étendu sur le dos, plongé dans une ivresse voisine de l'extase. De ses lèvres entr'ouvertes s'échappent des flots de salive, et ses yeux, à moitié sortis de leur orbite, contribuent à rendre sa physionomie effrayante. Loin d'être l'objet du mépris général, le sauvage est alors entouré de la respectueuse sympathie de tous les siens. On se garderait bien de le troubler, car la divinité elle-même a partagé ses joies ineffables, puisqu'une bouffée a été lancée à son adresse.

Je reviens à M. Guinnard. Après une infructueuse tentative d'évasion, il fut gardé de si près que tout espoir de s'enfuir lui paraissait impossible. Il finissait par accepter son triste sort, lorsque tout à coup une

occasion favorable se présenta. Les sauvages avaient reçu du président Urquiza plusieurs barils d'eau-devie, et naturellement toute la tribu s'était plongée avec délice dans l'ivresse. Le captif se glissa en rampant vers l'endroit où se trouvaient les meilleurs chevaux, sauta sur l'un d'eux, en chassa deux autres devant lui et gagna en toute hâte la campagne. Il galopa sans relâche pendant toute la nuit, croyant avoir sans cesse les indigènes à sa poursuite.

« Souvent, nous a-t-il raconté lui-môme, je mettais pied à terre, et, l'oreille appuyée sur le sol, j'écoutais, espérant puiser un peu de tranquillité dans le silence de la pampa ; mais, loin de là, les oreilles me tintaient tellement que je croyais entendre sur le sol dur retentir le pas sinistre des chevaux de mes ennemis, et je précipitais de nouveau ma fuite.

j « Cette course désordonnée durait depuis quatre

jours déjà, quand le cheval que je montais s'abattit, il était mort. Le second eut bientôt le môme sort. Je partis le cœur navré, décidé à ménager, par tous les

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