I . moyens, men dernier compagnon de misères. Nous
avancions fort lentement, lorsqu'à la tombée de la nuit je remarquai qu'il doublait le pas de lui-môme; à la fraîcheur du terrain qu'il foulait et avec l'instinct propre à tous les hôtes de ces vastes déserts, le pauvre animal sentit le voisinage de l'eau. Peu d'instants après, nous étanchions notre soif commune dans ces lagunes que déposent dans le nord de la pampa les filets d'eau issus des contreforts des Andes. 11 put me porter jusqu'à Rio-Quinto, et s'affaissa, tout à fait épuisé ; et moi, à bout de forces, mourant de faim, de fatigues physiques et morales, je tombai à ses côtés
sans mouvement et sans voix. C'était le treizième jour de ma fuite ! Les sauvages m'avaient retenu prisonnier pendant trois années! »
De Rio-Quinto, le fugitif gagna Mendoza et Valparaiso, et de là s'embarqua pour la France.
L'Australie. — Opinions diverses sur les naturels. Mœurs des indigènes. — Les voyageurs en Australie. Mac-Douall Stuart. — Burke. — Howitt.
Landsborough. — Mac-Kinlay.
C'est encore une partie du monde bien mystérieuse que cette Australie tombée sous la suzeraineté britannique.
Si les côtes en ont été presque toutes explorées et relevées, le centre laisse toujours à la science de nombreux problèmes à résoudre; mais on peut affirmer que nous sommes à la veille du jour où l'énergique persévérance de la Grande-Bretagne aura triomphé de tous les obstacles.
Demain, derrière les pionniers anglais, des batail-
ions de colons s'installeront au cœur môme de cette île immense.
L'Australie a fait, depuis dix années, des pas de géant vers ïe progrès. Qu'on promène ses yeux sur une carte portant le millésime de 4854, et qu'on vienne ensuite à regarder les tracés les plus récents, on sera surpris des conquêtes faites par la science et la civilisation.
Dans les possessions anglaises, la géographie et la politique sont deux sœurs étroitement unies : les voyageurs donnent l'élan et sont l'avant-garde de la conquête. Aussi, l'étude de la géographie, comme on la comprend en Angleterre, est-elle éminemment civilisatrice.
Malheureusement l'Australie n'a pas encore été suffisamment étudiée par les ethnographes, pour que l'on puisse parler avec autorité de ses peuples indigènes.
Nous croyons, quant à nous, que certains voyageurs les ont trop dénigrés, et que d'autres les ont exaltés outre mesure. Pickering est évidemment tombé dans un de ces extrêmes, en faisant cette peinture de l'Australien : « Je serais porté, dit-il, à le regarder comme le plus beau modèle des proportions humaines sous le rapport du développement musculaire. Il combine la plus parfaite symétrie avec la force et l'activité, tandis que sa tête pourrait être comparée au masque antique de quelque philosophe. »
D'après des témoins oculaires plus dignes de confiance que Pickering, l'Australien est généralement grand et vigoureux. Il est presque aussi noir que le nègre africain. Son nez est aplati, ses narines sont larges, ses yeux creux, ses lèvres épaisses, sa bouche
est grande, ses dents sont blanches et égales. Ses bras, ses jambes, sont généralement d'une maigreur extrême, ce qui provient sans doute d'une alimentation insuffisante, car on a remarqué que ce défaut de conformation n'avait pas lieu chez ceux qui prenaient une nourriture saine et abondante. Comme les vivres font souvent défaut, ils sont obligés de se contenter de tout ce qui leur tombe sous la main, lézards, grenouilles, serpents, araignées, fourmis, écorce d'arbre, etc. Quelquefois môme ils tuent les nouveau-nés.
Ils ont pour armes le tomahawk, la lance, l'épieu, le boumerang, sorte de court javelot qui fait de terribles blessures.
La danse, chez eux, marque ordinairement la fin des luttes guerrières. Ils sortent alors de l'apathie dans laquelle les avait plongés la fatigue du combat, ils s'allongent, se redressent comme des panthères sortant de l'engourdissement du sommeil, et se préparent à l'une de ces cérémonies qui se gravent à jamais dans l'imagination de ceux qui ont la bonne fortune d'y assister en simples spectateurs.
On choisit une place convenable à peu de distance des huttes. Un bûcher y est allumé par les femmes et les enfants. A la fin du jour, les guerriers s'éloignent et se préparent à entrer dignement en scène. Ils reviennent, quelque temps après, sous l'apparence de hideux squelettes. Cet effet est produit au moyen de l'argile blanche. Ils se tracent, avec cette substance, de grandes lignes sur les bras, sur les jambes et sur la tête. Leurs côtes deviennent surtout très-visibles.
Pendant cette effroyable fête, qui n'est éclairée que par les lueurs blafardes de la lune et les reflets rou-
geatres du bûcher, les sauvages battent la mesure sur leurs boucliers et poussent des cris perçants.
Les danseurs s'animent progressivement : ce sont d'abord des mouvement assez lents, quoique saccadés, mais bientôt les corps s'agitent avec une sorte de frénésie, les bras se contournent, se meuvent en tous sens, les jambes ne tiennent plus au sol, on dirait qu'une puissance électrique les éloigne de terre. De seconde en seconde l'excitation augmente, l'ivresse de la danse s'accroît; une sorte de fluide magnétique passe sur tous les groupes. Les sauvages qui, jusqu'alors, se tenaient accroupis, s'élancent au milieu de leurs frères. Ce ne sont plus des hommes, ce sont autant de démons qui se livrent à une infernale ronde.
Que d'autres renseignements curieux on aurait sans doute à relater, si les mœurs australiennes étaient mieux connues! Et cependant, ce n'est certes pas la persévérance et le courage des Anglais qu'il faut accuser. Beaucoup d'intrépides voyageurs ont fait des tentatives pour découvrir les contrées du centre de la Nouvelle-Hollande ; on remarque Oxley, Cunningham, Eyre, Sturt, Mitchell, Leichhardt, les trois Gregory, Herschel Babbage, Strzélecki, Mûller, Mac- Douai 1 Stuart, Burke, Howitt, Mac-Kinlay, Landsborough, et tant d'autres.
Les plus grands résultats sont certainement ceux des voyages de Stuart. Jetons un coup d'oeil sur les trois grandes excursions de cet habile explorateur.
En mars 1860, Mac-Douall Stuart partait d'Adélaïde (Australie du sud), avec deux compagnons et plusieurs chevaux; il traversait une distance d'environ 1600 milles, arrivait à 300 milles de la rivière Victoria
de l'ouest (car il y a une autre rivière Victoria dans l'est), se voyait forcé de rebrousser chemin devant un corps d'indigènes farouches, et revenait néanmoins avec des documents du plus haut intérêt sur le centre de l'Australie.
Loin d'être une sorte de Sahara, les régions intérieures paraissent en général praticables. Les voyageurs souffrirent cependant beaucoup du manque
d'eau et de nourriture ; mais, à leur retour, ils eurent bientôt oublié ces légères contrariétés, et, sans plus attendre, en dignes fils de la Grande-Bretagne, ils se préparèrent à une nouvelle expédition.
Cette fois Stuart ne partait plus seulement avec deux compagnons : il était à la tête d'une caravane de douze hommes et de quarante-neuf chevaux. Il quitte les bords du Chamber's Creek, le 1 er janvier i 864 . Pendant les premiers mois, une indisposition du guide et une chaleur accablante ne permettent qu'une marche assez lente. Stuart suit d'abord la route qu'il avait prise dans son premier voyage; il traverse ensuite le Stephenson, franchit les monts Mac-Daniel, et, le \k février, arrive au lit du Finke. Le 19 mars, il voit les monts Mac-Donnell, la plus haute chaîne qu'on eût trouvée jusque-là entre l'Australie du sud et la côte septentrionale. Il explore les territoires voisins et fait des efforts désespérés pour s'engager, tantôt du côté de l'est, tantôt du côté de l'ouest; mais, trouvant des obstacles insurmontables, il continue son voyage en ligne droite du côté du nord.
Après d'incroyables fatigues, il arrive aux monts Ashburton, et bientôt ne se trouve plus qu'à une faible distance du golfe de Carpentarie, et qu'à 100 milles
environ du bassin de la rivière Victoria. Mais que de souffrances !
« Les broussailles, écrit-il, qui finirent par nous forcer à la retraite, étaient bien les plus touffues que j'aie eues jamais à combattre. On ne pouvait y entraîner les chevaux ; ils se tournaient en tout sens, et nous pouvions tous les perdre ; à une distance de moins de trois mètres, nous ne les voyions plus. Le petit espace que nous traversâmes avait déjà mis en pièces nos mains, nos figures, nos habits et nos sacoches. Toutes les espèces de broussailles y étaient mOlées, et elles étaient aussi touffues qu'une haie. Si nous avions pénétré plus loin, nous aurions perdu tous nos bagages. Nulle trace d'eau... Ces plaines, hérissées de plantes épineuses, et ces bois touffus, sont des entraves aussi fortes qu'une mer intérieure ou un mur. C'est une amère déception d'arriver si près du but et de ne pouvoir avancer! »
Après plusieurs reconnaissances et plusieurs tentatives infructueuses du côté du nord, Stuart découvre, à !7° 36' de latitude sud, une sorte de lac large de 450 pieds, et dont la longueur s'étendait à perte de vue. De nombreux pélicans, des canards, des ibis, s'ébattaient joyeusement dans ses eaux.
Les voyageurs, en s'approchant des bords du lac, remarquèrent des vestiges de pas et des débris de moules qui avaient évidemment servi de repas aux naturels. On fut bien quelque peu inquiet en songeant que, d'un moment à l'autre, il fallait s'attendre à avoir quelques démêlés avec les sauvages, mais on n'en acclama pas moins avec enthousiasme la découverte de cette délicieuse masse d'eau entourée d'une agréable verdure. Stuart baptisa le lac du nom de iNewcastle-
Water, en l'honneur du duc de Newcastle, ministre des colonies en Angleterre.
Ce fut dans ces parages que, le 26 mai, les voyageurs rencontrèrent pour la première fois des naturels.
« Ce matin, dit Stuart dans son journal, nous avons été visités par sept indigènes grands et forts. Ils paraissaient d'abord n'avoir pas les intentions les plus bienveillantes : ils font toutes sortes de gestes et nous menacent de leurs boumerangs (lances en bois). Cependant nous leur témoignons des marques d'amitié, et ils semblent s'adoucir. Ils s'approchent de nous, et se montrent très-pacifiques. Néanmoins, je suis dans une très-vive perplexité : un de nos bons compagnons, Woodforde, est descendu sur les bords du lac pour aller chasser des oiseaux, et précisément il se trouve dans la direction d'où viennent les sauvages. J'essaye de me concilier leur amitié par des cadeaux. Tandis que nous nous entretenons avec eux, j'entends au loin la détonation du fusil de Woodforde; je tente vainement de retenir les indigènes, ils s'éloignent très-amicalement en apparence, mais reviennent bientôt en toute hâte, s'élancent jusqu'auprès des limites de notre camp, et mettent le feu aux herbes sèches qui nous environnent. Il n'y avait plus à douter de leurs mauvais desseins... J'ai grande envie de tirer sur eux, mais, dominé par la crainte qu'en se retirant, les sauvages ne se vengent sur notre ami Woodforde, j'y renonce. Nous parvenons à maîtriser l'incendie, et ordonnons aux naturels de s'éloigner : ils obéissent, après avoir toutefois mis de nouveau le feu aux herbes voisines.
« Je ne vois pas revenir notre compagnon, et mon
inquiétude redouble de minute en minute. J'envoie deux hommes à sa recherche. Vingt minutes après, nous revoyons notre cher Woodforde. Du reste, mes craintes étaient motivées. Après nous avoir quittés, les sauvages l'avaient entouré de tous côtés, et formaient autour de lui un cercle qui se rétrécissait de plus en plus. Woodforde n'avait qu'un des canons de son fusil chargé de plombs destinés aux oiseaux; voyant un des sauvages s'approcher de lui et se préparer à lui lancer son boumerang, il le mitrailla en plein visage, et se hâta de regagner le camp, profitant de la stupeur dans laquelle la détonation avait plongé les indigènes. »
Après cette rencontre, heureusement terminée, l'expédition continua sa marche vers le nord (27 mai) ; elle atteignit, en traversant d'épaisses broussailles, la partie inférieure du lit du Newcastle-Water (133° 40' 45" de longitude est de Greenwich), qui bientôt disparut complètement, et, au delà de ce bassin, elle retrouva la plaine sans eau à perte de vue. Il fut impossible d'aller plus avant.
Stuart rentra à Adélaïde en septembre 1861 . A peine de retour, il fit de nouveaux préparatifs de voyage ! .
« Mac-Douall Stuart quittait la ville d'Adélaïde, sur la côte méridionale du continent, au mois d'octobre 1861. Il avait pour compagnons W. Kckwick, qu'il nomma son lieutenant, et huit autres hommes dévoués. Il emmenait 71 chevaux, qui portaient des
1. Les paragraphes suivants marqués de guillemets sont des extraits de deux articles insérés dans la Revue contemporaine, par M. E. Gortambert.
provisions, des tentes, des outres à eau, des instruments d'observation, etc. On franchit la frontière de la province de l'Australie du sud le 21 janvier 1862.
« On se dirigea aussi promptement que possible, et * par une route déjà connue, vers le beau bassin de Newcastle-Water, qui avait été le terme de l'excursion précédente, et l'on n'éprouva aucune difficulté sérieuse dans cette partie du voyage. Aucun incident grave n'arrêta l'expédition. Deux rencontres d'indigènes méritent cependant d'être rapportées.
L'une eut lieu le il février 1862, près des sources appelées Mercliant's Springs. Un des voyageurs, Auld, allait puiser de l'eau; il trouva un naturel qui appela aussitôt plusieurs de ses compagnons. Peu de temps après, une fumée épaisse s'élève des herbes sèches, une traînée de feu, poussée par le vent, roule rapidement vers Auld (car la flamme, propagée dans les forêts herbacées, est l'arme principale des sauvages australiens). Thring, qui gardait les' chevaux, aperçut en même temps trois hommes cachés derrière un buisson et portant des lances et des épieux pointus ou boumerangs; ils se précipitèrent vers lui, et l'un d'eux chercha à l'atteindre de son épieu, qu'il jeta comme un javelot. Thring tira un coup de révolver, qui effraya les ennemis et les mit en fuite.
« Le 5 mars, lorsqu'on traversait la plaine qui s'étend au pied du mont Hay, on se vit tout à coup en face de trois indigènes armés de longues lances et de boucliers. Ils coururent aussitôt vers un fourré voisin de la montagne. Ils revinrent peu de temps après avec quatre autres, et dans des intentions manifestement hostiles ; ils frappaient leurs boucliers avec \i-
vacité et poussaient des hurlements furieux; tout, dans leurs gestes, annonçait le désir de combattre, et déjà ils se disposaient en demi-cercle dans la posture de l'attaque. Mac-Douall Stuart fit mettre tout son monde sur la défensive et se prépara à recevoir vigoureusement les assaillants; tenus en respect par cette démonstration, ils n'approchèrent pas. On jugea à propos de tirer quelques coups de fusil, sans vouloir les blesser, mais pour leur montrer seulement qu'on pourrait les atteindre à une grande distance, s'ils cherchaient à nuire, ils ne parurent nullement effrayés du bruit des armes à feu, ni du sifflement des balles, et restèrent dans leur attitude menaçante. Tous paraissaient vigoureux et bien proportionnés.
« Cependant les voyageurs poursuivirent leur marche à travers la plaine. Tout à coup ils virent les naturels se précipiter vers eux, dans le dessein évident de les attaquer. On fit alors une décharge générale, qui força définitivement les sauvages à la retraite.
« Alac-Douall Stuart se retrouva, au commencement d'avril, vers cette précieuse nappe d'eau qui devait servir de base à ses nouvelles explorations.
« En chef prudent et consommé, il se gardait bien de vouloir faire avancer à la fois et à l'aventure toute sa caravane ; il ne voulait pas l'exposer à rencontrer des obstacles imprévus, tels que des fourrés impénétrables, des déserts sans eau ou des marais impraticables. Pour lui imprimer une marche sûre, il laissait le gros de l'expédition sous la garde de son lieutenant Kekwick, et lui-même allait à la découverte avec un ou deux de ses compagnons. Il se condamnait ainsi à décupler pour lui-môme les fatigues de sa route; mais
c'était le gage du succès, et ses efforts intelligents, consciencieux et humains devaient être couronnés du plus brillant résultat.
« On ne rencontra aucun terrain entièrement nu, aucun de ces déserts sablonneux qui rappellent l'Afrique. Il n'y avait que trop de végétation. C'étaient tantôt des savanes couvertes d'énormes graminées; tantôt des forêts de spùrifex, petits arbrisseaux épineux; tantôt des forêts de ces beaux gommiers qu'on nomme eucalyptus. Le grand arbre appelé muiga y abonde aussi.
« On reçut, le 6 mai, la visite de quelques naturels, qui avaient une apparence très-bienveillante. Ils étaient grands et forts, armés de longues lances terminées par un silex aigu. C'étaient les premiers indigènes qu'on rencontrait depuis le Newcastle-Water; le pays n'était cependant pas inhabité dans l'intervalle qu'on avait parcouru ; mais les habitants ne s'étaient pas montrés; leur présence s'était seulement révélée par la fumée des feux qu'ils allumaient de distance en distance, dans des intentions probablement hostiles. Stuart et ses compagnons voyaient de temps en temps des traînées de flammes portées par le vent dans leur direction; souvent, ils pouvaient à peine lutter de vitesse avec le torrent dévastateur qui roulait et mugissait autour d'eux.
« Le but principal de Stuart était de gagner la Victoria, et c'est dans la direction dé ce fleuve, c'est-àdire vers le nord-ouest, qu'il fit ses premières tentatives. Mais il comprit bientôt qu'il fallait renoncer à se diriger de ce côté : le terrain, entièrement plat, y était trop privé d'eau ; les herbes y étaient en môme
temps trop touffues; elles enveloppaient chevaux et voyageurs.
« On trouva, vers le nord-est, un chemin plus praticable, des flaques d'eau, ça et là quelques ruisseaux; c'est donc de ce côté qu'on se porta de préférence. Vers la fin de mai, on rencontra un pays plus inégal; des pélicans et d'autres oiseaux aquatiques annonçaient une région plus humide; les cours d'eau augmentaient sensiblement; il y avait même des marais assez étendus.
« Des collines, puis des montagnes, des rochers à pic réjouissaient de plus en plus la vue, que des plaines uniformes avaient trop longtemps attristée. Des arbres nouveaux s'offraient de tous côtés : c'étaient des féviers, des choux-palmistes, des melaleuca, des bambous, beaucoup de bois de haute futaie, entre autres, des arbres à écorce noire ayant la feuille du chêne; les spinifex et les eucalyptus abondaient toujours, comme dans les cantons précédents.
« On reconnut, le 22 juin, qu'on se trouvait dans la région qu'avait parcourue A. Gregory six ans auparavant. Le sol y était très-fertile ; les herbes s'y montraient de plus en plus hautes, et l'on s'y perdait plus que jamais. Stuart s'y égara un jour complètement, et eut beaucoup de peine à regagner ses compagnons. Les chevaux, en y paissant, disparaissaient tout à fait, et on ne les retrouvait souvent qu'avec la plus grande difficulté. Les feux qu'y allumaient les indigènes étaient effrayants.
« On suivit quelque temps une belle et grande rivière. Stuart se convainquit que c'était le Roper, tributaire du golfe de Carpentarie et déjà connu par les
voyages précédents. On vit, près de ses bords, des naturels qui parurent bien disposés; mais on avait appris à ne pas se fier à l'apparence des sauvages, et à ne pas compter sur leurs démonstrations amicales, trop souvent suivies d'un coup de lance ou d'un incendie.
« Le 30 juin et le i er juillet furent marqués par la visite des plus nombreux sauvages qui fussent encore venus au camp des voyageurs. L'un d'eux, vieillard de 7 pieds de haut et extraordinairement mince, témoigna à Kekwick le désir d'avoir un hameçon qu'il voyait fixé à son chapeau; il reçut ce précieux présent avec une joie extrême; alors ce fut dans toute la population un objet d'ambition et de convoitise : tous en voulaient avoir. On ne put les satisfaire. Leur familiarité devenait importune. C'était l'heure du départ : on fit avancer les chevaux vers eux, ils se montrèrent peu rassurés. Pour les intimider davantage, un des voyageurs ouvrit les lèvres d'un cheval, et l'aspect de ces deux rangées de dents les effraya singulièrement; la plupart pensèrent qu'il fallait se mettre au plus vite hors de la portée d'animaux aussi terribles, et s'enfuirent à toutes jambes ; d'autres restèrent, mais en se tenant à une distance respectueuse. Ils suivirent cependant les voyageurs l'espace de quelques milles. Un coup de fusil tiré contre un pigeon par le naturaliste les épouvanta tout à fait, et ils disparurent.
« Les voyageurs curent le plaisir de pénétrer au milieu de montagnes variées dans leur aspect et dans leur nature géologique. Un terrain basaltique s'offrit à eux sur un assez grand espace ; puis on observa des
VOYAGES EN AUSf RALÎË. 3h
terrains schisteux, calcaires, sablonneux, des grès blancs, des grès rouges, des pierres ferrugineuses, des veines de fer magnétique qui faisaient dévier la boussole de plus de 20°; des granités, des cristaux de roche, des quartz, dont l'abondance, la couleur et la disposition firent supposer à Stuart la présence de mines d'or. Des sources se montraient partout.
« On vit des palmiers chamœrops, pour la première fois, le 10 juillet; d'autres palmiers, à feuilles pennées, mariaient leur agréable verdure à celle des pins et des eucalyptus gigantesques. On rencontrait souvent aussi des bois de fer.
« On arriva enfin à la rivière Adélaïde, car on avait abandonné le cours du Roper, trop difficile à suivre. Le nouveau bassin où l'on se trouvait était composé d'un riche terrain d'alluvion ; mais les herbes, durcies par une longue sécheresse, y rendaient la marche très-fatigante. Des kangourous couraient çà et là : ils parurent moins grands que ceux des parties méridionales de l'Australie. On voyait beaucoup d'oiseaux au brillant plumage et dont plusieurs étaient d'espèces inconnues; on remarqua particulièrement une oie aux pieds très-peu palmés et à la tcte munie d'une grosse proéminence cornée. On admira une nouvelle espèce de lis. Malheureusement, les moustiques sont nombreux dans ce beau pays ; les hommes et les chevaux en souffraient cruellement; il était impossible de dormir.
« Les traces des naturels étaient partout évidentes ; leurs sentiers se voyaient de toutes parts.
« On descendit le bassin de l'Adélaïde, sans pouvoir toujours suivre le cours môme de cette rivière. Stuart
savait, par ses observations, qu'on se trouvait vers le douzième degré de latitude sud, par conséquent trèsprès de la mer; mais il ménageait une surprise à ses compagnons, et il ne dit qu'à son lieutenant l'espoir qu'il avait d'arriver à la côte dans quelques heures. Enfin on entend le bruit majestueux des vagues; on voit bientôt l'horizon azuré de l'Océan. Cet aspect délicieux fait oublier aux voyageurs toutes leurs fatigues. Leur joie se conçoit aisément ; c'est la joie de Colomb abordant à l'île de San-Salvador. Ils saluent de trois longs vivats ces flots qui étaient le but de leurs désirs. Mac-Douall Stuart se plongea les pieds dans la mer et s'y lava la figure et les mains, comme pour consacrer le succès de son entreprise. Il grava ses initiales (J. H. D. S.) sur un gros arbre voisin.
« Malheureusement, le rivage était formé par une vase qui empêchait les chevaux d'avancer, et des marais s'étendaient sur la côte à une assez grande distance; on essaya de faire un lit d'herbes, de troncs d'arbres et de branchages, pour que les chevaux pussent passer. Mais ce fut impraticable. Il fallut renoncer à voir l'embouchure même de J 'Adélaïde. Qu'importe ! cette embouchure était déjà bien connue des marins; il n'y avait pas nécessité de la reconnaître; le point essentiel, c'était d'être arrivé au bord de l'océan Indien On se trouvait devant une vaste baie du golfe de Van Diemen ; elle fut nommée baie Élisabeth, en l'honneur de miss Élisabeth Chambcrs, fille de l'un des plus ardents promoteurs de l'expédition.
« Le 25 juillet, on choisit un grand arbre, et l'on y arbora le drapeau de l'Angleterre; la petite troupe poussa trois hourrahs, en l'honneur de la reine, du
prince de Galles et de Stuart. On grava sur l'écorce de cet arbre : Cherchez à un pied au sud. A cette distance, on mit, à la profondeur de 8 pouces, une boite d'étaîn contenant cette indication :