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LES TSIGANES, ETC

De toutes les grandes nationalités que l'on rencontre dans la Turquie d'Europe, la moins nombreuse est celle des Turcs. Le fond de la population se compose de Grecs, d'Albanais, de Roumains, de Serbes et de 'Bulgares. Les uns appartiennent à la famille grécolatine, les autres à la famille slave. Ce qui frappe surtout, en étudiant l'ethnographie de la Turquie, c'est donc de voir des peuples fiers, bien doués, titre soumis directement ou indirectement à l'autorité d'une poignée d'étrangers, qui ne sont guère puissants aujour-

d'hui que parce qu'ils ont été jadis redoutables, et qui, suivant l'expression de Chateaubriand, semblent uniquement campés sur le sol européen.

Les Turcs, d'après l'opinion la plus communément adoptée, ne se rattachent à la race blanche que par les femmes; c'est en entassant dans leurs harems les belles Circassiennes et les admirables filles de la Géorgie qu'ils ont transformé leur type primitif, évidemment mongolique plutôt que caucasique.

Groupés surtout au sud des bouches du Danube, répandus sur quelques points de la Roumélic, disséminés dans plusieurs villes du littoral, les Turcs, depuis des siècles, demeurent stationnaires. Leur nombre suit la loi fatale d'immobilité qui semble les avoir frappés. On peut à peine dire s'il diminue, mais on peut assurer qu'il n'augmente pas. Somme toute, les Turcs, en Turquie, ne s'élèvent pas à plus de 2 millions, et les populations qui subissent leur ré-* gime gouvernemental comptent au moins 13 millions d'hommes ! Il est facile, en comparant ces chiffres, de lire dans l'avenir.

On a trop souvent énuméré les causes de la faiblesse de l'empire Turc pour qu'il soit utile d'y revenir. Ce qui manque aux Ottomans, c'est moins l'intelligence individuelle que l'esprit administratif, que l'aptitude pour la civilisation. Tout s'oppose chez eux aux progrès des connaissances : leurs préjugés, leur religion, leur fatalisme. Ils ont de tout temps négligé ce grand art, que les Romains possédaient à un si haut point, d'emprunter aux nations vaincues et d'adapter à leur propre usage ce qu'ils trouvaient chez elles d'avantageux. Une fois maîtres du pays, ils ont sommeillé, et

ne se sont réveillés que pour combattre avec une valeur qu'il n'est pas, convenons-en, permis de mettre en doute.

En général, lorsqu'une nation est courageuse, tout en la craignant, on l'estime; on se fait honneur d'alliances nouées avec elle; on la courtise, on l'entoure d'hypocrites sympathies, pour l'écraser plus sûrement au moment venu. Envers la Porte, rien de tout cela. Qu'on interroge l'histoire, on verra qu'entre les Ottomans et les autres peuples européens il y a toujours eu, en dépit môme des traités d'amitié, une ligne de démarcation profonde, et cette barrière n'est pas tombée depuis que nos habillements ont remplacé à Constantinople le haïk et le caftan.

Il n'existe pas d'hommes au monde plus en contradiction avec eux-mêmes que les Turcs : ils ont une apparence énergique, sévère, et ils sont extrêmement sensuels. On les voit, aux jours de combat, braver la mort sans manifester la moindre crainte, et quelques heures après ils trembleront devant une vague en courroux ou devant un mauvais présage. C'est un singulier mélange de courage et de pusillanimité, de témérité et de lâcheté, de crédulité et de ruse, de grandeur et de bassesse.

Le Coran est devenu pour les Turcs le plus grand ennemi des réformes. Il a été, môme dans ses belles pages, mal compris, mal interprété. Les musulmans en ont fait une encyclopédie ridicule, qui répond à tout; ils en répètent à chaque heure les versets machinalement et en suivent aveuglément les préceptes. L'ignorance des Turcs, leur confiance illimitée en leur livre par excellence, sont telles, que, suivant

eux, tout s'y trouve : religion, histoire, sciences, littérature.

Que d'exemples viendraient à l'appui, si l'on osait les citer!

Deux musulmans dissertent gravement dans un café sur les grandes inventions de l'Occident, dont un faible écho est parvenu jusqu'à eux :

— Sais-tu, dit l'un, que les giaours savent allumer l'air (le gaz) et correspondre avec l'étincelle?

— Par Mahomet ! répond l'autre, je n'en crois rien, mais il est facile de s'en assurer.

— Comment cela ?

— Consultons le Coran.

Et le grand livre est immédiatement interrogé.

Il y a une dizaine d'années, lorsque la photographie fit le voyage de la Turquie, les bons musulmans voulurent se mettre au fait de la nouvelle découverte et feuilletèrent en toute hâte le Coran. Ne trouvant rien qui répondît à leurs recherches, beaucoup refusèrent de se placer devant cette terrible lunette qui, en reproduisant leurs traits, leur paraissait — peut-être à juste titre — prendre la meilleure partie d'euxmCmes. D'autres entraient résolûment chez nos photographes, décrochaient le premier portrait venu appendu à la muraille et l'emportaient, persuadés qu'ils avaient leur propre image.

Si l'on veut être plus complètement édifié sur le degré de savoir des populations musulmanes, que l'on ait recours au magnifique ouvrage de M. Viquesnel, qui a vu les Turcs avec la bienveillance d'un écrivain de et qui avoue, néanmoins, qu'en 1851 il ne se trouvait pas 900 élèves dans les six écoler ie la Turquie 1

Les Turcs ne sont pas des enfants que l'on peut redresser par des conseils, ce sont des vieillards gangrenés et -vicieux ; ils ne méritent pas de bienveillance.

Qu'on lise l'histoire des États musulmans, dit éloquemment M. d'Escayrac de Lauture ; qu'on regarde le trône ou qu'on jette les yeux sur le peuple, on ne voit, d'une part, qu'exactions et massacres ; de l'autre, que complots, trahisons, régicides : c'est toujours la même tyrannie, tempérée par le meurtre des grands, qui tombent, non point victimes de jugements hypocrites, mais dupes de leur propre entourage. — Aux yeux de la loi musulmane, le souverain légitime est celui qui règne ; celui qui le tue est aussi légitime que lui. Le prince peut être adonné à tous les vices ; l'impiété publique lui est seule interdite. Il n'y a pas d'aristocratie dans l'Islam ; le despotisme, d'ailleurs, repousse tous ceux que leur naissance, leur fortune, leur mérite rendent indépendants et dangereux. Dans un État aussi barbare que la Turquie, les distinctions basées sur le savoir n'existent guère ; car l'ignorance est à peu près égale pour tous. Les magistrats connaissent quelques lois, mais ils ignorent tout comme les autres ce qui dépasse les limites de l'empire et même celles de la province dans laquelle ils vivent.

Le caprice et la sottise des princes livrent l'État aux mains les plus indignes. Mustapha I er faisait amener les passants et s'amusait à les nommer aux plus hauts emplois, pour jouir de leur surprise. Tantôt le vizir est un jeune garçon employé dans un café, et dont le Sultan a remarqué la bonne mine; tantôt c'est un fendeur de bois aux robustes épaules, comme Kalaïli-

Ahmed ou Mohammed-Balfadji; tantôt un rameur du sérail, comme Khodja-lbrahim; très-souvenf, comme Daltaban, le premier ministre ne sait ni lirani écrire 1 .

L'éducation populaire est à peu près nulle. Quant à l'instruction supérieure, elle existe en principe, mais en réalité, non. Cependant, quelques écoles spéciales fondées sur les méthodes françaises comptent quelques élèves : les Turcs y forment, à leur façon, des médecins et des officiers.

La religion est-elle bien vivante chez les Ottomans? — Non; elle n'est que superficielle. Les Turcs ont-ils un grand respect pour le clergé? — Non; nulle part, peut-être, il ne jouit de moins d'influence. — Que vénèrent donc les Osmanlis ? — Les hommes de lois, les gens de police et de justice, qui leur rappellent la bastonnade 2 .

Honneur aux cadis, administrateurs de la police 1 honneur auxmu/tàs, docteurs ou interprètes de la loi! honneur également au cheikh-ul-islam et aux mollahs!

Quant aux imams (prêtres), ils n'ont qu'une trèsfaible autorité. A peine rétribués par les dotations des mosquées, pauvres, ignorants, confondus dans la masse du peuple, obligés souvent de recourir à des professions manuelles pour suppléer à l'insuffisance de leur revenu, ils sont relégués dans les derniers rangs du corps des ulémas. Ils se partagent en cinq classes : les cheiks, professeurs qui ont leur chaire dans une mos-

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