‹ Peuples et voyageurs contemporainsChapitre 5 sur 39 · M. d'Escayrac · texte numérisé non relu

M. d'Escayrac

2. De tout cela, on peut conclure que nous sommes à la veille du moment où les nationalités relevant enfin la tèle, les Turcs seront repoussés en Asie, d'où ils n'auraient jamais dû sortir.

quée; — les khatibs, chargés de lire, au nom du Sultan, la pr.'ère officielle du vendredi, c'est-à-dire le khoutbé; — les imams, auxquels est dévolu le service ordinaire de la mosquée, ainsi que l'accomplissement des cérémonies relatives aux mariages et aux funérailles; — les muezzins, qui, du haut des minarets, annoncent les heures de la prière; — les kaïms, chargés du soin de l'intérieur de la mosquée.

Des maîlres passons aux sujets. Examinons de près cette foule de raïas qui, ravalés par les Osmanlis et traités en vil troupeau, n'en possèdent pas moins la suprématie intellectuelle.

Au premier rang se trouvent les Grecs, au nombre de 2,000,000, suivant M. Viquesnel; ils partagent avec les musulmans la même atmosphère, le même sol, la même demeure, sans se fusionner, du moins moralement, car les enfants d'une Grecque et d'un Turc sont toujours de petits Turcs.

La carte ethnographique de notre compatriote G. Lejean montre, mieux que ne pourrait le faire la description la plus détaillée, ce singulier amalgame de population. On y voit les Grecs occuper tout le littoral de l'Archipel, de la mer de Marmara et de la mer Noire, depuis le golfe Lamiaque jusqu'aux portes de Varna. La Khalcidique est leur centre principal : ils

l'habitent presque sans mélange. A quelques lieues, dans l'intérieur du continent, les Turcs forment, au milieu des Grecs, des espèces d'îlots. Pas de point de contact entre eux. Us n'a[ paraissent nulle part agrèges les uns aux autres. C'est un archipel perdu au m lieu d'un océan de peuples; ou bien encore en dirait les épaves d'une grande nation, compacte en As!e, mais qui s'est brisée lorsqu'elle a voulu mettre le pied en Europe.

Les Grecs de la Turquie, d'après M. d'Escayrac de Lauture, sont intelligents, actifs, audacieux, sobres ut économes. On leur reproche trop d'astuce, on leur reprocherait peut-être trop de crédulité et d'exaltation religieuse, si leur culte n'était pas un instrument de leur salut. C'est grâce à lui qu'ils ont su demeurer une nation et survivre aux ruines de leur empire.

Les musulmans les ont un momeut entourés, opprimés, jamais écrasés. Les Grecs ont en. eux cette séve du grand peuple qui ne s'éteint* pas. De tout temps, on leur a accordé un esprit délicat, une intelligence raffinée, mais subtilement habile :

Timeo Danaos et dona ferentes.

Ces dispositions n'ont pas diminué au contact des Osmanlis. Forcés de vivre avec eux et ne pouvant être les maîtres par la force, ils ont voulu le devenir par la ruse.

Ces taches n'excluent cependant pas toutes nobles qualités. Ainsi, tandis que la plupart des Orientaux font de la femme tantôt une courtisane, tantôt une esclave, les Grecs lui ont accordé une place d'estime et d'honneur.

Si l'on demandait à la plupart des habitants de la Turquie quel est,, suivant eux, le rôle de la femme : Un Turc répondrait : une captive; Un Albanais : une esclave ; Un Serbe ou un Monténégrin : une servante ; Un Bulgare : une compagne ; Un Juif : une ouvrière; Et un Grec : une souveraine.

Arrivons maintenant aux Albanais ou Skipétars, cette race aux muscles et au cœur de fer, qui s'abrite dans les montagnes de l'ouest et s'étend depuis la Serbie jusqu'à la Grèce. S'il est une population toujours virile, toujours guerroyante, malgré son ancienneté, c'est bien celle-ci, — Passionné pour l'indépendance, adorant la guerre, moins par amour de la gloire que par un penchant inné pour le pillage, méprisant les douceurs du foyer, frappant sans scrupule sa femme et ses enfants, téméraire, implacable dans • la vengeance, cruel sans le savoir, n'ayant qu'un point d'honneur, celui de l'adresse, maniant admirablement la carabine et l'épée, l'Albanais, digne émule du Klephte, semblerait faire tache au milieu de la civilisation, si l'on ne pouvait prévoir quel rôle lui sera réservé dans les grandes questions historiques qui se résoudront un jour en Orient.

Les pays de montagnes ont un privilège : ils con-

servent les mœurs. Comme les fleuves qui fécondent ce monde, la liberté descend des régions élevées : les Albanais, malgré leurs défauts, serviront d'instrument la Providence.

Jusqu'à présent, à l'indépendance ils préfèrent le brigandage et la vendetta. Sans calomnier les Albanais, nous disait dernièrement M. Lejcan, il faut avouer qu'il est imprudent d'exposer leur vertu à la tentation d'un coup de main trop facile. Leurs balles frappent trop souvent indistinctement l'ennemi ou l'allié, lorsque ses vêtements ou ses bagages paraissent neufs et de bon aloi. Quant à la vendetta, elle passe, acharnée, sanglante, de génération en génération.

Les femmes concourent, par leurs exhortations, à exciter la haine, à souffler la discorde. Elles n'en sont, du reste, pas plus honorablement traitées; les plus pénibles travaux leur sont réservés, et les cérémonies du mariage semblent consacrer les labeurs qui les • attendent. Elles se mettent à genoux devant leurs maris, et, après avoir baisé leurs mains, elles déposent à leurs pieds un sac et une corde, emblème des soins qu'elles doivent prendre et des fardeaux qu'elles doivent porter.

Les Albanais sont organisés en tribus {jphis ou phares). Les Tosques sont soumis à la Porte, de même que les * Guegues du sud. Quant aux montagnards catholiques du nord, ils ne reconnaissent d'autre gouvernement que le leur; ils ont un vèkii (représentant) auprès du pacha de Scutari.

On évalue à 1,500,000 le nombre des habitants de l'Albanie.

Étudions maintenant le Monténégro et la Serbie,

c'est-à-dire le pays de l'indépendance, le pays que toutes les na'.ions de la famille gréco-latine et de la famille slave considèrent comme destiné à donner le signal de l'affranchissement.

Les Monténégrins ou Tsernagortses sont chrétiens et serbes; ils habilent celle contrée montagneuse qui sépare l'Albanie de la Bosnie et qui ressemble à une forteresse construite par la nature.

Isolés, pendant des siècles, du reste du monde, ils ont conservé toute leur vigueur primitive. Leurs mœurs sont pures, leur foi politique est ardente. Comme les Serbes, en général, ils joignent à une vive et puissante intelligence un sentiment poétique trèsélevé, qui se traduit dans des chants ou pesmas empreints d'enthousiasme. Ces chants populaires sont toujours des hymnes guerriers, des appels à la vengeance, de farouches imprécations contre les Turcs. Il y a, dans l'âme du Monténégrin, de sombres passions, des pensées de meurtre et de carnage, qui fermentent sans cesse, et que la moindre étincelle peut faire éclater.

Mais si les Monténégrins sont durs et barbares, ils sont aussi les champions fidèles d'un principe dont la base est la reconstitution politique d'une nationalité. Il faut donc oublier leur passion pour la vendetta et

même pour le brigandage, afin de ne voir en eux que les représentants d'une grande idée rénovatrice.

A toute heure, les pères rappellent à leurs fils l'histoire des temps passés et la gloire des combats. Sous le toit le plus humble,, comme au foyer des chefs, les vieillards racontent à leurs enfants les événements de la fatale journée de Kossovo (15 juillet 1389), témoin du détastre des Serbes et de la victoire des Turcs, qui, après ce grand engagement, rirent tomber sous leur joug plus de dix millions de chrétiens. On entendit alors les bardes de la montagne chanter de hameaux en hameaux ces paroles : « Les Monténégrins ne pardonneront pas aux Osmanlis, non jamais l — Non, ils ne leur pardonneront pas, eux qui tant de fois ont craché à la barbe du Prophète ! » Depuis, ce cri de vengeance est devenu un chant national!

Peu importe aux Tsernagortscs de triompher par bravoure ou par ruse; la gloire est, suivant eux, toujours aux vainqueurs. Ils combattent de préférence à la manière des guérillas espagnols ou des Kebaïles du Djerdjera, c'est-à-dire à l'affût derrière les rochers, le doigt sur la détente des armes à feu ou le handjar au poing, attendant le passage de quelque troupe ennemie.

Que de fois d'innocentes caravanes sont-elles tombées sous les balles infaillibles des défenseurs de la montagne ! En temps de guerre, par conséquent presque en tout temps, les Monténégrins transforment leur contrée en forteresse et ne permettent pas aux étrangers d'en franchir les limites.

Malheur donc aux voyageurs qui s'aventurent dans les défilés du Tsernagora ! Néanmoins, il peut leur être

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accordé une garantie, sauf-conduit bizarre qui prouve d'une manière éclatante l'étrange union que les Monténégrins font de la vertu et de la férocité.

Qu'une jeune fille réputée pour son innocence soit prise pour guide, les Monténégrins laisseront passer la caravane. On n'a jamais, de mémoire d'homme, enfreint cette remarquable institution. Mais, si la jeune personne a failli aux règles de l'honneur en se laissant séduire, les guerriers massacreront sans pitié les étrangers et s'empareront légalement du butin.

Ce dernier cas se présenta il y a quelques années, et eut de terribles conséquences. Un voyageur allemand demanda à un vieillard intègre, nommé Petrovich, de vouloir bien prier sa fille de le guider dans la montagne. Petrovich, ne pouvant douter de la vertu de son enfant, y consentit. A quelques lieues de là, la caravane fut attaquée et anéantie. L'événement mit en rumeur tout le Monténégro; c'était pour la première fois qu'on violait l'institution.

Une enquête était commencée, lorsqu'un homme alla trouver le vladika et se déclara le principal auteur de l'agression. Il se justifiait en avouant qu'il avait entretenu des relations intimes avec la jeune personne prise pour conductrice, et qu'il n'avait, par conséquent, en rien enfreint les institutions de son pays en attaquant la caravane. Les juges l'acquittèrent; mais un des frères de la malheureuse jeune fille le tua quelques jours après, le dépeça et revint porter la peau du misérable aux pieds mêmes de son père. Quant à la pauvre femme coupable, elle fut jugée et mise à mort par sa famille.

Au reste, dans cette contrée où la nature n'est ui

moins sauvage ni moins âpre que les habitants, il n'est pas un seul défilé, un seul passage, qui n'ait été témoin de quelque drame. On pourrait faire, en s'aidant des souvenirs des habitants de la montagne, la topographie sanglante du Monténégro.

Au milieu de tous ces événements tragiques, en voici encore un. Il montre que, s'il est encore de par le. monde des femmes Spartiates, on les trouve au Monténégro.

Au lendemain de la bataille de Grahovo (1858), un homme revint dans la montagne et annonça à une femme tsernagortse que ses deux fils avaient été tués. La malheureuse mère, sans perdre de temps, se rend dans la sanglante plaine, ensevelit elle-même les deux cadavres, emporte leurs armes, et, de retour chez elle, les jette aux pieds de son mari en disant : « Tes deux fils sont morts, et voilà leurs fusils : maudite soit ton âme si tu ne les venges pas ! » L'homme, sans répliquer, saisit son fusil, passe la frontière et arrive sur le terrain au moment où les Turcs, écrasés partout, cherchaient à honorer leur défaite par quelques essais de résistance individuelle. Un groupe de Bosniaques tenait encore sous les ordres de Disdarévitch. Le Monténégrin perce droit à ce dernier, le combat, le tue, lui tranche la téte et la jette sanglante aux pieds de sa femme. « Eh bien i mes fils sont-ils vengés? s'écrie-t-il. — Oui, répondit-elle, mon cœur est plein de joie ! »

Harceler les Turcs a toujours été un des plus chers passe-temps des Monténégrins. C'était, il faut bien en convenir, une des grandes ressources du budget de certains guerriers. Pendant longtemps, pour chaque

Di

tête de musulman on recevait à Cettigne une prime, comme nos paysans pour une tête de loup. Puis, un vêtement venait-il à manquer, une carabine paraissaitelle vieillir, on descendait dans la plaine et l'on en rapportait des costumes neufs et des armes de rechange achetés à la pointe du yatagan ou avec quelque balle bien dirigée. L'espoir des razzias n'a pas peu contribué à entretenir la haine contre les Turcs.

L'histoire du Monténégro n'est, du commencement à la fin, qu'une longue énumération de combats et de vendetta. Un Code tout militaire régit les habitants ; tout y est établi en vue de la guerre. Depuis le règne d'Ivan (xv« siècle), il a été décidé que l'homme qui parlerait de traités de paix avec les infidèles serait puni du dernier supplice, et que le guerrier assez misérable pour manquer à la consigne, serait revêtu d'habits de femme et promené une quenouille à la main, pour être livré à la risée générale.

Du reste, ce châtiment, inscrit dans le Code, ne devait jamais être exécuté : il n'est pas un seul citoyen de la Montagne Noire qui ait failli à son devoir. — - Ce fut Ivan le Noir qui fonda le monastère de Cettigne et qui éleva le Monténégro au rang qu'il occupe aujourd'hui ; ce prince entreprenant et courageux voulut marier son fils Maxime à la fille du doge de Venise : cette union projetée et qui échoua dans des circonstances très-singulières, a donné lieu à un pesma des plus curieux et très-populaire encore aujourd'hui; en voici le début dans toute sa gracieuse naïveté :

« Ivan le Noir écrit au doge de la grande Venise : « Apprends, ô doge ! que près de moi a fleuri le plus « brillant œillet, comme près de toi la plus belle rose;

« veux-tu que nous unissions l'œillet à la rose? » Le doge vénitien répond favorablement, et Ivan se rend à Venise emportant trois charges d'or pour demander

| solennellement, au nom de son fils, la main de la belle

latine. A la cour du doge, il prodigue son or en distribuant de riches présents, et les Latins conviennent

I avec lui que le mariage se fera aux vendanges sui-

vantes. « Cher doge, dit en partant Ivan (qui cepen- « dant était un sage), cher doge, tu me verras bientôt « revenir avec une escorte de six cents garçons d'hon- « neur (svati) choisis parmi les plus beaux de mon « pays; s'il y en a parmi eux un seul qui soit plus « beau que mon fils Maxime, ne me donne ni dot ni « fiancée. » Le doge enchanté lui serre la main et lui présente la pomme d'or, symbole d'hyménée. Ivan retourne dans ses États.

« Tout se présentait donc sous d'heureux auspices; mais l'orgueilleux Ivan comptait sans la petite vérole, qui défigura bientôt après son superbe Maxime; le brillant jeune hemme de la veille, qui devait éclipser tous ses compagnons, risquait donc, au contraire, d'être éclipsé par les Monténégrins les moins heureusement doués. Décespéré de ne pouvoir répondre à son engagement, Ivan se renferme dans ses montagnes et ne veut plus entendre parler de fiançailles ; — cependant, le doge de Venise, étonné du silence du chef montagnard, lui envoie ce message significatif, quoique en langage figuré : « Lorsque tu enclos de haies une prairie, il « faut que tu fauches ou que tu l'abandonnes à un « autre, afin que son herbe fleurie ne périsse pas « sous la neige. Lorsqu'on a obtenu la main d'une «jeune fille, il faut la venir chercher... » Jaloux de

tenir sa parole, Ivan imagine un stratagème : il convoque les plus nobles jeunes gens de sa nation, choisit le plus beau d'entre eux, le voïvode Obrehovo Diouro, lui ordonne de suivre de point en point le rôle difficile qu'il aura à jouer. — Ce rôle était celui-ci : il avait à épouser en apparence la fille du doge, et, pour prix de ce service, il garderait la moitié des présents de noce.

« Tout était habilement réglé, l'on partit : la réception fut brillante et fit époque à Venise ; le fils supposé d'Ivan fut couvert d'armes de la plus grande valeur, et reçut de la main même de sa fiancée une chemise tissée de fil d'or et de fil de lin ; — au retour dans leur pays avec la fille du doge, la vérité se fit jour : la jeune mariée apprit que son véritable fiancé n'était pas le beau Diouro, mais le fils d'Ivan, Maxime le défiguré. — Une femme ordinaire se serait peut-être plainte du changement ; mais la Vénitienne répondit : « Que Dieu soit béni ! si son visage n'est plus beau, « ses yeux sont purs et clairs, son esprit droit, son « cœur noble. » Une femme ordinaire aurait aussi probablement abandonné à Diouro les vêtements dont on l'avait affublé pour jouer son rôle ; mais la Vénitienne était déjà trop bonne Monténégrine pour cela, elle réclama impérieusement la restitution des présents et surtout la chemise tissée d'or; Diouro refusa.

« Écoute, dit-elle alors avec indignation à Maxime, « dussent mille tronçons de lances devenir ton cer- « cueil, il faut que tu combattes pour reprendre ce « trésor; sinon je retourne la bride démon cheval et je « le pousse jusqu'au rivage de la mer. Là, je cueillerai « une feuille d'aloès ; avec sa pointe je déchirerai mon

& visage, et avec le sang qui coulera de mes joues, « j'écrirai à mon père une lettre que mon faucon por- « tera rapidement à la grande Venise, et mes fidèles « Latins accourront pour me venger. »

a Le bouillant Maxime n'écoute que sa fureur, s'élance à la poursuite du beau voïvode Diouro, et le tue. — De là, grande rumeur dans la montagne. — Deux camps se forment; un combat terrible s'engage et les rares guerriers qui survivent, rapporte lepesma, marchent jusqu'aux genoux dans le sang des morts. Maxime, après avoir vu mourir la plupart des siens, s'enfuit vers Zabliak, répudie sa femme, gagne ensuite Constantinople, renonce à la religion chrétienne et se fait mahométan. Le Sultan l'élève aux dignités les plus élevées, le nomme gouverneur de Scutari et en fait un mortel ennemi du Monténégro. »

Depuis ces mémorables événements, les épées sont rarement demeurées inactives ; vainqueurs ou vaincus, les montagnards recommencent les hostilités. — De 1410 jusqu'à notre époque, ils furent plus de cinquante fois en guerre avec les armées turques. L'habitude des combats est tellement enracinée dans tous les esprits, que je ne doute pas qu'ils ne soient ainsi arrivés, à l'exemple des Albanais, à être cruels et farouches sans le savoir.

Ainsi, lorsque Daniélo se maria, on voulut fêter dignement le joyeux avènement de la princesse. Les sénateurs du pays et les autres dignitaires se réunirent et furent unanimes sur le choix du présent qui serait fait à la belle mariée. A cet effet, on envoya une troupe d'intrépides guerriers dans les territoires turcs. Le lendemain, lorsque la princesse se mit à sa fenêtre,

elle poussa un cri d'horreur et faillit s'évanouir. La gracieuseté qu'on lui avait préparée n'était autre qu'un chapelet de têtes turques fraîchement coupées, et qui, pour récréer sa vue, avaient été placées sur la grande tour nationale de Cetligne.

Les Monténégrins sont peu nombreux; leur chiffre total ne dépasse pas 140,000 hommes; mais leur armée n'en est pas moins, relativement, considérable ; car, aux premiers cris de guerre, vieillards, enfants, femmes, tous prennent l'épée et le mousquet pour défendre la montagne ; cependant on peut évaluer à, 20,000 les Tsernagortses toujours prtfts à combattre; le prince Daniélo a beaucoup concouru à en augmenter le nombre ; avant lui, la force armée ne s'élevait guère qu'à 12,000 hommes.

Il y avait, dans ce célèbre vladika, l'homme d'action doublé du souverain sympathique; il savait à la fois inspirer de la confiance et relever le nom monténégrin aux yeux de l'Europe. Il était aimé de toutes les populations serbes, qui le regardaient comme un futur libérateur. Le fait suivant, que nous extrayons de l'ouvrage de M. Delarue, montre à la fois le prestige qu'il exerçait et l'espèce de fanatisme de certains montagnards.

Vers le milieu de 1857, les Turcs s'étaient emparés de plusieurs villages de l'Herzégovine et en avaient chassé les habitants chrétiens. Le soir môme de l'expédition, plusieurs soldats étaient entrés dans une maison et s'y étaient fait apporter des vivres et de l'eau-de-vie. A la lueur du foyer, les Turcs aperçurent dans un coin un homme blessé et comme endormi. — « Qui es-tu, lui crièrent-ils ? D'où viens-tu? » Le blessé se relève d'un bond et répond fièrement : « Je suis

Lulla Voukalovitch de Krouchevuza. » Puis, s'emparant de la bouteille d'eau-de-vie, il s'écria : « Je bois au glorieux Daniélo, prince du Monténégro, votre ennemi et notre sauveur! » Avant que les Turcs, stupéfaits de tant d'audace et d'un tel sang-froid, eussent pu se servir de leurs armes, Lulla avait franchi la porte et disparaissait dans l'obscurité de la nuit.

Le neveu de Daniélo, le prince Nicolas, qui n'a pas encore assez régné pour pouvoir <3tre jugé, a su, dès son avènement, se concilier l'affection de ses sujels en suivant la môme voie que son prédécesseur. Au moment d'être proclamé, il exposa nettement son plan de conduite, et il ne s'en est pas départi un seul jour. Ceux qui attendent beaucoup de lui n'oublient pas ses premières paroles : « Là où notre prince bien-aimé a marché, a-t-il dit, je marcherai. Ce qu'il a voulu, je le veux; ce qu'il aime, je l'aime. Je réaliserai le glorieux avenir qu'il a préparé 1 »

Que de faits on pourrait ajouter sur ces Monténégrins, qui, depuis quatre siècles, continuent presque sans relâche une croisade au sein de l'Europe ! Leur histoire, sombre et héroïque poème, n'est qu'une longue suite de luttes entre le despotisme ottoman et la liberté serbe; c'est le soulèvement incessant d'un peuple fier en dépit de l'oppression et qui se rajeunit par la douleur. Le feu qui les anime a passé dans l'âme de ceux qui les approchent. Aussi peut-on joindre aux Tsernagortses la tribu des Triepchi et quelques villages albanais, tels que Fundine et Kotsc, entièrement dévoués à leur politique. De même les Uskoks, chrétiens d'Herzégovine, réfugiés au pied de la montagne, sont bien leurs frères par le cœur.

Des Monténégrins aux Serbes proprement dits la transition est naturelle; car, ainsi que les Bosniaques, les Herzégoviniens et les Croates, ces deux peuples appartiennent à la famille slave 1 . La philologie s'est souvent demandée d'où venait le nom de serbe; on a voulu trouver son origine dans celui de Sibérie. Suivaut nous, le nom de serbe dérive du mot Sévérie, ancien pays riverain du Dniepr. Quoi qu'il en soit, groupés aujourd'hui dans le nord-ouest de la Turquie, ils forment une masse compacte, presque vierge de tout contact étranger, et ce n'est pas là une fraction de peuple, c'est une nationalité.

Dans le conflit des populations européennes de la Turquie contre le gouvernement ottoman, les Monténégrins sont l'avant-garde, et les Serbes le gros de l'armée. Le concours des derniers est peut-être moins audacieux que celui des Tsernagortses, mais ce sont des hommes également opiniâtres, persévérants. Ce qui fait leur force, c'est leur homogénéité, ce sont leurs vertus patriarcales et leurs tendances vers le progrès. L'institution de la Zadrovga est un exemple frappant de leurs nobles aspirations. Parmi nous, la

1. On compte 1 million de Serbes, 900,000 Bosniaques, 400,000 Herzégoviniens, 200,000 Croates, 140,000 Monténégrins.

famille est uniquement fondée sur les liens du sang ; chez eux, la parenté peut avoir pour base l'affection. Un homme se choisit un frère d'adoption (pobratim) et môme une sœur (posestrima). Cette amitié prend des engagements solennels devant le prêtre (pope\ et, dès ce moment, il n'est aucun péril que le frère n'affronte pour son frère, il devient le défenseur naturel de sa sœur d'adoption. Quels que soient les événements, ces serments ne peuvent être brisés. «On a vu, dit M. Henri Thiers, des passions violentes, écloses après la fraternité jurée auprès de l'autel, rester muettes, étouffées dans le cœur des jeunes gens.» C'est grâce à cette institution, organisée, au fond, en vue de la politique, que s'est conservé, chez les Serbes, l'amour de la liberté.

Comme jadis sur le mont Lycée, on chante encore dans les montagnes de la Serbie. La poésie et la musique y ont là pour interprètes des chantres qui ne connaissent ni la prosodie ni le solfège, mais dont les accents et la voix sont inspirés par un cœur qui palpite et par une imagination fougueuse. La plupart du temps, ce sont des hymnes guerriers que composent ces hommes, dont les moindres accidents de la vie sont étroitement liés à la politique ; pourtant, à côté de la poésie héroïque, viennent se placer ces chants domestiques où l'esprit et l'âme parlent ensemble, et qui peignent mieux les Serbes que tous les livres d'histoire composés sur leur compte.

« il règne dans cette poésie, dit M. Dozon, un sentiment de fraîcheur et de jeunesse, une naïveté séduisante de pensée et d'exécution. La nation s'y reflète bien telle qu'elle est. »

LES POPULATIONS DE LA. TURQUIE. 3* La volupté orientale y apparaît à l'horizon, mais elle est bientôt dominée par la maie énergie du peuple montagnard. Pourtant, que d'amour tendre s'exhale de leur âme, lorsqu'ils chantent les charmes d'un premier baiser et les douceurs ineffables de la passion naissante î

Nous ne résistons pas à la tentation de reproduire quelques-uns de ces morceaux. Nos lecteurs voudront bien ne pas oublier que les traductions ne rendent toujours qu'imparfaitement la poésie.

Oh! dans les longues nuits, Qui n'a point d'yeux noirs à baiser, Le sommeil ne lui tombe point sur les yeux.

Mais le chagrin lui tombe dans le cœur!

0 fillette, ô Miléva, Assieds-toi à mon côté.

0 fillette, mon àme, Quel parfum exhale ton sein?

Celui du coing ou de l'orange, De l'immortelle ou du basilic?

— Eh Dieu! jeune homme, Ce qui parfume mon sein Ce n'est ni le coing, ni l'orange, Ni l'immortelle, ni le basilic, Mais une àme virginale.

Voici une autre poésie d'un genre qu'affectionnent beaucoup les Serbes.

Une fille est assise au bord de la mer, et se dit a

elle-même :

Ah! Dieu chef et bon,

Y a-t-il rien de plus vaste que la mer .

Y a-t-il rien de plus large que la plaine f

Y a-t-il rien de plus rapide que le cheval?

Y a-t-il rien de plus doux que le mieLï

Y a-t-il rien de plus cher qu'un frère ?

Et un poisson, du milieu de l'eau, lui dit :

Fille simple et sotte, Le ciel est plus vaste que la mer, La mer est plus large que la plaine; Les yeux sont plus rapides que le cheval; Le sucre est plus doux que le miel, Et plus cher que le frère est l'amant.

Les chants dialogués sont très-fréquents. Presque toujours une passion ardente y circule. Le contraste s'y produit aisément. Tantôt c'est un amant heureux, tantôt une femme délaissée, tantôt deux jeunes gens qui s'aiment et qui roucoulent délicieusement comme deux oiseaux sous la charmille ; tantôt c'est une vierge qui résiste aux sollicitations d'un pacha turc et qui enlace de ses bras le cou de quelque montagnard de sa tribu.

En Serbie, les mœurs patriarcales sont encore aussi vivantes que par le passé. Le pâtre, comme dans les temps antiques, conduit au son de la flûte champêtre les grands troupeaux de bœufs dans les plaines de la Bosnie. Il gravit lentement les montagnes à mesure qu'arrivent les chaleurs, et, lorsque le soleil a desséché la verdure, il s'élève d'étapes en étapes jusqu'aux mousses alpestres. M. Henri Thiers, dans son récent ouvrage sur la Serbie, dépeint bien ces migrations périodiques des bergers-poëtes; il dit avec raison que ces pauvres pasteurs sont les défenseurs des faibles et que leur cabane est ouverte à tous ceux qui souffrent.

L'hospitalité est, en effet, exercée par tous les Serbes. On assure même que les jeunes filles sont chargées de veiller sur le sommeil des étrangers. Heureux peuple qui croit en l'honnêteté des étrangers i

Quant à la population de la Bosnie, elle est à la fois chrétienne et musulmane. Les chrétiens, quoique belliqueux, se livrent à l'agriculture et au soin des troupeaux, tandis que les Bosniaques mahométans ont toujours les armes à la main et ne songent qu'à humilier les raïas. Les Juifs, assez nombreux, s'occupent principalement du commerce. Les Tsiganes, ici comme partout ailleurs, passionnés pour la vie errante, portent leurs tentes de bourgades en bourgades, de villes en villes, prédisant l'avenir au peuple et ne prévoyant pas pour eux-mêmes les calamités qui les frapperont le lendemain. Mais ces misérables Bohémiens ne peuvent guère être rangés parmi les habitants, leurs coutumes nomades ne leur permettant pas de se dire les citoyens de tel ou tel pays.

Revenons aux Bosniaques chrétiens. Comme les Herzégoviniens et la plupart des Serbes, ils allient une bravoure extrême à un culte obstiné pour les usages antiques.

« Cet entêtement, dit M. Cyprien Robert, les porte quelquefois à des actes de dissimulation et de cruauté qui ne sont nullement dans leur nature. Nés pour la poésie et la guerre, ils dédaignent la mollesse et le luxe; briller sur la terre par l'épée et par le chant, voilà leur ambition ; la vie sans héroïsme, ils ne peuvent la comprendre. Toutefois, malgré ces grandes qualités, le Bosniaque est inférieur en intelligence aux Slaves du Danube et de l'Adriatique; il est moins éclairé, plus crédule, et souvent il discerne mal ses propres intérêts.

A Vest de la Serbie et surtout au nord du Danube, s'étendent les Roumains ou Moldo-Valaques, dont l'origine a été pendant longtemps l'objet de vives discussions entre les ethnographes. Aujourd'hui la lumière s'est faite. Il parait définitivement acquis que cette nation descend des Daces soumis par Trajan et romaniste par de nombreuses colonies.

Cette origine n'aurait jamais dû être contestée; elle se révèle non-seulement dans la physionomie, dans l'organisation robuste, dans les traits mâles de la population, qui offre une véritable analogie avec les Transtévérins, mais elle se montre également transparente dans le langage, dans les habitudes, dans les institutions. Néanmoins, on ne peut mettre en doute que les 'Slaves, les Kumans et les Patzinakites n'y aient laissé aussi des traces de leur passage.

Un écrivain célèbre, M. Démidofi, prétend même que, dans la Moldo-Valachie, le peuple est composé presque entièrement des arrière-neveux des Daces et des Romains, tandis que les Slaves, venus en conquérants dans le pays, forment la noblesse. Peut-être y at-il un peu de partialité russe dans cette appréciation ethnographique. Quoi qu'il en soit, quand bien même les Slaves seraient parvenus à se maintenir dans les hautes sphères de la société, ils n'en auraient pas moins subi l'influence du langage des Romains; en-

core aujourd'hui, l'idiome des Moldo-Valaques est, aux # neuf dixièmes, du latin corrompu ; le dixième restant est, en grande partie, du slave mélangé de mots turcs, hongrois et grecs.

Cette importante race roumaine compte environ 4,000,000 d'âmes dans la Moldavie et la Valachie; en dehors de ces deux principautés, on la retrouve encore dans la Transylvanie, la Bukovine, le Banat, la Bessarabie. C'est là une nationalité distincte, peut-être moiDs bien organisée, au point de vue moral, que la famille serbe, mais pourtant appelée à un très-bel avenir.

On sait quelle formidable puissance convoite depuis des siècles les belles provinces orientales de la Turquie, et surtout l'admirable position de Constantinople. Eh bien l si une barrière est capable d'arrêter ce terrible flot, the wave from the north, comme le disent les Anglais, ce sera, sans doute, la nationalité roumaine. Sa position géographique semble lui assigner ce rôle.

L'équilibre européen doit donc aspirer à voir les Moldo-Valaques se constituer sur une base solide. Espérons que, grâce à l'initiative de certains États, ils marcheront sans entraves dans la voie réelle du progrès.

Les Moldo-Valaques sont souvent animés de sentiments généreux, ils comprennent les grandes idées, ils aspirent à une autonomie complète. Mais jusqu'à présent, dans cette lente insurrec lion contre le despotisme ottoman, qu'ils sont loin des Serbes et des Monténégrins! Il n'y a pas en eux cette persévérance qui caractérise à un si haut point les montagnards de

^ l'ouest. Les préjugés de caste les divisent. Les hautes classes se montrent hautaines et dures envers le peuple, qui lui-même est rusé, fin et très-vindicatif. En dépit de tout cela, ils nous sont assez sympathiques, à nous, enfants de l'Occident. Peut-être la voix mystérieuse du sang nous les fait-elle aimer. Peut-être, hélas ! quelques défauts que nous partageons avec eux

sont-ils un lien de plus qui les rattache à nous. Si, au moral, leur parenté est à peu près évidente ;

au physique, la relation est au moins aussi frappante.

En Roumanie, les hommes blonds sont aussi nombreux

que les bruns. Comme en France, le mélange du sang

gaulois, barbare et latin, a créé les deux nuances. Une certaine poésie germe en eux; elle se révèle, il

est vrai, par des chants infiniment moins vigoureux

que les pesmas, mais souvent empreints d'une douce

et enivrante volupté.

La ballade intitulée le Coucou et la Tourterelle en

fournira un exemple :

« Chère tourterelle, charmant petit oiseau, sois ma

maîtresse jusqu'à dimanche.

— Pour vous, je ne dirais pas non ; mais je dis non pour votre mère, qui est méchante et sorcière ; elle me reprocherait sans cesse de vous aimer trop et de trop vous caresser.

— Chère tourterelle, ne sois pas mon ennemie, laisse-toi aimer par moi jusqu'à dimanche.

— Non pas, coucou chéri; non, je ne veux pas t'écouter; laisse-moi vivre en paix, ou sinon je me transformerai en un petit lapin blanc arrosé de larmes, et me cacherai dans la cendre du foyer.

— Quoi que tu fasses, quoi que tu deviennes, je ne

te laisserai pas vivre en paix, car moi-môme je me transformerai en une petite pelle, et, dussé-je me consumer par le feu, j'irai te découvrir sous la cendre, pour te préserver de l'atteinte des flammes; puis je te rafraîchirai de mon haleine et te couvrirai de baisers ; en sorte que tu ne pourras plus te défendre d'être ma maîtresse, tourterelle chérie.

— Pour vous, je ne dirais pas non; mais je dis non pour votre mère, qui est méchante et sorcière; elle me reprocherait sans cesse de trop vous aimer et me jetterait un mauvais sort, pour que je ne pusse plus vous caresser. Or, plutôt que d'être en butte aux reproches, plutôt que d'être ensorcelée, je préférerais me changer en un roseau flexible et me cacher au sein de l'étang, afin d'échapper à ta poursuite.

— Quoi que tu fasses, quoi que tu deviennes, tu ne m'échapperas pas, car moi-môme je me déguiserai en berger, joueur de doïnas, et j'irai chercher dans l'étang un roseau élancé pour m'en faire une flûte. Je te verrai alors, je couperai ta tige et mes lèvres te couvriront de baisers ; en sorte que tu ne pourras plus te défendre d'être ma maîtresse jusqu'à dimanche, tourterelle chérie.

— Non, je ne veux pas t'écouter, cher et gracieux coucou, au plumage gris. Je sais combien il me serait doux d'être avec toi. Mais hélas 1 ta mère est si méchante! Or, plutôt que de me trouver avec elle, je me transformerai en une petite image sainte et me cacherai au fond de l'Église, pour penser toujours à toi.

— Quoi que tu fasses, quoi que tu deviennes, je ne te laisserai pas en repos; car, de mon côté, je me déguiserai en chantre ou en diacre, et je serai si dévôt,

si dévôt, que je me rendrai tous les jours à l'église, depuis lundi jusqu'à dimanche, pour m'inclincr devant les images saintes et pour te couvrir d'embrassements, en sorte que tu ne pourras plus te défendre d'être ma maîtresse, tourterelle chérie ! »

Somme toute, il y a dans cette ballade beaucoup de mauvais goût et de mièvrerie ; c'est loin d'être un modèle de littérature. M. Ubicini, si bienveillant pour les Roumains et leur poésie, voudra bien me pardonner ce jugement. Malheureusement, dans ces chants à la fois langoureux, passionnés, sensuels, précieux, nous ne voyons que trop percer le caractère national.

Nous aurions aimé à faire l'éloge de ce peuple, mais, avant tout, nous voulons être impartial. Le comte Karaczay nous semble égarement l'avoir été, tout en portant cette appréciation sur les Moldaves : « Ce sont, a-t-il dit, des hommes robustes et bien faits, pleins d'intelligence, aptes à tous les métiers, suppléant par leur adresse à l'absence de manufactures, mais, en trop grand nombre, abrutis par l'ivrognerie et par un penchant tout à fait déréglé pour l'autre sexe; pardessus tous ces vices, une paresse, une insouciance, un esprit de routine incroyables ; des femmes belles et fortes, très-gaies et très-aimables dans l'adolescence, portent dans l'état du mariage les marques prématurées d'une vie laborieuse, sans joie et sans espoir. »

Ce tableau n'est pas flatteur; mais, si nous envisageons les choses de plus haut, nous voyons se dissiper ces taches, s'amoindrir ces défauts. La nation roumaine nous apparaît alors sous un jour plus favorable, nous n'apercevons plus en elle que le peuple destiné à prendre une place importante dans les événements

qui sont peut-être à la veille de changer la face de l'Orient.

Franchissons le Danube et entrons sur le sol des Bulgares, peuple plus siavisé que véritablement slave. Son origine est ougrienne. Cette nationalité ne compte pas moins de trois millions d'hommes, répandus au cœur même de l'empire Turc.

Les Bulgares ont peu d'enthousiasme; ils aiment avant tout la paix. Leur premier mot au voyageur qui demande asile à leur foyer est celui-ci : « Jouit-on du repos dans les pays que tu as traversés? » Leur flegme, leur froideur établissent entre eux et les Serbes une ligne de démarcation assez profonde; ils sont aussi calmes que leurs voisins sont vifs et pétulants.

Un voyageur qui les a très-bien étudiés, M. Cyprien Robert, a dit : « Si le Grec, dans la Péninsule, a la suprématie de l'intelligence et le Serbe celle du courage, le Bulgare ne peut prétendre qu'à la supériorité de la patience et du travail ; mais cette supériorité lui est bien acquise. La race bulgare bêche et cultive partout où elle peut. »

C'est donc un peuple laborieux, patient, d'un tempérament vigoureux, d'une sobriété extrême, mais sans spontanéité, sans grande imagination; pensant au foyer et non à l'État ; s'inquiétant du présent, peu de l'avenir; ayant la vue courte, mais droite. Cette na-

tion économe rappelle nos paysans du Limousin et de la Haute-Auvergne. Le Bulgare se contente d'un morceau de pain et d'une bouteille de raki. Son ambition va rarement plus haut. Il a les goûts modestes ; il ne souhaite ni la splendeur, ni la gloire. Sa situation, il l'accepte sans se plaindre. Il n'a pas au-dessus de lui de noblesse qui le tourmente, sa terre lui appartient, son travail n'est pas obligatoire.

Tout en se trouvant heureux, il se permet pourtant de former un souhait. Il aspire à payer aux musulmans une somme moins forte pour le rachat de sa tête et de celle de ses enfans, car chaque tôte de paysan est imposée de quinze à vingt piastres par an. Quoique pauvre, il est très-hospitalier. Dans l'accueil qu'il fait aux étrangers, on voit môme percer un raffinement poétique très-remarquable. Lorsque les voyageurs passent, on jette sous leurs pieds des poignées de froment, comme pour leur dire : « Venez à nous, le pain vous est ofTert ! » — S'arréte-t-on à côté d'une fontaine, les jeunes filles vous entourent et dansent en chantant quelque improvisation rustique.

Des Bulgares passons aux nations secondaires. A leur tête figurent les Zinzares, curieuse population dispersée sur toute la surface de l'Albanie inférieure, de la Thessalie, de la Macédoine et de la Grèce continentale. Ce sont des hommes trapus et vigoureux, aux

cheveux noirs ou châtains, à la figure intelligente, quoique parfois sournoise et même repoussante; les uns travaillent avec l'âpre ténacité des Bulgares, les autres, à l'imitation des Grecs, se livrent à un commerce très-lucratif et vivent en nomades au milieu des montagnes.

D'où viennent les Zinzares ? Probablement du nord. Ce sont, sans doute, des descendants des troupes roumaines qui conquirent la Macédoine. Leur analogie avec les Moldo-Valaques est incontestable : comme eux, du reste, ils s'appellent Roumains; leur origine semble également consacrée par la dénomination de Valaques boiteux que leur donnent les Grecs. Leur idiome est très-corrompu, et la philologie se perd dans l'impossible reconstitution de ses éléments.

Au nord-est de la Turquie, dans la Dobroutcha, sont cantonnés quelques milliers de Tatars, ou plutôt de Turcs Nogaïs, qui, tout en se reconnaissant sujets de la Porte, obéissent à un khan, dont la résidence est la ville de Tchétal-Orman. Leur chiffre normal, d'environ 30,000, s'est accru, après la guerre d'Orient, de quelques milliers de Tatars de Crimée, qui, s'étant montrés plus favorables aux alliés qu'aux soldats du tzar, jugèrent prudent de s'expatrier.

On prétend qu'aujourd'hui ces émigrés, trouvant encore moins dur le régime du knout que le gouvernement des Ottomans, reportent leurs pénates sur le sol de la Russie.

La Turquie est un composé de peuples, non une agrégation : elle ressemble à quelque robe d'Arlequin formée de pièces disparates et rangées sans ordre. L'Asie y a dispersé çà et là quelques débris de ses en-

fants, qui, loin de se fusionner, se sont isolés, soit dans les montagnes, soit dans les steppes. On les retrouve encore aujourd'hui avec leur caractère distinctif, avec leurs mœurs, leur langage particuliers. Tels sont les Turcomans, répandus au nord de la Khalcidique ; les Arabes, que Ton rencontre à peu de distance de la mer, au sud de l'embouchure du Danube, et môme les Magyars, en assez grand nombre en Roumanie.

Au milieu de toutes ces nationalités, la plus singulière et la moins considérée de toutes est bien celle des Tsiganes ou Bohémiens, qui, se trouvant sans doute plus à l'aise en Turquie que partout ailleurs, y atteignent le chiffre relativement considérable de 200,000. Les Tsiganes, composés probablement d'arrière-neveux de parias de l'Inde, excitent une répulsion trop justifiée par leurs instincts pervers et éhontés. Doués d'une intelligence assez développée, s'instruisant au grand livre de la nature, jamais dans les écoles ; vivant au jour le jour, s'inquiétant peu du présent et de l'avenir, méprisant la mort, s'exposant volontiers au péril, dansant, chantant, exploitant à merveille la crédulité publique, passionnés pour la rapine, ils forment dans les principautés et en Bosnie, des bourgades, des villages entiers. On les méprise, mais on les utilise. Ce sont souvent des forgerons habiles, bien qu'en général des voleurs plus adroits encore.

Le tableau ethnographique de la Turquie est donc un perpétuel contraste d'hommes et d'idées : les peuples chrétiens y coudoient les nations musulmanes, les races asiatiques s'y choquent contre les races européennes, la liberté lutte contre le despotisme. Nous sommes là sur la terre des oppositions violentes.

Avant peu, l'avenir nous dira quel rôle chacun de ces peuples est destiné à jouer dans le grand drame qui constitue la marche de l'humanité et le progrès de la civilisation.

Ce fut pour la première fois qu'au mois d'avril 1862, des ambassadeurs japonais touchèrent le sol de la France- ce fait était d'autant plus remarquable que, jusqu'alors, les Japonais s'étaient tenus complètement à l'écart et avaient constamment refusé de nouer des relations diplomatiques et commerciales avec les autres nations. L'isolement était une des bases de leur

P 1ÏÏntrent donc dans une voie nouvelle; l'Europe doit s'en réjouir, car il n'est pas en Asie de peuple qui mérite plus d'être étudié. Les Japonais forment une nation progressive, et c'est peut-être la seule au monde qui se civilise sans se corrompre.

Les voyageurs ont toujours admiré la rectitude de

leur jugement, l'élévation de leurs sentiments et leur

prodigieuse facilité.

« En vérité, ils sont les délices de mon cœur ! » disait d'eux saint François Xavier. L'illustre apôtre les convertissait par milliers, et trouvait au Japon la patrie de ses rêves, c'est- à-dire un centre philosophique et éminemment honnête, une société avide de connaissances nouvelles, naïve et savante, jeune et âgée tout à la fois, ayant le cœur d'un enfant et la tôte d'un homme mûr façonné aux études les plus arides et les plus abstraites.

Ce serait faire injure aux Japonais que de les confondre avec les Chinois : ceux-ci, quoique très-fins et très-subtils, forment une nation profondément corrompue : ceux-là possèdent la vraie civilisation, car chez eux elle n'est pas flétrie par les vices. Tout tend à faire supposer que la Chine est l'édifice qui s'écroule, tandis que le Japon est le monument qui s'élève; c'est peut-être de la que partiront les régénérateurs de l'Asie.

Quand les Chinois parviennent à s'emparer d'un navire à vapeur, ils se hâtent de le brûler; lorsque les Japonais, il y a quelques années, entrèrent en possession d'un bâtiment de ce genre, ils se mirent à l'étudier, et en quelques mois le navire était équipé depuis l'éperon jusqu'à la poupe ; des matelots, des mécaniciens japonais le montaient et le dirigeaient avec une étonnante habileté.

Autre exemple : un membre d'une légation donne à un ouvrier japonais une serrure de sûreté fort compliquée pour la poser dans un nécessaire; deux jours après, l'artisan rapporte l'ouvrage fait et bien fait. Ce n'est qu'en examinant avec soin la clef qu'on s'aperçoit que clef et serrure ont été changées et que l'on a

sous les yeux des fac-similé exacts et fonctionnant à merveille.

Un Chinois aurait-il jamais inventé un pareil stratagème artistique?

Les Japonais ont une singulière aptitude pour les langues et pour les sciences mathématiques. Plusieurs d'entre eux parlent bien le français ; il n'est môme pas rare de voir des jeunes filles connaître passablement plusieurs dialectes d'Europe et lire le hollandais à livre ouvert. Les sciences ont aussi parmi eux d'ardents disciples qui s'efforcent de se tenir au courant des découvertes de notre monde. Ainsi, il y a quelques années, le laïcoun (vice-roi) envoya au capitaine du navire hollandais en station à Nagasaki une liste détaillée d'ouvrages et d'instruments de précision qu'il lui recommandait de lui rapporter d'Europe à son prochain voyage. Celte nomenclature était fort explicite : le taïcoun désirait, entre autres, un sextant de fabrique anglaise, et le fameux ouvrage de la Mécanique céleste de Laplace.

Au Japon, dit malignement M. Léon de Rosny, les personnages des cluses les plus élevées ne dédaignent pas de passer pour savants. Quelques-uns d'entre eux méritent ce titre dans toute l'acception du mot. Le prince de Salsouma, l'un des plus puissants vassaux de l'empire, raconte M. le marquis de Moges, est trèsversé dans la connaissance de nos sciences exactes. Se trouvant un jour avec des officiers de la marine hollandaise, il leur demanda ce qu'ils pourraient lui apprendre de l'application de la photographie aux observations barométriques. Cette question déconcerta singulièrement les marins, car ils ignoraient qu'à Tob-

servatoirc de Greenwich on faisait usage d'appareils photographiques pour constater d'une manière plus rigoureuse les variations du baromètre, du thermomètre et de l'hygromètre.

Pendant que le reste de l'Orient demeure presque enseveli dans la léthargie, le Japon marche; — il étudie, il écoute, il comprend, il imite. Notre guerre d'Orient vient de trouver des historiens dans l'empire du Soleil Levant. Il a été publié tout récemment à Yédo un bel ouvrage sur nos victoires en Crimée.

Notre histoire n'est donc pas lettre morte pour les Japonais ; ils en savent non-seulement les principaux traits, mais en apprécient également les détails. Ce savoir n'est pas, comme en Chine, l'unique partage d'une classe lettrée. Le premier homme que virent l'amiral Cécille et ses marins fut un pilote, simple homme du peuple, qui leur demanda si le grand empereur Napoléon était mort, oui ou non, à Sainte-Hélène, et qui parla sans prétention des plus célèbres campagnes du héros. Du reste, l'empereur Napoléon I er a plus d'un admirateur dans l'extrême Orient, et son buste se trouve dans toutes les galeries des riches amateurs.

Le degré de supériorité d'un peuple se reconnaît à l'estime qu'il fait de la femme et au rôle qu'il lui accorde. Seul de tous les pays de l'Asie, le Japon considère la monogamie comme une des conditions essentielles au progrès de la société. On a dit avec raison que, dans l'Asie musulmane, des légions de jeunes filles perdent dans l'enivrement des harems toute la poésie et les saintes aspirations de leur cœur, tandis que la femme, au Japon, forte par l'enseignement

élevé qu'elle reçoit dès la première jeunesse, vient s'associer aux travaux intellectuels de l'homme, dont elle est la noble et digne compagne.

Au lieu de compter, comme dans l'Inde et la Chine, au nombre des objets mobiliers du maître, elle est considérée par l'homme comme son égale et son amie. Bien plus, la loi, comptant sur l'influence que la femme doit avoir sur son époux, la rend solidairement responsable de ses actions. S'agirait-il même de la peine de mort, la législation ne lui ferait point grâce.

Les Japonais sont fiers de leur race et de leur patrie. Voici comment s'exprime, à cet égard, un de leurs écrivains :

« Dans notre pays, dit-il, les cinq grains abondent; les habits, les richesses de toutes sortes en font un royaume beaucoup plus riche que les autres. Le vent et l'air y sont très-purs; les usages, l'esprit de concorde et la bonté du cœur y sont remarquables : les hommes y remplissent leurs devoirs. C'est pourquoi notre empire est appelé, dans les livres de la Chine, le royaume des sages, et c'est très-juste. »

Malgré leur caractère pacifique, les Japonais sont fort sensibles, fort chatouilleux sur le point d'honneur. L'individu blessé par quelque parole ne cherche pas à se venger sur celui qui l'a offensé, mais se hâte de se suicider pour ne pas survivre à l'affront.

L'idée du hara-kiri ou suicide est si profondément ancrée dans la nation, que les Japonais se font un jeu de la mort. A la première occasion, ils tirent leur épéc et s'ouvrent le ventre. Deux soldats se rencontrent sur un chemin, leurs sabres se touchent; ce serait une

honte de vivre après un pareil aflront; ils se suicident immédiatement.

Un gouverneur néglige d'exécuter un commandement du taïcoun; il se délivre du déshonneur en se faisant deux entailles dans le ventre. — Il est d'une belle éducation d'apprendre quelle méthode on doit suivre pour le hara-kiri ; il y a même, assurc-t-on, des professeurs qui se vouent à cet enseignement; bien entendu, ces doctes personnages se contentent d'être d'habiles mimes. Dans tous les cas, que l'on soit seigneur ou homme du peuple, il est de la première nécessité d'avoir parmi ses vêtements une robe blanche destinée au grand jour du suicide 1 .

Tels sont les principaux traits du caractère japonais : trois mots peuvent le résumer : soumission aveugle à la loi, résignation et courage, mépris de la mort.

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