RÉFLEXIONS CRITIQUES
Nous nous étions promis dès le début de cet historique, de ne pas intervenir personnellement dans le débat très
vif qui s’est engagé depuis le 14° siècle jusqu’à nos jours, sur la submersion.
Nous nous étions promis d’exposer seulement et non de critiquer les idées des auteurs anciens et modernes. Les anciens en effet ne sont plus là pour se défendre, et il y aurait quelque fatuité de notre part, à critiquer les œuvres de maîtres illustres qui ont donné des preuves de leur science et de leur expérience.
Cependant le professeur Lesser de Berlin, nous ayant donné l’exemple en dirigeant des critiques quelquefois un peu vives contre le professeur Hoffman de Vienne, qui par son livre de médecine légale traduit en français, a acquis le droit de cité dans la faculté de Paris, nous nous permettrons à notre tour, quelques réflexions critiques sur l’étude du D' Lesser.
Nous ne nous arrêterons pas, sur l’obscurité et la confusion qui planent quelquefois, sur son travail, et sur les longueurs de ses conclusions. C’est en effet, affaire de race et de tempérament, V allemand, a-t-on dit, voit large et confus alors que nous avons la réputation de voir clair et juste. Il est vrai qu’on nous accuse d’être superficiels, sous ce rapport il y a compensation.
Voilà qui est plus grave. Après avoir cité la. description que fait Hoffman, sur la mousse et Peau trouvées dans les voies respiratoires. Lesser écrit : « je crois qu’en suivant Hoffman, il est impossible d'exclure la mort par submersion, sauf le cas ou l’autopsie a permis de diagnostiquer indubitablement, une autre cause de mort. »
Et un peu plus haut.
« D’après mon opinion, on ne peut arriver au diagnostic
de la mort par submersion lorsque le cadavre est frais, à l’aide des descriptions des voies respiratoires, faites aussi bien par Casper et Liman que par Belohradsky et encore moins par Hoffman. »
Après ces deux critiques, immédiatement il vient à l’esprit, que le professeur Amer, à l’aide de ses descriptions ultérieures arrivera, à donner des signes certains de la mort par submersion. Or «à la fin de son étude dans les conclusions de ses conclusions , nous lisons avec étonnement.
« Nous sommes obligé de nous ranger du côté des auteurs qui n’attachent qu’une faible importance aux découvertes de l’autopsie. »
Mais un de ces auteurs est Hoffman lui-même, qui dans son livre et dans une lettre qu’il nous a fait l’honneur de nous envoyer, et que nous insérons plus loin, écrit ;
« La présence d’écume dans les voies respiratoires ne témoigne rien par elle-même, car elle s’y trouve aussi après la mort par étouffement. » Puis « Il n’y a pas désignés absolument sûrs de la mort par submersion. »
A ce sujet Lesser et Hoffman arrivent aux mêmes conclusions, pourquoi donc le premier, attaque-t-il le second ?
Le professeur Lesser dit encore à propos du ballonnement des poumons. « Le volume anormal des poumons ne provient pas d’une dilatation des alvéoles, il est dû simplement à ce fait que la déchirure des plèvres, empêche toujours l’affaissement des poumons. »
Pourquoi alors le D1' Lesser dit-il plus loin, <r s’il y a une grande quantité de liquide spumeux dans le larynx et
dans la trachée, si la présence des mucosités dans les petites bronches empêche l'affaissement des 'poumons il y a lieu de porter le diagnostic de la mort par submersion. »
de n’est donc pas la déchirure des plèvres qui empêche l'affaissement des poumons ?
Il y a là une contradiction incompréhensible. Mais, même en suivant, le D r Lesser dans sa théorie de la déchirure de plèvres, nous pouvons prouver que cette théorie est erronée.
En effet si les plèvres sont déchirées, le tissu pulmo- naire fait hernie, dans la cavité thoracique, poussé qu’il est par la pression produite par l’air extérieur, alors au moment de l’autopsie, en enlevant le thorax, la pression atmosphérique, qui entoure la surface extérieure des poumons, devrait au moins contrebalancer, la pression intérieure, et les poumons devraient s’affaisser ce qu’ils ne font pas.
Ce qui prouve que les alvéoles des poumons sont dilatées par l’air comprimé, par suite de l’irruption' de l’eau dans les bronches. Nous reprocherons aussi au Dr Lesser, d’avoir avancé sans preuves suffisantes « qu'après la mort l’eau pénètre avec facilité et en quantité considérable iusque dans le parenchyme pulmonaire , pourvu que ces bronches soient libres. »
En quantité considérable est une exagération manifeste, puis jamais les nronches ne sont libres complètement puisqu’il y a toujours une colonne d’air, qui d’après les lois de la physique doit empêcher à l’eau de pénétrer jusqu'au parenchyme pulmonaire, à moins qu’il y ait imbibition, ce dont ne parle pas le D 1 Lesser.
Nous discuterons aussi plus loin (après avoir parlé de nos expériences personnelles), l’assertion du JD' Lesser qui dit qu’en général une grande quantité de liquide pénètre dans l’estomac après la mort.
Enfin, en terminant, nous ne pouvons dissimuler notre étonnement, que dans un travail comme celui du D' Lesser il ne soit, pas question, un seul instant, de la fluidité du sang et des expériences du professeur Brouardél et du Dr Vibert qui ont bien, il nous semble quelque valeur, au point de vue de la mort par submersion.
Nous nous arrêterons dans nos critiques. Le professeur Lesser, voudra bien nous pardonner, de l’avoir pris ainsi à partie, il nous pardonnera nous en sommes persuadé parce que lui-même nous a donné l’exemple et l’autorisation, et aussi parce que la lumière, dit-on, jaillit de la discussion.
Historique de la dernière heure et opinions inédites des professeurs Français et Etrangers
L’historique classique c’est-à-dire, des auteurs, qui ont écrit sur la submersion est terminé, nous l’avons fait aussi complet que possible, afin que toutes les opinions, soient rassemblées dans cet ouvrage et que nos lecteurs, soient au courant de toutes les divergences,£qui se sont
heurtées depuis Ambroise Paré jusqu'à nos jours. Nous avons même eu l’idée d’écrire à tous les professeurs de médecine légale, de France et d'Europe afin d'avoir, ainsi que nous l’avons écrit au professeur Hoffman, l'opinion de la dernière heure de tous les médecins légistes qui on traité cette question si contoversée de la submersion
En Fr a nce nous a vo ns é c r i t à Messie u rs To ur des de Ne n cy Moraches de Bordeaux , Janmes de Montpellier, et Laccassa gne de Lyon.
De l'étranger, nous avons reçu des réponses, des professeurs Hoffman de Vienne , Lesser de Berlin Lombrozo de Turin , etToscani de Rome.
Les honorables professeurs Français connaissent trop l’hospitalité pour ne pas nous permettre, de citer d’abord l’opinion des professeurs étrangers.
Auparavant nous devons relater, les passages de nos lettres, auxquels, ces professeurs nous ont fait le grand honneur de répondre :
« Je vous demande la permission Monsieur et très « illustre professeur, de vous citer les points sur lesquels « porte principalement mon étude.
« J’ose même espérer, que vous voudrez bien, dans l’in- « térêt de la médecine légale, dont vous êtes un des plus -< éminents représentants, me donner votre appréciation, « et m’autoriser à la reproduire dans le travail que je « termine, et qui sera soumis à la sanction de Monsieur « le professeur Brouardel à la fin de ce mois.
« Voilà les points sur lesquels porte mon étude.
« 1° L’eau et les matières'étrangères peuvent elles péné- « trerpos^ mortem, dans le larynx, la trachée, les bronches ,
« los plus reculées, dans l’estomac et dans l’oreille « moyenne ?
« 2° Peut-on trouver chez les sujets noyés post mortem, « de l’écume comme chez les sujets noyés autopsiés à « l’état frais ?
« 3° En un mot y a-t-il des signes certains qui « puissent faire sûrement diagnostiquer la mort par sub- « mersion, chez les cadavres à l’état frais et chez les ca- « davres putréfiés? »
Réponse du professeur Hoffman de Vienne, datée du 17 octobre 1884.
t° L’eau et les liquides aqueux peuvent pénétrer après la mort, lorsque les bronches sont libres jusque danslesjVus fines ramifications., les autres substances y pénètrent d’autant plus difficilement qu’elles sont plus volumineuses. — Pourtant des matières plus volumineuses peuvent aussi pénétrer dans l’estomac et les grosses bronches post mortem : par exemple les matières fécales. Mais jamais de grandes quantités de liquide ne pénétrent dans les organes énumérés.
2° La présence d’écume dans les voies respiratoires ne témoigne rien par elle-même, car elle s’y trouve aussi après la mort par étouffement et pendaison ; et peut se produire par la décomposition. Si ces causes de présence d’écume peuvent être exclues, je trouve que l’écume blanche et abondante dans la trachée d’un cadavre encore frais et retiré de l’eau, peut servir beaucoup pour le diagnostic .
3° Il n’y a pas de signes absolument sûrs de la mort par submersion. Les diagnostics sont toujours portés en considération des situations et de toutes les circonstances.
A la date du IG octobre 1884. Le docteur Lombrozo de Turin, a fait la réponse suivante.
« Pour ma part je crois que l’écume, s’est trouvée dans presque toutes les morts par asphyxie, mais non dans la mort dans le vide ; et on doit à un travail de M. Ceroacloni, la première démonstration que même chez les submergés, l’écume ne provient pas 'de l’eau, dans laquelle la submersion a eu lieu, mais de l’hypérémie et du catharre aigu, qui accompagnent toujours l’asphyxie.
Il n’est pas impossible que l’eau et les matières étrangères, pénétre^ dans les voies respiratoires après la mort, la contraction de la glotte ne se faisant plus et l’épiglotte restant soulevée.
Dans le noyé, qui reste longtemps dans l’eau, on peut trouver tout à fait évanouie l’écume, lavée par l’eau qui s’infiltre dans le poumon. Il y a des cas de mort par syncope chez les personnes qui se noient et qui ont beaucoup bu et mangé. »
Réponse du professeur Toscani de Rome (25 octobre
1° L’eau et les autres matières étrangères ne pénètrent pas généralement dans les voies respiratoires ni clans l’estomac d’un cadavre qu’on a submergé. Je ne pense pas cependant qu’on puisse déclarer le fait impossible, surtout à la suite des expériences de Liman qui parvint à obtenir la pénétration dont il s’agit dans l’estomac. Il s’agirait en tout cas d’un fait exceptionnel, de sorte que le résultat dont il est question conserve toujours la valeur sinon d’une preuve absolue, au moins d’un argument d’une grande probabilité.
2° On peut en effet, trouver chez les sujets noyés. Post- Mortem , de l’écume dans la bouche et dans les voies respiratoires, la même écume pouvant être la conséquence de plusieurs états maladifs de même que d’autres causes d’asphyxie, en dehors
de la submersion. Il ne faut pas oublier cependant que l’on pourra presque toujours trouver dans la pratique des arguments capables d’écarter les autres origines possibles que je viens d’indiquer.
3° Je pense, que dans la constation de la mort par submersion, aussi bien que généralement dans toute autre question de médecine légale, ce n’est pas d’un seul argument que l’on peut tirer un jugement bien fondé ; mais uniquement de l’ensemble des arguments différents. En effet, il n’y en a aucun peut-être qui, lorsqu’on veut le considérer isolément, ne puisse pas nous conduire à de fausses inductions, tandis que quand ils sont pris dans leur ensemble, ils se renforcent l’un l’autre, de façon à® nous amener à la fin à cette conviction complète, qui nous autorise à prononcer un jugement définitif, cela surtout dans le cas ou des circonstances nous permettent de trouver spécialement dans les mains du noyé, les traces des efforts essayés par lui dans le but de se sauver de la mort, et lorsqu’on ne néglige pas la preuve négative qui nous est fournie par l’absence des indices qui nous accusent d’autres causes de décès. Je parle ici du cadavre à l’état frais où bien d’une discrète putréfaction .
S’il s’agit en effet d’un cadavre que l’on a retiré de l’eau en état de putréfaction avancée, la chose est bien différente.
Dans ce cas la preuve négative pourrait devenir douteuse, tandis que les indices positifs perdraient beaucoup de leur importance et cela, ou à cause de leur signification qui pourrait devenir ambiguë, ou bien parcequ’ils pourraient devenir moins visibles.
Je n’ai aucune observation particulière à vous communiquer à l’égard des submergés de Rome qui d’ailleurs sont bien nombreux dans notre Tibre.
Le travail du docteur Lesser cle Berlin étant tout récent nous avons demandé seulement par lettre a ce professeur s’il pensait que les matières étrangères trouvées dans les
voies respiratoires étaient un signe de mort par submersion .
Le 16 octobre 1884, ce professeur nous a fait l’honneur de nous répondre :
a Quant à notre opinion, sur les corps étrangers trouvés dans les voies respiratoires, il va de soi, qu’immédiatement après la mort, et pendant la submersion, il peut y avoir des corps solides (de l’herbe par exemple), qui entrent avec l’eau et les autre liquides dans le larynx, la trachée artère et les bronches.
La présence de ces corps est donc une preuve de la mort par submersion. »
Nous verrons plus loin que cette opinion est en partie erronée.