TOUS LES SYMPTOMES SUSCEPTIBLES D’ETRE INFLUENCES PAR LE PSYCHISME
Dans le but d'éviter une névrotisation secondaire, d’autres experts et d’autres médecins traitants affectent, au contraire, dans une rondeur familière, de minimiser les symptômes et dénient toute importance au syndrome subjectif. Ils peuvent ainsi parfois, dans des cas organiques légers et chez des anxieux, arriver à enrayer un début de névrose. Mais à généraliser le procédé on risque d’inspirer au malade le sentiment qu'il est incompris, qu'il va être frustré. Ne distinguant pas quels signes dits objectifs l'expert recherche, ne comprenant pas pourquoi il élimine les symptômes les plus frappants, le malade pensera qu’on suspecte sa bonne foi ou, ce qui est plus grave, que le médecin sauvegarde les intérêts de la société ou de l'assurance aux détriments des siens. Ainsi, il voit se concrétiser dans son cas tous les sujets actuels, passés et futurs, de revendications et de luttes sociales.
Constatant que le médecin ne s'intéresse qu'à certains symptômes, le malade qui se sent par ailleurs suspecté, renforcera progressivement les signes qui lui paraissent retenir l'attention de l'expert. Par contre-coup, l’expert va contrôler et recontrôler ces symptômes, accentuant ainsi leur névrotisation et provoquant une «sursimulation ».
Soucieux de fixer la «personnalité prétraumatique » du malade, il fouillera souvent son passé, posant des questions approfondies sur sa vie psychologique et sur sa vie intime, cherchant à savoir la manière dont il a réagi dans diverses circonstances. Le blessé sera désagréablement surpris par ce genre d'investigation, il sera même choqué, froissé, indigné et n’aura plus cette confiance indispensable en le médecin.
Ainsi, d’expertise en contre-expertise, on voit se former, se consolider une superstructure névrotique qui s'ajoute aux symptômes initiaux, les déforme ou en complique l’évolution.
Déboutés ou incompris, les malades reviendront vers les praticiens qui ont tenu compte de leurs malaises; le récon-
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fort qu'ils peuvent trouver auprès de ceux-ci opère souvent une forte fixation affective sur le médecin compréhensif qui devient le sauveur et l’oracle; on exagère ses paroles, on les déforme et la névrotisation secondaire suit son cours.
Enfin, certains blessés sont irrités par la lenteur des expertises ou par leur rédaction maladroite, équivalant, pour eux qui les liront tôt ou tard, à des allusions calomnieuses. Ils finiront ainsi par refuser de se laisser examiner par tout autre que ceux en qui ils ont confiance; d’autres, au contraire, tomberont dans un marasme affectif, semblant dire: «Je ne remue plus, je me laisse couler; il faudra bien qu l’on s'occupe de moi et que l’on me rende justice. »
D’autres chercheront à lutter jusqu’au bout, passant alternativement, selon les fluctuations de leur santé, par des phases de dépression et des phases de revendications.
D’autres enfin, qui avaient délibérément exagéré l’importance de leurs symptômes, se trouvent pris dans une aventure dont ils ne savent plus comment sortir: leur amourpropre de petits paranoïaques les empêche de reculer et ils continuent à se débattre contre eux-mêmes et contre autrui, déterminant finalement une grave névrose.
PREVENTION DES NEVROSES POST-TRAUMATIQUES
Pour amener le blessé à se reposer, le médecin doit le renseigner sur la gravité possible mais non nécessaire de son état et lui signaler la possibilité de névrotisation secondaire qui le guette. Des individus, même simples, comprennent assez facilement comment des malaises, même réels, peuvent être amplifiés par l’anxiété et que l’évolution du cas dépend beaucoup de leur attitude. Il faut donc initier le malade, dans la mesure où il en est capable, à opérer certaines dissociations et certains classements en lui en montrant la nécessité absolue.
Si la névrotisation secondaire s’est déjà produite, il est souvent utile de présenter la situation sous son véritable jour. Ainsi, le malade sera mis en confiance, l'examen sera plus facile, et les risques de l'expertise diminués.
À. REY, de Genève, propose cet exemple de langage qu'il peut être utile de tenir: «Dans votre cas, comme dans presque tous les cas similaires, il y a la maladie‘et votre réac-
Nes
tion à la maladie et aux ennuis sérieux qu'elle vous cause. En matière d'assurances sociales, seul le facteur maladie entre en ligne de compte. Dès lors, si dans votre comportement et vos réactions à l’examen l'abattement et l’anxiété créés par vos soucis compréhensibles se mêlent sans cesse aux symptômes réels de votre mal, symptômes que vous ne connaissez pas et dont vous m'avez pas à vous préoccuper ici, l'expert ne pourra rien déméêler dans votre cas. En toute bonne foi, il devra conclure que votre état présente actuellement un mélange inextricable de caractères différents; il ne peut que proposer d'attendre pour voir comment votre état évolue.
On répètera peut-être les expertises et les mises en observation; bientôt vous vous fâcherez, ne comprenant rien à ces longueurs, votre état empirera du fait de ces réactions et vous irez finalement au-devant de réactions considérables.
Dans votre intérêt, il convient donc, au cours des examens que vous allez subir, de diminuer le plus possible vos réactions personnelles; ce sont elles qui embrouillent tout.»
Mais, si le blessé arrive, dans un effort d’introspection, à dissocier les conséquences réelles du traumatisme de ce qui est la réaction névrotique et si, de ce fait, il s’amélicre pendant le temps de l'expertise, il ne convient pas d'enregistrer cette transformation comme le signe péremptoire de l’irréalité des symptômes, ni de faire traîner l'observation pour améliorer encore les résultats, ni de liquider promptement le pourcentage sur une base dérisoire. Ce serait trahir la confiance qui est une des conditions indispensables d’une évaluation équitable; ce serait provoquer des réactions de défense farouches.
Le malade étant ainsi instruit, le médecin devra enregistrer tous les symptômes; en surveillant la prise de conscience qu'en opère le malade. Les techniques les plus objectives sont pour cela les meilleures et l’atmosphère nette d’une salle de consultation bien équipée est plus rassurante et plus favorable à la confiance que le confort d’un cabinet luxueux.
Malgré tout cela, l'expert se heurte souvent à une incompréhension et à une méfiance irréductibles ; il peut ainsi être contraint à placer le malade en observation. Mais, il devra se garder de le placer dans une maison d’aliénés; en effet,
en leur laissant croire par des mesures extérieures, que leur cas peut être assimilé à celui d’aliénés, on détermine chez eux des réactions affectives intenses.
La mise en observation dans un hôpital, en salle commune réservée aux cas neurologiques est préférable, mais comporte l'inconvénient de la promiscuité entre cas similaires; dans les heures trop longues d’oisiveté, ils parlent de leurs malaises et de leurs difficultés ; certains sujets suggestibles ont ainsi tendance à assimiler les malaises des autres aux leurs.
Le régime de l'isolement relatif dans un hôpital, à condition qu’il soit toujours accompagné d’une mesure thérapeutigoe, est le seul qui ne comporte pas d'inconvénients psychologiques; malheureusement, il est encore trop souvent difficile à réaliser.