‹ Peut-on envoûter ?Chapitre 3 sur 6 · UNE EXPÉRIENCE IMPROMPTU · texte numérisé non relu

UNE EXPÉRIENCE IMPROMPTU

L'heure du départ avait sonné, les invités de M. de Rochas et le sujet étaient dans rantichambre à causer avant de se quitter. Nous étions resté dans le salon et nous étions occupé à manier et à examiner la poupée en cire.

Tout à coup, sans volonté précise, nous appuyâmes un peu fortement sur la cire, comme pour la modeler nous-même.

Un cri retentit dans la pièce voisine. Uétait le sujet qui se plaignait vivement de ressentir une douleur violente dans la jambe gauche.

Nous avions, sans le vouloir et de loin, provoqué une sensation de douleur chez la personne « envoûtée ».

C'est donc le 16 mars 1892, en présence du rédacteur de la Justice, que la figure de cire fut fabriquée et que l’expérience de l’envoûtement fut reconstituée.

Mais dans quelles conditions :

A l’aide d’ün sujet placé en état d’hypnose PROFONDE. C’est là le point que tous les reporters, ignorants du mode opératoire, ont négligé par la suite ; c’est là la source des erreurs monstrueuses et grotesques qu’ils ne cesseront de commettre dans leurs prétendus articles documentés.

Le 27 mai 1892, M. de Rochas publiait dans le journal le Temps une étude sur VExtériorisation de

la sensibilité reproduite dans VIniiitialion de juin 1892. Mais rappelons-nous que l’expérience la plus importante fut faite le 16 mars de la même année.

Le 2 août 1892, la Justice publiait un nouvel article de M. Joleaud-Barral relatant une phase toute différente dans Texpérimentation. Voici l’extrait capital de cette étude :

« M. de Rochas a essayé de dissoudre la sensibilité d’un sujet dans une plaque photographique.

Il a mis une première de ces plaques en contact avec un sujet non endormi : la photographie du sujet obtenue ne présentait aucun rapport avec lui.

Une seconde, mise antérieurement en contact avec un sujet endormi et légèrement extériorisé, a donné une épreuve à peine sensible par relation.

Une troisième enfin, qui, avant d’être placée dans l'appareil photographique, avait été fortement chargée de la sensibilité du sujet endormi, a donné une photographie qui a présenté les caractères les plus curieux : chaque fois que l’opérateur touchait .à 1 image le sujet représenté le ressentait. Enfin il prit une épingle et en égratigna deux fois la pellicule de la plaque où la main du sujet était indiquée.

A ce moment, le sujet s’évanouit complètement en contracture. Quand il fut réveillé, on constata sur la main deux stigmates rouges sous l’épiderme correspondant aux égratignures de la pellicule photographique.

M. de Rochas venait de réaliser là, aussi complètement que possible, « l’envoûtement » des anciens.

Dans le domaine si m 3 ^stérieux de ces faits, nous voulons nous borner à n'être qu'un narrateur sincère. Il ne s'ag-it pas ici de croire ou de ne pas croire. Nous disons ce que nous avons vu, c’est tout. »

L’auteur des expériences résumait lui même tous ses travaux dans un travail publié en octobre 1892 par le Cosmos et reproduit dans VInitiation de novembre 1892 avec quelques légères modifications sous le titre de I’Envoutement. Ce travail, très remarquable, exposait le triple point de vue critique, historique et technique de la question.

Entre temps quelques chercheurs reprenaient letude expérimentale de ces faits, et le D" Luys, à l'hôpital de la Charité, faisait plusieurs expériences concernant cet ordre nouveau de phénomènes psychiques.

UN KAliBALISTE

ACCUSÉ D ENVOUTEMENT

Cette étude se continuait paisiblement depuis plusieurs mois lorsque, en janvier 1893, arriva à Lyon la mort d'un certain abbé Boullan, docteur en théologie, prêtre défroqué et sectateur d une communion de mystiques, présenté sous le nom de D' Johannès par un romancier de grand talent, M. J.-K. Huysmans, dans son volume ayant pour titre : Là-Bas.

Ici commence la seconde période de notre étude, où nous allons passer du domaine expérimental dans celui des hypothèses bizarres et des papo tages de reporters.

Mais procédons par ordre, et voyons d abord c{ui était cet abbé Boullan.

Un disciple de Vintras, adonné aux praüques les plus impures de la sorcellerie et condamné, tant par les tribunaux civils que par ses supérieurs re-

ligieux, pour des faits qui ne sauraient longtemps tromper un médecin un peu au courant de la psychiatrie.

Que sont en effet les pratiques de la sorcellerie ? Des conséquences directes d’un dérangement cérébral, soit momentané, soit permanent, et les actes répugnants qui conduisirent le docteur en théologie, alors aumônier d'un couvent de religieuses, devant les juges, relèvent bien plus du médecin que du magistrat. Cela dit pour bien montrer que nous nous trouvons en présence d'un malade et que notre intention est bien plus de chercher une excuse aux idées et aux actions de cet homme que de vouloir atteindre sa mémoire en quelque façon. Nous serons donc aussi bref que possible.

Longtemps ce disciple de Vintras se livra à ses expériences et a 1 apostolat de ses idées bizarres sur l’amour libre, sans entrer en relation avec les philosophes qui s’occupaient de ces questions.

Vers 1885 cependant, l’envie de jouer au grand pontife, d’affirmer la science profonde qu’il croyait posséder, et de montrer à tous qu’il était bien Jean- Baptiste revenu sur la terre, poussa l'abbé Boullan à prendre une part active au mouvement spiritualiste.

Mais les occultistes flairèrent bientôt un mystère caché sous l’ambiguité des doctrines du Carmel (ainsi s'appelait l’Église de Boullan), et une association de Rose-Croix tendit au prophète un piège grossier dans lequel il tomba sans y prendre garde.

L'extrait suivant montre tout d’abord au lecteur le but de ces Rose-Croix réunis en fraternités secrètes :

L'ordre kabbalistique de la Rose-Croix n'a-t-il pas inscrit en tête de son concordat la mission qu’il se reconnaît et qu'il réclame de combattre la sorcellerie partout où il la rencontre sur sa route, de la ruiner dans ses œuvres et de l’annihiler dans ses résultats?

Les frères se sont engagés d'honneur à poursuivre ,

les adeptes de la Goëtie, soi-disant mages, dont Figno- j

rance, la malice et les ridicules décrient nos mystères et dont l’attitude ambiguë, non moins que les doctrines scandaleuses, déshonorent la fraternité universelle de haute et divine magie à laquelle ils revendiquent effrontément le droit d'appartenir.

Puisqu'ils ont l'audace de se dire des nôtres, nous aurons la hardiesse d'arracher les masques de dévotieuse vertu dont ils se parent, et, les révélant à tous dans leur hideur inavouée, de les traîner au grand soleil.

Nous les avons condamnés au baptême de la lumière!

Stanislas de Guaita. — Le Temple de Satan, p. 443 et 444.

Ainsi M. Stanislas de Guaita et ses amis n’avaient qu’un but : faire la lumière sur les actes de l’abbé Boullan. En moins d’un an, le docteur, pris au piège, avait écrit une série de lettres exposant la théorie et la pratique de sa doctrine, et l’analyse seule des principales pièces du dossier tient près de 30 pages.

Nous ne voudrions pas insister outre mesure

sur ces points délicats ; mais cependant empruntons à l'ouvrage de M. de Guaita (p. 47) « une lettre du 5 décembre 4886, signée de trois jeunes filles initiées au Carmel, contresignée de leur mère (!) et apostillée d’une approbation pontificale de Baptiste. » (La lettre est adressée à un jeune homme.)

Béni fils de Dieu, aimé du ciel et de nos cœurs!... Nous avons admiré l'action céleste de la lumière en vous ; car, sans avoir eu Voccasion étudier à fond la doctrine d'Elie, vous avez su néanmoins avoir l'intelligence du plus profond des mystères.

Carmel veut dire chair élevée en Dieu et la lumière d'en Haut vous a fait connaître comment on se

CÉLESTIFIE ICI-BAS PAR l'aCTE MEME QUI A ÉTÉ ET QUI EST ENCORE LA CAUSE DE TOUTES LES DÉCHÉANCES MORALES.

(Ceci est clair.)

Aussi combien nous désirons vous voir au milieu de NOUS ! Nous avons si souvent prié au saint autel, afin qu'il nous soit accordé de voir un élu tel que le ciel le veut, et que vous allez l'être !

Le ciel a fait de grandes promesses au chef du divin Carmel, pour le jour où il aura de vrais disciples autour de lui... Notre vœu serait de vous voir à côté du Père^ comme un premier éluy pour faire la chaîne de vie .

Si VOUS VENEZ, VOUS POURREZ CONSTATER NOTRE BON VOULOIR, AFIN QUE DE LA VOIE DE LA SCIENCE IL VOUS SOIT PERMIS d'arriver A CELLE DE L EXPÉRIENCE ; car Dieu ne juge pas les êtres sur leurs lumières^ mais uniquement sur les actes de vie dont ils se montrent capables .

Celle qui vous a en cordiale affection.

Nahelaei..

Nous saluons, comme celle qui a tenu la plume, le lils du ciel, dans la bénédiction de l’élection où il entre :

IdHELAEL, An AM DA EL.

J'approuve la doctrine de cette lettre, signée des noms angéliques du Trio et par la mère :

Shepael, Jeam-Baptiste.

Tel est renseignement de celui qui se donnait comme initié à la sagesse la plus élevée que l'homme puisse atteindre.

Le 23 mai 1887, les occultistes, réunis en tribunal d'honneur, prononcèrent la condamnation du docteur Baptiste à l'unanimité des voix. Elle lui fut signifiée le lendemain.

A quoi l'abbé Boullan avait-il été condamné?

Au baptême de la Lumière^ c’est-à-dire à la mise au jour, avec pièces à l'appui, de ses doctrines et de ses œuvres.

Mais, entre la condamnatiçn (mai 1887) et l'exécution de la sentence par la publication du livre de M. de Guaita (1891)‘ quatre années s’écoulèrent que le docteur mit, on le pense bien, à profit.

Partout il allait clamant qu’on voulait l’assassiner, qu'un envoûtement était préparé contre lui et avait échoué plusieurs fois, et, soit vérité, soit duperie, le pauvre homme en arriva progressivement à se croire persécuté et à accroître d’autant les accidents cérébraux dont il était déjà atteint.

* Le Serpent de la Genèse, t. ii, Temple de Satan, par Stanislas de Guaita. — Paris, Chamuel, 1891, in-8“.

C'est sur ces entrefaites que M. J.-K. Huysmans, à la recherche de documents sur la magie^ tomba entre les griffes du bon docteur qui joua les ingénues de telle façon que le romancier sy laissa prendre et dépeignit dans son roman Là-Bas le D*" Johannès (pseudonyme de Boullan) sous les traits les plus flatteurs, tout en disant, pis que pendre, des Rose- Croix, dont l’abbé sentait la condamnation suspendue sur sa tête.

Par malheur, la bibliographie magique fournie par le Johannès à M. J.-K. Huysmans et donnée comme une crème de mystère était tout bonnement tirée du dictionnaire LarousseV

Pour toute réponse aux accusations dont la Rose-Croix était l’objet, M. de Guaita publia son ouvrage, qui réduisit définitivement au silence le grand pontife du Carmel, atteint du reste, paraît-il, d’une affection cardiaque qui nécessitait des soins rigoureux.

Dans le courant de l'année 1892, l’abbé Boullan fut encore une fois poursuivi, mais pour exercice illégal de la médecine, et cela affecta derechef sa santé, déjà bien ébranlée par le genre de prières (?) en usage dans le Carmel.

Enfin, au commencement de janvier 1893, la terreur de la mort agit à tel point sur le cerveau déjà troublé du théologien, qu’il voyait des « envoûteurs » partout et qu’il mourut en accusant Sta-

^ Voy. luUinlion (mai 1891).

nislas de Guaita, alors alité par une forte grippe à Nancy, de le tuer par envoûtement.

A la suite de cette mort, une campagne de presse commença dans un journal du matin et suscita les lazzi d’une foule d’autres journaux. On prétendit sans rire que l’abbé était mort envoûté et l’on appuyait cette ridicule accusation sur lés expé¬

riences récentes de M. de Rochas!

Or il suffit de relire les travaux de ce chercheur pour savoir que les expériences ont porté sur des sujets en état hypnose profonde et non sur des individus n’ayant jamais subi le sommeil hypnotique, comme le fameux Johannès.

Mais, l’imagination aidant, d’autres journalistes entrèrent en lice, et on put lire de bouffonnes discussions sur un « esprit », une sorte de revenant queM. de Guaita tenait enfermé dans un placard. Au moment psychologique, le kabbaliste confiait à ce revenant des poisons subtils qui étaient portés jusqu’à Lyon et allaient occire l’abbé Boullan.

Si ces accusations n’avaient pas été formulées sérieusement dans un grand journal quotidien de Paris, nous n’aurions même pas eu le courage de les reproduire, tant elles sont profondément ridicules.

Un étudiant s’occupant de ces questions depuis six mois aurait bien pris garde à la presque impossibilité de transport de substances matérielles par un être spirituel n’ayant à sa disposition aucune espèce de force psychique dans le cas actuel. Cette

énorme faute de doctrine fit beaucoup rire ceux qui sont un peu versés dans ces études ; mais le public n’y prit garde et les polémiques continuèrent.

Nous passerons sur les duels ou les procèsverbaux qui, après maints incidents, vinrent terminer ces polémiques. Nous entrons là dans ce qui touche à la vie privée, et notre étude doit rester aussi générale que possible.

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